Titre. « Le Coup de Lune ».
Lieu de l'action. Le Gabon : Libreville et l'intérieur des terres.
Héros. Joseph, jeune colonial fraîchement bébarqué et Adèle, tenancière d'un hôtel-bar-restaurant à Libreville.
Forme. Drame de l'amour, de la jalousie et de la folie dans le petit monde des expatriés.
Première publication. Fayard, 1933.
WILLIAM BOURTON
Quand
Joseph Timar débarque à Libreville, ce n'est pas tant l'angoisse de
l'éloignement qui l'étreint, c'est celle de l'inutilité. Inutilité de
revendiquer le poste que son oncle lui a trouvé dans une société a
demi-faillie, en pleine forêt. Inutilité de lutter contre le soleil,
qui le pénètre par tous les pores. Inutilité de cette quinine qui lui
soulève le cœur. Inutilité de vivre et de mourir pour être enterré,
comme le patron de l'hôtel Central , où il est descendu, « dans un
faux cimetière, par quatre nègres à demi nus »...
Alors
Joseph se traîne, en nage, les jambes molles, dans un paysage couleur
de plomb. Le jour il picole avec les notables (le gouverneur et le chef
de la police), la nuit avec les coupeurs de bois, au
« Central », point de chute d'un microcosme consanguin :
expatriés rongés par les fièvres, aux mœurs légères mais à la
solidarité sans faille, qui noient leur rêve d'accoster La Rochelle les
poches pleines.
Et puis vient le coup de coup de lune. La belle
Adèle se glisse sous sa moustiquaire. Veuve consolable, elle connaît
les hommes comme la forêt équatoriale. Mœurs légère mais fidélité sans
faille. Elle commence par utiliser Joseph et ses avantageuses relations
métropolitaines mais devient vite une mère, puis une infirmière. Mais
voilà, Joseph n'a pas intégré les codes coloniaux. Il n'a pas compris
que, si loin de la civilisation, coucher avec quelqu'un n'a visiblement
d'autre portée que l'assouvissement d'un besoin naturel. Il n'a pas
compris non plus que, quelles que soient les circonstances, le blanc ne
doit jamais perdre la face devant l'indigène, sous peine de mettre en
péril tout l'édifice colonial...
En 1933, la sortie de
« Coup de Lune » provoqua un beau tollé. Une hôtelière de
Libreville, où Simenon avait séjourné l'année précédente, crut se
reconnaître et intenta un procès (qu'elle perdit). Plus généralement,
la France patriotique pria le belge blanc-bec de s'en aller touiller
dans les fosses d'aisance congolaises... Et elle avait raison d'être
furieuse : une odeur aigre flottait désormais sur le petit monde
colonial, comme si, vingt ans avant les grands mouvements de libération
qui allaient l'emporter, Simenon avait flairé l'incurable gangrène qui
le rongeait.
Georges Simenon, « Le Coup de Lune », Press Pocket, 192 p., 4,86 €.