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mardi 10 juin 2003

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Une autre dérive africaine

Titre. « Le Blanc à lunettes »
Lieu. Congo belge.
Héros. Ferdinand Graux, colon, célibataire, 28 ans.
Forme. Récit par le narrateur, entrecoupé d'extraits de son journal.
Première publication. Gallimard, 1937.

PIERRE MAURY

Cinq ans après « Le coup de lune », Simenon récidive. Il retourne en Afrique par le roman et par le chemin des touristes : pour regagner sa plantation de café au Congo belge, Ferdinand Graux passe par l'Egypte, jette un coup d'œil sur les pyramides, dort dans un palace à Khartoum…

Georges Bodet, administrateur adjoint du Nyangara, au Congo belge aussi, fait le même trajet en compagnie de son épouse Henriette. Jusqu'à la frontière, Graux, surnommé Mundele na Talatala (le Blanc à lunettes), les observe en se disant que Henriette n'est pas faite pour ce pays, pour ce climat. Puis les laisse pour trouver, dans sa plantation, l'avion de deux Anglais qui s'y est écrasé. Lady Makinson est légèrement blessée, l'hélice est cassée, elle doit attendre la nouvelle pièce en provenance d'Europe, en compagnie du capitaine Philps qui pilotait - et partage avec elle une intimité ambiguë.

Graux, qui ne se posait pas de questions sur ses propres nuits avec sa « ménagère », une jeune fille de quinze ans, est choqué par la liberté affichée de Lady Makinson, femme mariée pourtant et mère de famille. Au trouble moral du planteur, qui doit lui-même épouser sa fiancée trois mois plus tard, quand elle l'aura rejoint après la saison des pluies, se mêle bientôt un trouble physique : la belle Anglaise lui fait partager sa couche.

Teintée d'immaturité sentimentale, la rigueur de Graux s'écroule et les échos en parviennent jusqu'en France, dans ses lettres. Emilienne, la fiancée, qui est tout le contraire d'une écervelée, décide de précipiter le mouvement et accourt au Congo… que Ferdinand a quitté sur les talons de Lady Makinson.

La situation est grave, mais pas désespérée. Moins que dans le couple Bodet qui traverse une crise de haine féroce. Tandis que Ferdinand reviendra peut-être guéri. La fin du roman nous l'apprendra.

Avant d'en arriver là, le tableau de la colonie belge tel que le peint Simenon s'est imposé : des Européens sortis de leur environnement, mal armés pour s'épanouir en Afrique et presque toujours désireux d'autre chose - ils ne savent pas quoi.

Le seul personnage sans reproche, et qui fait montre d'une incroyable force de caractère alors qu'elle n'est pas préparée non plus, est Emilienne, la fiancée idéale. A peine arrivée, et parce qu'elle doit bien s'occuper pour ne pas trop penser à l'absence de Ferdinand, elle retape et améliore le dispensaire, prend l'initiative de construire un pont pour faire gagner un quart d'heure de trajet aux ouvriers… Cette figure de femme est une des belles réussites de Simenon sur un terrain où il n'était pas toujours à l'aise.

Simenon, « Le Blanc à lunettes ». Folio, n° 1013, 213 pp., 4,60 €, et « Tout Simenon », tome 20, Omnibus.

Le Soir du mardi 10 juin 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002