Titre. « Le Nègre ».
Lieu de l'action. Versins, près d'Amiens.
Héros. Théo, fonctionnaire SNCF, séparé, entre 46 et 48 ans.
Forme. D'un côté, une enquête serrée ; de l'autre, les divagations du personnage principal.
Première publication. Presses de la Cité, 1957.
PIERRE MAURY
Quand on se sent dans une position inférieure à celle qu'on
croit mériter, on n'a de cesse qu'une justice immanente répare
l'aberration. Théo se sent exactement dans cet état, lui qu'on appelle
un « moindre » et qui passe son temps à se dire : Un jour, je leur montrerai…
C'est la première phrase du « Nègre ». Elle reviendra en
thème récurrent, sous différentes variantes, jusqu'à la fin, au moment
où il faut bien compléter ce qui pourrait venir après les points de
suspension : Rien du tout ! Il n'avait jamais rien eu à montrer.
Entre-temps,
Théo aura eu sa chance et l'aura laissé passer, plus près du
« moindre » dont on le traite que du manipulateur qu'il rêve
d'être. Il a suffi pour cela que le chef de halte de
Versins - Station, qui s'estimait digne d'être chef de gare
et qu'un journaliste traitera de garde-barrière, voie passer un Nègre
dans la nuit. Un événement dans son quotidien immuable, constitué de
quatre arrêts de train à quoi s'ajoutent quelques passages de rapides.
D'autant que le fameux Nègre, race inconnue à Versins, est retrouvé
mort le lendemain !
Théo est persuadé qu'il est le seul à
l'avoir aperçu, en dehors de son assassin, et cette certitude est le
levier avec lequel il croit pouvoir soulever le monde qui l'entoure
pour s'y faire une place plus riante. Le voici donc à suivre dans les
marges l'enquête policière, ajoutant « sa » pièce, et à son
seul usage, aux morceaux progressivement connus de tous. A savoir que
le Nègre en question était l'héritier du riche Justin Cadieu, dont
l'héritage, si ce natif d'Oubangui n'avait pas existé, serait allé aux
neveux François et Nicolas.
Théo pense donc raisonnablement que
le coupable est à chercher de ce côté : il a vu le Nègre se
diriger vers l'Hôtel du Roy, dont le patron n'est autre que François
Cadieu. Imaginer que celui-ci, voyant le nom de son client, a décidé de
l'éliminer, à moins qu'il ait averti son frère, du genre plus décidé…
Le pas est franchi, Théo connaît pour la première fois le dessous des
cartes et décide de s'en servir pour extorquer de l'argent à l'assassin.
Ce
qu'il ne maîtrise pas, en revanche, c'est son incapacité à agir, qui le
conduit à être dépassé par les événements : pendant qu'il
n'utilise pas ce qu'il sait, d'autres sont capables de reconstituer,
par la logique, le chaînon manquant. Et ce qui est surtout manqué,
c'est l'occasion de changer de statut !·
Georges Simenon, « Le Nègre », « Tout Simenon », tome 9, Omnibus.