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lundi 3 mars 2003

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« Feux rouges », idées noires

Titre. « Feux rouges ».
Lieu de l'action. Routes entre New York et le Maine.
Héros. Steve Hogan, américain, 32 ans, marié, deux enfants. A tendance à forcer sur la bouteille.
Forme. Récit d'une rédemption et de la réconciliation inattendue d'un couple à travers une crise d'alcoolisme et le drame qui s'ensuivra.
Première publication. Presses de la Cité, 1953.

WILLIAM BOURTON

C'est un « Simenon américain », truffé de mots entre guillemets ou en italiques : parking, highway, hold up... En 1953 - dix ans avant l'outragé « Parlez-vous franglais ? » d'Etiemble -, ces anglicismes dépaysaient encore le lecteur européen. Mais en vérité, langage comme paysages ne sont que toile peinte devant laquelle se joue un drame psychologique.

« Feux Rouges », c'est l'histoire de Stève et de Nancy. La trentaine, mariés, deux enfants, une maison à Long Island et des navettes quotidiennes vers New York. Il travaille dans une agence de voyage, elle est secrétaire de direction, dans une boîte de pub. Le malaise commence là : madame gagne mieux sa vie que monsieur, occupe un poste à responsabilités, ne compte pas ses heures. Hors le bureau aussi, elle régente tout. Stève est complexé. Stève picole en douce.

Nuit d'enfer

La marmite explose lors d'une transhumance automobile de fin de vacances. Dans l'inhumanité des chromes et des « feux rouges » qui se suivent, se croisent et parfois s'entrechoquent, Stève va vivre « sa nuit » : il plante sa femme, se cuite avec un gangster et philosophe jusqu'à l'aube. La gueule de bois sera terrible. Pour Nancy aussi, sauvagement agressée au bord de la route.

Le personnage de Stève-le-frustré est intéressant. Son désir de « virilité » relève du désir infantile refoulé (le « pompier-qui-sauve-des-gens »...). Parfois, les désirs infantiles peuvent substituer au penchant irréalisable de l'individu un but supérieur, situé en dehors de la sexualité. A la seule fin sexuelle se substitue alors un objectif plus élevé, de plus grande valeur sociale. C'est la « sublimation ». Dans « Feux rouges », il s'agit de la « resocialisation » de Nancy, psychiquement brisée après ce qui lui est arrivé (près de la ville de... Providence !) et, partant, de la résurrection du couple.

Un livre maudit

Méli-mélo ? C'est à l'enrichissement psychique résultant du processus de sublimation que sont dues les plus nobles acquisitions de l'esprit humain, affirmait Freud.

Malgré cette lecture (personnelle, convenons-en) optimiste, « Feux Rouges » est un livre maudit. En 1953, Simenon l'a dédié à sa fille, qui vient de voir le jour. Vingt ans plus tard, après le suicide de celle-ci, l'auteur s'en voudra de l'avoir associée à ces errances mentales. 

Dans « Tout Simenon », tome 6, Omnibus, 862 pp., 24,68 €

Le Soir du lundi 3 mars 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002