Titre. « Un nouveau dans la ville ».
Lieu. « Laville » dans le nord des Etats-Unis (frontière canadienne).
Héros. Justin Ward. Américain sans profession ni état civil connu. Vit sous fausse identité.
Forme. Roman jouant sur la notion de secret et de mystère.
Première publication. Presses de la Cité, 1950.
PIERRE MAURY
Dans
les petites localités, tous les habitants se connaissent et l'arrivée
d'« Un nouveau dans la ville » dérange l'ordre établi.
Surtout lorsqu'un crime a été commis au même moment, dont l'inconnu est
bien entendu aussitôt soupçonné. Davantage encore, si c'est possible,
quand on apprend qu'il est insoupçonnable et bénéficie de hautes
protections. Il est vrai que l'homme ne fait rien pour se rendre
agréable et garde la plupart du temps un silence méprisant, fort des
cinq mille dollars dont il exhibe la liasse à chaque paiement.
Roman
américain écrit pendant le séjour de Simenon aux Etats-Unis, le récit
pourrait aussi bien se dérouler dans la province française. Il y aurait
peut-être l'âpre hiver en moins, et encore… Pour l'essentiel, ce serait
la même chose : une méfiance de tous les instants vécue surtout par
Charlie, le patron du bar où l'étranger vient boire sa bière, et qui
s'exacerbe dans une haine mêlée de crainte.
Petit à petit, celui
qui se fait appeler Justin Ward s'intègre plus ou moins à la ville.
Mais cette intégration ne résout rien : en rachetant un établissement
vieillot où il attire les jeunes qui y jouent au billard, il fait de
l'ombre à Charlie où se prennent des paris clandestins sur les courses
de chevaux. Et puis, il se raconte qu'il a des pratiques sexuelles
bizarres. Et aussi, il a mis le Yougo sur le chemin de la violence en
lui faisant comprendre qu'il était considéré comme un paria. Quel est
donc cet homme ?
Des informations contradictoires circulent. Il
serait un type bien. Il serait dangereux. Allez savoir ! En tout cas,
il se cache quand une voiture arrive en ville. C'est donc qu'il a peur
de quelque chose, ou de quelqu'un… comme on le comprendra tout à la fin
du roman, dans une conclusion tragique que Simenon élude en quelques
mots pour finir sur trois lignes paradoxales : Alors du seuil,
simplement, elle lui montra sur le trottoir son mari qui passait dans
la lumière de chez Goldman, tenant un enfant à chaque main.
La
scène est paisible et contraste vivement avec la montée d'une tension
qui n'a pas cessé depuis le début. Comme si toute l'affaire qui avait
tant contrarié Charlie (car c'est lui qui tient ses enfants par la
main) n'avait été qu'une histoire à oublier très vite dès qu'elle est
terminée.
Simenon frappe fort avec ce roman digne d'une tragédie
antique. Faut-il y voir la trace de ses propres peurs, au moment où il
se soustrayait, par la distance, aux interrogations du Comité
d'épuration en France ?
« Un nouveau dans la ville ». Tout Simenon, tome 4. Omnibus.