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lundi 26 mai 2003

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La haine comme raison de vivre

Titre. « Le chat ».
Lieu de l'action. L'impasse Sébastien-Doise à Paris.
Héros. Emile Bouin et Marguerite Doise, veufs septuagénaires mariés quelques années plus tôt.
Forme. Drame intime du 3e âge adoptant généralement le point de vue du personnage principal.
Première publication. Presse de la Cité, 1967.

PIERRE MAURY

Le petit chat est mort. Le chat qui avait été empoisonné en mangeant la pâtée que Marguerite lui avait préparée. Marguerite, la femme d'Emile Bouin, un couple de veufs remariés sur le tard, la soixantaine entamée.

Mais pourquoi donc se sont-ils mariés ? La question se pose sans cesse à Emile, sans réponse définitive. Il ne sait plus lequel des deux a fait les premiers pas, ni a d'abord pensé à une vie en commun. Il la soupçonne de l'avoir choisi parce qu'il habitait en face, qu'il était disponible, qu'il lui avait déjà rendu service et, qu'au fond, sans jamais avoir voulu engager quelqu'un, il lui arrivait d'avoir besoin d'un coup de main dans la maison. Alors, pourquoi pas un mari ? Et pourquoi pas Emile ?

Les soupçons d'Emile remontent donc jusqu'à la source, tout ça parce que Joseph est mort et que Marguerite en est responsable - il n'y a pas de preuve, la conviction profonde suffit. Joseph, c'était le chat, auquel Emile était finalement bien plus attaché qu'à sa nouvelle épouse qui, elle, n'avait jamais sympathisé avec l'animal - et réciproquement. Donc, elle a fini par le tuer.

Et une farouche rancœur est née de ce geste (supposé). Le silence règne dans la maison, les époux ne se parlent plus. Sauf par l'intermédiaire de petits billets, avec un minimum de mots pour faire un maximum de dégâts. Par exemple, ceci : Le chat - c'est le reproche qui revient le plus souvent. Il y avait eu des billets plus longs, plus inattendus, plus dramatiques, certains qui posaient une véritable énigme. Marguerite lit les deux mots sans sourciller, jette le papier dans le feu et répond de façon muette : Le perroquet. Car elle avait un perroquet. Elle l'a toujours, d'ailleurs, sinon qu'il est empaillé depuis qu'Emile s'est vengé sur lui de la mort du chat.

La haine est totale, emplit la maison comme un air fétide, irrespirable pour Emile qui finit par partir… quelques jours, dix jours exactement, avant de revenir. Comme si cette haine était devenue le moteur même de la vie, malgré son côté insupportable. Il ne leur reste plus que cela, et ils en ont besoin, jusqu'à la fin.

« Le chat » est construit sur un minimum d'éléments. Bien sûr, petit à petit, Simenon remet aussi en place le passé des deux protagonistes, la vie d'un quartier qui change tandis que leurs rapports s'enlisent dans ce mauvais silence. Mais ce n'est jamais qu'un peu de chair sur la ligne de force qui court du début à la fin, le ressassement d'une colère noire. Ce roman est un tour de force qui laisse pantois.

« Le chat », dans « Tout Simenon », tome 13, coll. Omnibus, et, dès ce 14 mai, dans la « Bibliothèque du Soir »

Le Soir du lundi 26 mai 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002