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lundi 5 mai 2003

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Madame Maigret se révèle, hélas

Titre. « L'amie de Madame Maigret ».
Lieu de l'action. Paris.
Héros. Le commissaire Maigret et sa femme.
Forme. Une enquête à propos d'un cadavre dont il reste deux dents.
Première publication. 1952.

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

Vous connaissez Mme Maigret ? Peu, j'en suis sûr. C'est une figure qui apparaît parfois, en filigrane, dans les aventures de son bougre de commissaire. Il lui téléphone de temps à autre pour annoncer qu'il sera en retard, ils vont rarement au cinéma, au « Paramount » du boulevard des Italiens, parfois ils s'offrent un restaurant. Mais d'habitude, c'est elle qui fait la cuisine.

« La poule était au feu, avec une belle carotte rouge, un gros oignon et un bouquet de persil dont les queues dépassaient. Mme Maigret se pencha pour s'assurer que le gaz, au plus bas, ne risquait pas de s'éteindre. »

C'est le début de « L'amie de Madame Maigret ». Un Maigret qui m'a impressionné. Je vous avoue : pas pour l'intrigue, qui est serrée, comme d'habitude, et dont la résolution tient, comme d'habitude aussi, à la capacité d'observation et de compréhension du commissaire. Mais bien parce que Mme Maigret y tient un rôle important. C'est elle qui introduit le roman et tout tourne autour d'elle. Sans elle, un meurtre oui, mais aucune piste. Merci Mme Maigret (tiens, quel est son prénom ?) peut dire Maigret (Jules, mais on ne le prénomme pas dans ce roman-ci). D'autant qu'elle mène l'enquête, cherchant un chapeau parmi les modistes modestes, une paire de chaussures parmi les chausseurs chics...

Pour moi, Mme Maigret (mais quel pourrait être son prénom ?) est une provinciale timide, dévouée à son mari, mince, ménagère mais élégante. J'avais tout faux. J'ai lu trois fois, hébété, la fin de la page 51 (dans l'édition 1971 des Presses de la Cité) : un chauffeur de taxi la traite de « grosse mémère ». Je me suis dit : oh, il aura ironisé. Mais non, à la page 97, c'est Mme Maigret elle-même (son prénom, nom de nom !) qui lance à son mari : « Ça t'étonne ? Tu trouves que je fais trop grosse mémère ? »

Patatras ! Le taxi avait raison. Tant pis pour ma construction mentale. Mais, je le confesse, je n'en suis pas encore remis.

Et le roman ? Ah oui ! Un bon Maigret. Ce que j'aime, chez Simenon, c'est cette galerie de personnages qui hantent ses romans. Des gens vrais, typés par leur comportement, leurs attitudes, leur solitude ou leur inclination à la boisson, leur amour aveugle, leur tristesse, leur méchanceté, leurs faiblesses, leurs présomptions, leurs désirs. Maigret aime les gens simples, il déteste les faibles et les orgueilleux.

L'intrigue, ici, tourne autour de deux dents retrouvées dans un calorifère et du fameux chapeau blanc recherché par Mme Maigret. Evidemment, Maigret résout le mystère, mais il fait davantage que ça : il révèle les protagonistes. Chez Simenon, l'intrigue, policière ou non, n'est jamais que le révélateur photographique, le papier tournesol qui fait apparaître la vérité insoupçonnée des personnages.

Le Soir du lundi 5 mai 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002