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lundi 14 avril 2003

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« Coup de Lune » sous l'équateur

Titre. « Le Coup de Lune ».
Lieu de l'action. Le Gabon : Libreville et l'intérieur des terres.
Héros. Joseph, jeune colonial fraîchement bébarqué et Adèle, tenancière d'un hôtel-bar-restaurant à Libreville.
Forme. Drame de l'amour, de la jalousie et de la folie dans le petit monde des expatriés.
Première publication. Fayard, 1933.

WILLIAM BOURTON

Quand Joseph Timar débarque à Libreville, ce n'est pas tant l'angoisse de l'éloignement qui l'étreint, c'est celle de l'inutilité. Inutilité de revendiquer le poste que son oncle lui a trouvé dans une société a demi-faillie, en pleine forêt. Inutilité de lutter contre le soleil, qui le pénètre par tous les pores. Inutilité de cette quinine qui lui soulève le cœur. Inutilité de vivre et de mourir pour être enterré, comme le patron de l'hôtel Central , où il est descendu, « dans un faux cimetière, par quatre nègres à demi nus »...

Alors Joseph se traîne, en nage, les jambes molles, dans un paysage couleur de plomb. Le jour il picole avec les notables (le gouverneur et le chef de la police), la nuit avec les coupeurs de bois, au « Central », point de chute d'un microcosme consanguin : expatriés rongés par les fièvres, aux mœurs légères mais à la solidarité sans faille, qui noient leur rêve d'accoster La Rochelle les poches pleines.

Et puis vient le coup de coup de lune. La belle Adèle se glisse sous sa moustiquaire. Veuve consolable, elle connaît les hommes comme la forêt équatoriale. Mœurs légère mais fidélité sans faille. Elle commence par utiliser Joseph et ses avantageuses relations métropolitaines mais devient vite une mère, puis une infirmière. Mais voilà, Joseph n'a pas intégré les codes coloniaux. Il n'a pas compris que, si loin de la civilisation, coucher avec quelqu'un n'a visiblement d'autre portée que l'assouvissement d'un besoin naturel. Il n'a pas compris non plus que, quelles que soient les circonstances, le blanc ne doit jamais perdre la face devant l'indigène, sous peine de mettre en péril tout l'édifice colonial...

En 1933, la sortie de « Coup de Lune » provoqua un beau tollé. Une hôtelière de Libreville, où Simenon avait séjourné l'année précédente, crut se reconnaître et intenta un procès (qu'elle perdit). Plus généralement, la France patriotique pria le belge blanc-bec de s'en aller touiller dans les fosses d'aisance congolaises... Et elle avait raison d'être furieuse : une odeur aigre flottait désormais sur le petit monde colonial, comme si, vingt ans avant les grands mouvements de libération qui allaient l'emporter, Simenon avait flairé l'incurable gangrène qui le rongeait.

Georges Simenon, « Le Coup de Lune », Press Pocket, 192 p., 4,86 €.

Le Soir du lundi 14 avril 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002