Titre. « Feux rouges ».
Lieu de l'action. Routes entre New York et le Maine.
Héros. Steve Hogan, américain, 32 ans, marié, deux enfants. A tendance à forcer sur la bouteille.
Forme.
Récit d'une rédemption et de la réconciliation inattendue d'un couple à
travers une crise d'alcoolisme et le drame qui s'ensuivra.
Première publication. Presses de la Cité, 1953.
WILLIAM BOURTON
C'est un « Simenon américain », truffé de mots entre guillemets ou en italiques : parking, highway, hold up...
En 1953 - dix ans avant l'outragé « Parlez-vous
franglais ? » d'Etiemble -, ces anglicismes dépaysaient
encore le lecteur européen. Mais en vérité, langage comme paysages ne
sont que toile peinte devant laquelle se joue un drame psychologique.
« Feux
Rouges », c'est l'histoire de Stève et de Nancy. La trentaine,
mariés, deux enfants, une maison à Long Island et des navettes
quotidiennes vers New York. Il travaille dans une agence de voyage,
elle est secrétaire de direction, dans une boîte de pub. Le malaise
commence là : madame gagne mieux sa vie que monsieur, occupe un
poste à responsabilités, ne compte pas ses heures. Hors le bureau
aussi, elle régente tout. Stève est complexé. Stève picole en douce.
Nuit d'enfer
La
marmite explose lors d'une transhumance automobile de fin de vacances.
Dans l'inhumanité des chromes et des « feux rouges » qui se
suivent, se croisent et parfois s'entrechoquent, Stève va vivre
« sa nuit » : il plante sa femme, se cuite avec un
gangster et philosophe jusqu'à l'aube. La gueule de bois sera terrible.
Pour Nancy aussi, sauvagement agressée au bord de la route.
Le
personnage de Stève-le-frustré est intéressant. Son désir de
« virilité » relève du désir infantile refoulé (le
« pompier-qui-sauve-des-gens »...). Parfois, les désirs
infantiles peuvent substituer au penchant irréalisable de l'individu un
but supérieur, situé en dehors de la sexualité. A la seule fin sexuelle
se substitue alors un objectif plus élevé, de plus grande valeur
sociale. C'est la « sublimation ». Dans « Feux
rouges », il s'agit de la « resocialisation » de Nancy,
psychiquement brisée après ce qui lui est arrivé (près de la ville
de... Providence !) et, partant, de la résurrection du couple.
Un livre maudit
Méli-mélo ? C'est
à l'enrichissement psychique résultant du processus de sublimation que
sont dues les plus nobles acquisitions de l'esprit humain, affirmait Freud.
Malgré
cette lecture (personnelle, convenons-en) optimiste, « Feux
Rouges » est un livre maudit. En 1953, Simenon l'a dédié à sa
fille, qui vient de voir le jour. Vingt ans plus tard, après le suicide
de celle-ci, l'auteur s'en voudra de l'avoir associée à ces errances
mentales.
Dans « Tout Simenon », tome 6, Omnibus, 862 pp., 24,68 €