Titre. « Le Blanc à lunettes »
Lieu. Congo belge.
Héros. Ferdinand Graux, colon, célibataire, 28 ans.
Forme. Récit par le narrateur, entrecoupé d'extraits de son journal.
Première publication. Gallimard, 1937.
PIERRE MAURY
Cinq
ans après « Le coup de lune », Simenon récidive. Il retourne
en Afrique par le roman et par le chemin des touristes : pour
regagner sa plantation de café au Congo belge, Ferdinand Graux passe
par l'Egypte, jette un coup d'œil sur les pyramides, dort dans un
palace à Khartoum…
Georges Bodet, administrateur adjoint du
Nyangara, au Congo belge aussi, fait le même trajet en compagnie de son
épouse Henriette. Jusqu'à la frontière, Graux, surnommé Mundele na
Talatala (le Blanc à lunettes), les observe en se disant que Henriette
n'est pas faite pour ce pays, pour ce climat. Puis les laisse pour
trouver, dans sa plantation, l'avion de deux Anglais qui s'y est
écrasé. Lady Makinson est légèrement blessée, l'hélice est cassée, elle
doit attendre la nouvelle pièce en provenance d'Europe, en compagnie du
capitaine Philps qui pilotait - et partage avec elle une intimité
ambiguë.
Graux, qui ne se posait pas de questions sur ses propres
nuits avec sa « ménagère », une jeune fille de quinze ans,
est choqué par la liberté affichée de Lady Makinson, femme mariée
pourtant et mère de famille. Au trouble moral du planteur, qui doit
lui-même épouser sa fiancée trois mois plus tard, quand elle l'aura
rejoint après la saison des pluies, se mêle bientôt un trouble
physique : la belle Anglaise lui fait partager sa couche.
Teintée
d'immaturité sentimentale, la rigueur de Graux s'écroule et les échos
en parviennent jusqu'en France, dans ses lettres. Emilienne, la
fiancée, qui est tout le contraire d'une écervelée, décide de
précipiter le mouvement et accourt au Congo… que Ferdinand a quitté sur
les talons de Lady Makinson.
La situation est grave, mais pas
désespérée. Moins que dans le couple Bodet qui traverse une crise de
haine féroce. Tandis que Ferdinand reviendra peut-être guéri. La fin du
roman nous l'apprendra.
Avant d'en arriver là, le tableau de la
colonie belge tel que le peint Simenon s'est imposé : des
Européens sortis de leur environnement, mal armés pour s'épanouir en
Afrique et presque toujours désireux d'autre chose - ils ne savent
pas quoi.
Le seul personnage sans reproche, et qui fait montre
d'une incroyable force de caractère alors qu'elle n'est pas préparée
non plus, est Emilienne, la fiancée idéale. A peine arrivée, et parce
qu'elle doit bien s'occuper pour ne pas trop penser à l'absence de
Ferdinand, elle retape et améliore le dispensaire, prend l'initiative
de construire un pont pour faire gagner un quart d'heure de trajet aux
ouvriers… Cette figure de femme est une des belles réussites de Simenon
sur un terrain où il n'était pas toujours à l'aise.
Simenon,
« Le Blanc à lunettes ». Folio, n° 1013, 213 pp., 4,60
€, et « Tout Simenon », tome 20, Omnibus.