Titre. « Lettre à mon juge. »
Lieu de l'action. La Roche-sur-Yon et Paris.
Héros. Charles Alavoine, médecin, marié, deux filles, âge mûr.
Forme. Récit d'un meurtre sous forme d'une lettre écrite par un meurtrier à son juge, suite à sa condamnation.
Première publication. Presses de la Cité, 1947.
PIERRE MAURY
Dans son souci constant de comprendre et ne pas juger,
Simenon est allé aussi loin que possible avec « Lettre à mon juge ». Au
lieu de décrire, comme il l'a fait le plus souvent, un personnage d'un
point de vue extérieur, il donne cette fois la parole à un meurtrier
dont la longue lettre adressée au juge d'instruction qui s'est occupé
de lui est toute la matière du livre, aux dernières lignes près.
Charles Alavoine est médecin et il a été condamné pour avoir tué Martine, sa maîtresse. Il revendique d'avoir agi avec préméditation, en pleine connaissance de cause, alors qu'on n'a cessé de vouloir lui éviter ça en plaisant l'égarement, la folie… Il n'en veut pas, et s'explique longuement.
Entrecoupant
le début de son plaidoyer avec des scènes saisies sur le vif au Palais
de Justice, au tribunal et en prison, il en vient à raconter ce que fut
sa vie et comment il est arrivé là, justifiant le choix de son
interlocuteur par un sentiment qu'il croit avoir remarqué chez lui : la
peur. Vous avez peur, précisément, de ce qui m'est arrivé. Vous
avez peur de vous, d'un certain vertige qui pourrait vous saisir, peur
d'un dégoût que vous sentez mûrir en vous à la façon lente et
inexorable d'une maladie.
Et il ajoute : Nous sommes presque les mêmes hommes, mon juge. Sinon
que l'épistolier est allé jusqu'au bout de sa logique, ce que ne font
pas tous les hommes. Il a fallu pour cela que, veuf, il épouse en
secondes noces une femme de tête, veuve elle aussi, qui devient après
sa mère le véritable chef de la maison. Lors du procès, Alavoine
remarquera d'ailleurs qu'elle en parle toujours comme de ma maison, jamais de notre maison. Il est vrai qu'avant d'en arriver au meurtre le médecin a quitté le foyer conjugal, en compagnie de Martine.
Celle-ci
est une jeune Liégeoise qui avait cru trouver fortune à Paris et qui
s'est transformée en prostituée occasionnelle. Son passé est plein des
fantômes de tous les hommes avec lesquels elle a couché, et le docteur
Alavoine les sent rôder autour de lui, abîmant l'image idéale de la
femme qu'il aime et qu'il voudrait femme-enfant. Une sourde violence
monte en lui, en raison de cet amour trop fort et trop pur. Il commence
à battre Martine, persuadé qu'il devra la tuer, un jour…
Le jour venu, le geste accompli, Alavoine fait face à son destin incompris. Il s'est débarrassé de l'autre
Martine, celle des bars et des hommes. Il est persuadé qu'elle lui en
aurait été reconnaissante. Qu'ont-ils tous à parler de folie ? C'est
d'amour qu'il est question !
Georges Simenon, « Lettre à mon juge », Livre de poche, no 14276, 191 pp., 4,55 €, et « Tout Simenon », tome I, Omnibus.