Titre. « L'amie de Madame Maigret ».
Lieu de l'action. Paris.
Héros. Le commissaire Maigret et sa femme.
Forme. Une enquête à propos d'un cadavre dont il reste deux dents.
Première publication. 1952.
JEAN-CLAUDE VANTROYEN
Vous
connaissez Mme Maigret ? Peu, j'en suis sûr. C'est une figure
qui apparaît parfois, en filigrane, dans les aventures de son bougre de
commissaire. Il lui téléphone de temps à autre pour annoncer qu'il sera
en retard, ils vont rarement au cinéma, au « Paramount » du
boulevard des Italiens, parfois ils s'offrent un restaurant. Mais
d'habitude, c'est elle qui fait la cuisine.
« La poule
était au feu, avec une belle carotte rouge, un gros oignon et un
bouquet de persil dont les queues dépassaient. Mme Maigret se
pencha pour s'assurer que le gaz, au plus bas, ne risquait pas de
s'éteindre. »
C'est le début de « L'amie de Madame
Maigret ». Un Maigret qui m'a impressionné. Je vous avoue :
pas pour l'intrigue, qui est serrée, comme d'habitude, et dont la
résolution tient, comme d'habitude aussi, à la capacité d'observation
et de compréhension du commissaire. Mais bien parce que
Mme Maigret y tient un rôle important. C'est elle qui introduit le
roman et tout tourne autour d'elle. Sans elle, un meurtre oui, mais
aucune piste. Merci Mme Maigret (tiens, quel est son
prénom ?) peut dire Maigret (Jules, mais on ne le prénomme pas
dans ce roman-ci). D'autant qu'elle mène l'enquête, cherchant un
chapeau parmi les modistes modestes, une paire de chaussures parmi les
chausseurs chics...
Pour moi, Mme Maigret (mais quel
pourrait être son prénom ?) est une provinciale timide, dévouée à
son mari, mince, ménagère mais élégante. J'avais tout faux. J'ai lu
trois fois, hébété, la fin de la page 51 (dans l'édition 1971 des
Presses de la Cité) : un chauffeur de taxi la traite de
« grosse mémère ». Je me suis dit : oh, il aura ironisé.
Mais non, à la page 97, c'est Mme Maigret elle-même (son prénom,
nom de nom !) qui lance à son mari : « Ça
t'étonne ? Tu trouves que je fais trop grosse mémère ? »
Patatras !
Le taxi avait raison. Tant pis pour ma construction mentale. Mais, je
le confesse, je n'en suis pas encore remis.
Et le roman ?
Ah oui ! Un bon Maigret. Ce que j'aime, chez Simenon, c'est cette
galerie de personnages qui hantent ses romans. Des gens vrais, typés
par leur comportement, leurs attitudes, leur solitude ou leur
inclination à la boisson, leur amour aveugle, leur tristesse, leur
méchanceté, leurs faiblesses, leurs présomptions, leurs désirs. Maigret
aime les gens simples, il déteste les faibles et les orgueilleux.
L'intrigue,
ici, tourne autour de deux dents retrouvées dans un calorifère et du
fameux chapeau blanc recherché par Mme Maigret. Evidemment,
Maigret résout le mystère, mais il fait davantage que ça : il
révèle les protagonistes. Chez Simenon, l'intrigue, policière ou non,
n'est jamais que le révélateur photographique, le papier tournesol qui
fait apparaître la vérité insoupçonnée des personnages.