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Littérature - Le Simenon du lundi
Le goût de l'enfance
Titre. « L'affaire Saint-Fiacre ». Lieux de l'action. Saint-Fiacre, Moulins. Héros. Maurice de Saint-Fiacre, rentier, 30 ou 32 ans, célibataire. Forme. Il s'agit d'un roman où Maigret ne découvre pas le coupable. Première publication. Fayard, 1932. PIERRE MAURY
Maigret
se livre, dans « L'affaire Saint-Fiacre », à une enquête très
privée : il est né à Saint-Fiacre, son père a été régisseur du
château pendant trente ans. En retournant là-bas après avoir reçu
un billet qui annonce un crime pendant la première messe du Jour des
Morts, il retrouve les lieux de son enfance et des visages… qui ont
vieilli comme le sien. Tout lui est à la fois familier et lointain,
comme cette Marie Tatin qui tient l'unique auberge : La petite
fille qui louchait, comme on l'appelait jadis ! Une petite fille
malingre qui était devenue une vieille fille encore plus maigre. Et qui ne parvient plus à le tutoyer comme autrefois… Il
assiste à la messe parmi une assemblée clairsemée : rien ne se
passe. Puis, tout le monde s'en va, sauf la comtesse de Saint-Fiacre…
qui est morte. Sans violence apparente, d'un arrêt cardiaque, affirme
le médecin, qui la savait fragile. Il ne peut donc y avoir ni crime, ni
assassin. Malgré le nombre de ceux qui auraient eu de bonnes raisons de
précipiter la disparition de la châtelaine. D'ailleurs, Maigret
retrouve, dans le missel de la paroissienne décédée, une fausse coupure
de presse relatant un scandale et dont la lecture a dû être fatale.
Est-ce suffisant pour inculper le coupable de cette farce
macabre ? A l'évidence, le commissaire ne le pense pas. Mais
- c'est chez lui une seconde nature dès lors qu'un grain de sable
a enrayé la machine sociale - il fouine, interroge, cherche à
comprendre. Entre le décès et l'enterrement de la comtesse, il aura le
temps de se faire une idée précise du rôle de chacun dans les
événements. Sans mandat, sans réelle intention de coincer le
responsable. Plutôt pour remettre de l'ordre dans ce fouillis, au
risque de déranger tout le monde - ce dont il se moque bien. Lors
d'une scène peu banale sous la plume de Simenon, tous les suspects se
trouvent réunis, à manger et à boire (d'abondance) au château où
repose, à l'étage, le corps de la « victime ». Maurice de
Saint-Fiacre, son fils, pose un revolver au milieu de la table ronde et
annonce que l'« assassin » mourra à minuit. Le décor est
spectral, l'atmosphère lourde. Minuit sonne… un coup de feu ! On
n'est pas habitué à ce type de réunion en présence de Maigret qui,
néanmoins, y assiste avec placidité. C'est assez artificiel. Si
l'auteur y a mis une intention parodique, elle est sans effet. Et le
goût de l'enfance, qui avait donné son charme à la première partie du
roman, nous est complètement passé.· Georges Simenon,
« L'affaire Saint-Fiacre », Le Livre de Poche, n°14293,
187 pp., 5 euros, et « Tout Simenon »,
tome 17, Omnibus.
Le Soir du lundi 1 décembre 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
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