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lundi 1 septembre 2003

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Quitter les rails

Titre. « Le cercle des Mahé ».
Lieu de l'action. Porquerolles, Saint-Hilaire (en Vendée) et Hyères.
Héros. François Mahé, médecin, marié, une fille et un garçon.
Forme. Marqué par l'idée du clan familial, ce roman accorde une part importante au rêve.
Première publication. Gallimard, 1946.

PIERRE MAURY

Trois ans avant « Mon ami Maigret », où le commissaire se rendra à Porquerolles pour y découvrir une atmosphère moite propice aux dérives, Simenon avait déjà planté un « roman dur » dans ce décor : « Le cercle des Mahé » met en scène un médecin qui s'est laissé convaincre par un ami d'y passer ses vacances, et qui s'y trouve mal à l'aise. Ses parties de pêche sont presque stériles, les coups de soleil sont douloureux, sa femme a l'estomac dérangé par la cuisine du Midi. Bref, il regrette leur séjour habituel, toujours dans le même hôtel de Saint-Laurent-sur-Sèvre et se demande pourquoi il ne quitte pas l'île. Il sait que sa femme a elle aussi envie de partir. Au lieu de quoi il ne cesse de vanter la beauté du lieu, animé par la honte de l'échec.

Curieusement, l'année suivante, alors qu'il a déjà réservé une chambre à l'endroit familier, il change soudain d'avis et décide de retourner à Porquerolles. Il serait bien incapable de dire pourquoi. Tous les souvenirs qu'il en garde sont décevants, négatifs : à Porquerolles, les choses lui étaient hostiles.

Il s'agit malgré tout de comprendre ce choix absurde, imposé par une double nécessité qui n'apparaît pas encore clairement au docteur Mahé.

Une image presque subliminale, qui le travaille malgré lui, l'a frappé lors des premières vacances, au moment où il a été appelé pour constater le décès d'une femme en l'absence du médecin de l'endroit : une fillette en robe rouge qui l'intrigue et le fascine. Les années suivantes, il ne parvient pas à se délivrer de l'obsession, même en poussant dans les bras de la gamine un neveu qui les a accompagnés. C'était une hantise, voilà le mot. Et cela avait commencé dès le premier jour, mais faiblement, insidieusement, comme les maladies incurables dont on ne s'aperçoit que quand il n'est plus temps de les soigner.

Et puis, il y a le poids des conventions auxquelles il s'est toujours plié, continuant d'accepter la présence envahissante de sa mère, subissant ce qu'il appelle maintenant un obscur complot organisé contre lui, comme pour l'enfermer dans un cercle sacré, infranchissable. Il n'a pas le droit d'y échapper ? Il y échappera malgré les pressions, il rompra « Le cercle des Mahé », quel que soit le prix à payer : un cabinet à reprendre, à Porquerolles bien entendu, pour une somme excessive. Et un prix plus élevé, peut-être encore…

Comment un homme en vient à ne plus supporter la prison confortable où il s'est laissé enfermer, c'est tout l'enjeu de ce roman.·

Georges Simenon, « Le cercle des Mahé ». Folio Policier, n° 99, 191 pp., 4,60 euros, et « Tout Simenon », tome 25, Omnibus.

Le Soir du lundi 1 septembre 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002