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lundi 10 mars 2003

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En 1965, un bandeau intrigue : « Enfin, je l'ai écrit ! »

Titre. « Le petit saint ».
Lieu de l'action. Paris, avec références à l'Algérie et à l'Equateur.
Héros. Louis Cuchas, célibataire, artiste peintre.
Forme. Un long récit rétrospectif sur fond de fresque sociale, où la voix du personnage principal est combinée avec celle du narrateur.
Première publication. Presses de la Cité, 1965.

GUY MARON

Envisageons l'improbable : quelqu'un qui n'aurait jamais lu Simenon et qui, délaissant les Maigret et autres romans célébrés par le cinéma, s'attaquerait à son œuvre par « Le petit saint ». Il n'est pas certain que ce lecteur imaginaire se ferait une idée exacte du génie de l'auteur tant ce livre apparaît isolé, dissonant, dans la considérable production du Liégeois.

Non par le milieu qu'il décrit : des petites gens de la rue Mouffetard, un quartier parisien populeux ; une marchande des quatre-saisons, mère de six enfants nés de quatre pères différents ; le quartier des Halles lorsqu'il était encore le ventre de Paris…

Mais par l'histoire qu'il raconte : une vie. Celle de Louis Cuchas, le cinquième enfant de Gabrielle, le « petit saint » - comme on l'a surnommé à l'école parce qu'il ne rendait pas les coups ni les injures -, puis l'artiste peintre reconnu. De l'enfance à la vieillesse, sans intrigue, sans révolte ni crise, sans coup de théâtre. Une vie. Racontée à l'imparfait, pas au passé simple.

Par l'atmosphère lumineuse qui s'en dégage : la clarté, la pureté, la sérénité. Oserait-on écrire : le bonheur ? Simenon, écrivain du bonheur. L'image a de quoi surprendre, assenée à un romancier reconnu pour ses climats pesants, pour les souffrances inavouées et les misères inavouables qui épaississent le mal-être dans ses pages. Et pourtant...

« Depuis au moins vingt ans, j'essaie à chaque roman de rendre un certain optimisme qui est en moi. (…) Pour la première fois, j'ai pu créer dans « Le petit saint » un personnage parfaitement serein, en prise directe avec la nature et la vie, raconte Simenon en 1981, dans ses « Mémoires intimes ». Pour la première fois. Et la dernière.

Ce roman unique - jamais ne renaîtra un personnage aussi lumineux -, Simenon aura mis près de dix années pour le mener à terme. A sa parution, en 1965, les lecteurs sont intrigués par le bandeau : « Enfin, je l'ai écrit ! ». La critique parisienne est tiède. Et l'auteur est blessé, lui qui place « Le petit saint » au-dessus de tout ce qu'il avait écrit jusque-là, lui qui en fera, dans ses moments d'enthousiasme, son roman préféré.

« On entend souvent que Simenon est un grand écrivain, mais… », écrit Pierre Assouline dans sa biographie de l'auteur. Un grand écrivain, mais… avec « Le petit saint », Simenon taille un diamant.

Par contre, quelques mois plus tard, il se lance dans l'invraisemblable « Train de Venise ». Jusqu'à l'avant-dernière page, j'ignorais encore si ce serait un roman humoristique ou tragique, s'excusera-t-il presque. Tranchons pour lui : « Le train de Venise » est simplement un roman raté. Et Simenon, un écrivain capable en moins d'un an du meilleur et d'un des pires.·

« Le petit saint », dans « Tout Simenon », tome 12, éd. Omnibus, 896 pages, 23 €.

Le Soir du lundi 10 mars 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002