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En 1965, un bandeau intrigue : « Enfin, je l'ai écrit ! »
Titre. « Le petit saint ». Lieu de l'action. Paris, avec références à l'Algérie et à l'Equateur. Héros. Louis Cuchas, célibataire, artiste peintre. Forme.
Un long récit rétrospectif sur fond de fresque sociale, où la voix du
personnage principal est combinée avec celle du narrateur. Première publication. Presses de la Cité, 1965. GUY MARON
Envisageons l'improbable : quelqu'un qui
n'aurait jamais lu Simenon et qui, délaissant les Maigret et autres
romans célébrés par le cinéma, s'attaquerait à son œuvre par « Le
petit saint ». Il n'est pas certain que ce lecteur imaginaire se
ferait une idée exacte du génie de l'auteur tant ce livre apparaît
isolé, dissonant, dans la considérable production du Liégeois. Non
par le milieu qu'il décrit : des petites gens de la rue
Mouffetard, un quartier parisien populeux ; une marchande des
quatre-saisons, mère de six enfants nés de quatre pères
différents ; le quartier des Halles lorsqu'il était encore le
ventre de Paris… Mais par l'histoire
qu'il raconte : une vie. Celle de Louis Cuchas, le cinquième
enfant de Gabrielle, le « petit saint » - comme on l'a
surnommé à l'école parce qu'il ne rendait pas les coups ni les
injures -, puis l'artiste peintre reconnu. De l'enfance à la
vieillesse, sans intrigue, sans révolte ni crise, sans coup de théâtre.
Une vie. Racontée à l'imparfait, pas au passé simple. Par
l'atmosphère lumineuse qui s'en dégage : la clarté, la pureté, la
sérénité. Oserait-on écrire : le bonheur ? Simenon, écrivain
du bonheur. L'image a de quoi surprendre, assenée à un romancier
reconnu pour ses climats pesants, pour les souffrances inavouées et les
misères inavouables qui épaississent le mal-être dans ses pages. Et
pourtant... « Depuis au moins
vingt ans, j'essaie à chaque roman de rendre un certain optimisme qui
est en moi. (…) Pour la première fois, j'ai pu créer dans « Le
petit saint » un personnage parfaitement serein, en prise directe
avec la nature et la vie, raconte Simenon en 1981, dans ses « Mémoires intimes ». Pour la première fois. Et la dernière. Ce
roman unique - jamais ne renaîtra un personnage aussi
lumineux -, Simenon aura mis près de dix années pour le mener à
terme. A sa parution, en 1965, les lecteurs sont intrigués par le
bandeau : « Enfin, je l'ai écrit ! ». La critique
parisienne est tiède. Et l'auteur est blessé, lui qui place « Le
petit saint » au-dessus de tout ce qu'il avait écrit jusque-là,
lui qui en fera, dans ses moments d'enthousiasme, son roman préféré. « On entend souvent que Simenon est un grand écrivain, mais… », écrit Pierre Assouline dans sa biographie de l'auteur. Un grand écrivain, mais… avec « Le petit saint », Simenon taille un diamant. Par contre, quelques mois plus tard, il se lance dans l'invraisemblable « Train de Venise ». Jusqu'à l'avant-dernière page, j'ignorais encore si ce serait un roman humoristique ou tragique,
s'excusera-t-il presque. Tranchons pour lui : « Le train de
Venise » est simplement un roman raté. Et Simenon, un écrivain
capable en moins d'un an du meilleur et d'un des pires.· « Le petit saint », dans « Tout Simenon », tome 12, éd. Omnibus, 896 pages, 23 €.
Le Soir du lundi 10 mars 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
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