Titre. « Les noces de Poitiers ».
Lieu de l'action. Poitiers, Paris.
Héros. Gérard Auvinet, employé, 20 ans.
Forme. Etude psychologique d'un jeune homme coincé entre ses obligations et ses aspirations.
Première publication. Gallimard, 1946.
PIERRE MAURY
A la fin de l'année 1922, Simenon quitte sa ville natale de Liège pour rejoindre Paris. Comme l'écrit Pierre Assouline, Simenon devient le factotum de Binet-Valmer, publiciste d'extrême droite à la tête d'une ligue d'anciens combattants.
La
coïncidence biographique est frappante, à la lecture des « Noces
de Poitiers ». Sans précision de date, un certain Gérard Auvinet
quitte Poitiers pour Paris et entre au service du romancier Jean Sabin.
Croyant devenir secrétaire d'un écrivain, il est en fait garçon de
courses d'une Ligue patriotique.
Il n'est pas besoin de longues
analyses pour comprendre que Simenon a utilisé d'abondance ses propres
souvenirs pour prêter cet emploi au triste héros des « Noces de
Poitiers ». Mais il serait imprudent de pousser trop loin la
comparaison : les deux destins divergent profondément, reliés seulement
par cette anecdote (essentielle, il est vrai, dans le roman) et par la
volonté commune de réussite. Réussite menée à son terme pour Simenon,
imaginée seulement pour Auvinet, à l'intention de sa mère.
Car
Auvinet mène une existence misérable avec Linette, sa femme, épousée
dans l'urgence parce qu'elle était enceinte. Ils habitent un meublé
sans charme, ont à peine de quoi manger. Tout est si décevant que
Gérard s'emporte souvent et ne trouve plaisir qu'à sortir boire un
verre, traîner dans les lumières de la ville. Je serais peut-être un raté, pense-t-il parfois.
Pilar,
rencontrée lors d'une de ses soirées d'errance, lui apporte le piment
d'une double vie, le temps de lui offrir quelques illusions sur
lui-même en lui faisant croire qu'un ami va lui trouver un meilleur
travail, et quelques autres sur elle-même avant de ne plus cacher
qu'elle est une prostituée.
Rien ne s'arrange.
Les dettes
s'accumulent, Gérard améliore un peu, très peu, l'ordinaire grâce à de
menus larcins dans la caisse de la Ligue, l'argent facile s'offre et se
refuse. Dans un éclair de lucidité morbide favorisé par l'alcool, il
renonce tout à coup à lutter : Maintenant, il plongerait, il plongeait déjà. Il avait coupé les fils. Il irait n'importe où, où le flot le pousserait.
La
rédemption n'est pas impossible. Ailleurs, encore, cette fois à Tulle,
en Corrèze, pour travailler dans un journal. Un autre rêve ? Il
vient à peine de signer un petit article de ses initiales que, déjà, il
y croit et veut y faire croire dans une lettre à sa mère : Il fallait encore tricher un peu, pour eux. Mais tout cela était presque vrai, deviendrait vrai.
La suite, on ne peut que l'imaginer. Peut-être pas en relisant la biographie de Simenon.·
Georges Simenon, « Les noces de Poitiers ». « Tout Simenon », tome 25, Omnibus.
Notre appréciation : **