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mercredi 12 février 2003

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Simenon, selon Assouline

Portrait de Pierre Assouline, rédacteur en chef du magazine "Lire"

Photo montage.

Pierre Assouline est le spécialiste de Simenon. Sa biographie parue chez Julliard, érudite et passionnante, fait autorité. Pour Le Soir, il trace le portrait de l'homme à la pipe.

Il a vécu sous le signe de l'excès, se rêvant le personnage principal du roman de sa vie, concevant très tôt un projet d'existence plutôt qu'un plan de carrière, en prévoyant chaque étape avec une lucidité effrayante. Sa personnalité est si exceptionnelle et son œuvre si considérable qu'elles imposent de se livrer à une manière de « critique de la raison biographique », fût-elle improbable, avant de se lancer dans une entreprise aussi périlleuse et, par certains côtés, insensée. Car s'il est une existence hors normes, qui ne peut être réductible exclusivement à des dates, des noms et des événements, c'est bien celle-ci.

Par les très nombreuses interviews qu'il a complaisamment accordées (...), par l'impressionnant volume de ses écrits autobiographiques, des Dictionnaires aux Mémoires intimes, Georges Simenon a parfaitement réussi à contrôler l'interprétation de son passé. Cela lui importait plus que de maîtriser l'exégèse sur son œuvre. Mieux que quiconque, cet homme curieux de tout et de tous savait à quel point l'indiscrétion tue le mythe. Semblable à un immeuble à double issue, il avait de surcroît miné les galeries de son propre labyrinthe. 

 

Ainsi a-t-il pu demeurer (...) la principale source d'information sur lui-même. Comme si l'esprit critique et la curiosité qui n'ont pas manqué de tarauder les simenoniens s'étaient exclusivement reportés sur le décorticage de ses écrits. Sa parole a été si envahissante qu'elle est devenue tétanisante. Pendant ses décennies triomphales, on l'a cru sur parole autant que sur sa parole alors que ce flot, que rien ni personne ne semblait pouvoir tarir, était aussi un habile artifice destiné à voiler son jardin secret. Pourtant, a-t-il jamais cessé de mentir ? 

 

Il ne s'agit évidemment pas du mensonge vulgaire, épais, grossier, d'un homme comme un autre. S'il en avait été un, ainsi qu'il l'a longtemps prétendu, il n'intéresserait personne. Il a menti en romancier, avec son génie et ses moyens qui étaient grands. Il a menti et c'est heureux : mensonge qui dit la vérité, mensonge par omission, amnésie sélective... Le propre d'un romancier n'est-il pas de vivre dans un univers onirique où la réalité et la fiction s'entremêlent et se nouent au point de ne faire qu'une ? Sur son compte personnel, il n'a pas tant inventé ni déformé que, très tôt, construit sa légende, modelé sa statue et forgé son mythe. Si bien qu'à mi-vie déjà, il n'était plus en mesure de distinguer la vérité du mensonge, le réel de l'imaginaire. (...) 

 

On sait que tout romancier écrit par rapport à son secret. C'est le solfège de sa musique intérieure. L'énigmatique « pudeur Simenon », transmise de génération en génération, aura poussé le mémorialiste à étaler ce que l'on aurait cru très privé (ses relations tumultueuses avec sa seconde femme Denyse, la descente aux enfers de leur fille Marie-Jo) tout en jetant un voile que l'on n'ose dire pudique sur des pans entiers de sa biographie (son implication dans l'affaire Stavisky, son attitude sous l'Occupation, les vraies raisons de son départ en Amérique à la Libération, la mort de son frère). 

             

Quand il nous fait pénétrer dans la fabrique de l'œuvre, il procède à un tri du même ordre, ne retenant que ce qui confirme la primauté de l'instinct sur la réflexion (mise en transes, promenades en forêt, écriture de déglutissement, etc.) à l'exclusion de toute préméditation (choix d'un titre-programme, établissement de dossier sur un sujet bien précis, personnages puisés parmi ses relations, intrigues calquées sur des événements vécus). 

 

Mais qui dira jamais à quoi obéissent véritablement le rythme d'une vie et le mouvement d'une œuvre ? 

   

L'argent ? Il en a toujours besoin en importante quantité. Pour se rassurer en le dépensant, et non pour le thésauriser. Mais il s'est fait une telle réputation par son âpreté à défendre ses droits qu'on l'a cru plus financier qu'agent de son œuvre. L'un de ses amis s'étant demandé si l'argent n'était pas l'un des principaux motifs de sa surproduction et de ses cadences infernales, Simenon se montra peiné : « Je travaille en artisan et un artisan n'attend pas onze mois pour se mettre au travail. C'est tout le secret - et la raison de ma fécondité. » 

 

Très tôt, son image a été associée à celle de la fortune triomphante, cliché dont il aura du mal à se débarrasser, même après avoir quitté Epalinges pour une demeure plus raisonnable. Ce n'est pas un hasard si, en 1954, quand un hebdomadaire culturel publia une grande fresque reproduisant un imaginaire gouvernement de la République des Lettres, le caricaturiste confia le ministère de l'Agriculture à Jean Giono, celui des Beaux-Arts à André Malraux, celui de la Justice à François Mauriac et celui des Finances à Georges Simenon. 

 

La religion ? Ni pratiquant ni croyant. Mais il a tenu à ce que ses enfants soient baptisés, et à ce que chacun de ses trois fils porte « Chrétien » comme troisième prénom. Comme lui et, avant lui, son aïeul Christian (Chrétien) Simenon. 

  

Les dernières années, son anticléricalisme s'est radicalisé. Il n'a pas de mots assez forts pour fustiger Paul VI, un « dictateur » à qui il reproche d'avoir réactualisé le péché, l'enfer et le diable : « Hitler, lui, vous faisait fusiller. Mais le pape, c'est pour l'éternité qu'il vous fout en enfer ! Le catholicisme est une religion dictatoriale et je suis aussi anticatholique que l'on peut l'être. Leur hypocrisie est immonde. » 

 

La politique ? Il l'aura toujours en horreur, regrettant que la noblesse de l'idéal originel (le service de la communauté, le sens de l'État) se soit estompée au profit de l'égoïsme et de l'intérêt personnel de quelques-uns. Avec l'âge, cette défiance se durcit. Simenon retrouve alors les accents polémiques de sa jeunesse de l'entre-deux-guerres, fustigeant d'un même élan le parlementarisme, la banque et la technocratie, autant de « métaphores » qui lui évitent de mettre trop directement en cause la démocratie. La décadence des mœurs politiciennes de la IVe République (chantage, corruption, conflits d'intérêt, combines) est très bien illustrée par Maigret chez le ministre (1954) et Le Président (1958). 

 

La culture ? Méfiance. Elle est celle d'un créateur pour qui la primauté de l'instinct ne souffre aucune concession. De son propre aveu, l'intelligence n'est pas son fort. On ne sera pas surpris qu'il prenne goût à tourner l'intelligentsia en dérision, de la voix ou de la plume, qu'il s'agisse des écrivains ou des artistes. Se livrant à une vibrante défense et illustration de saint Raimu, martyr et comédien, il l'oppose à ceux de ses pairs gagnés par « le pédantisme à jargon pseudo-philosophique », les « cuistres et cabots métaphysiciens » et ceux qui « parlent en patois hélégien dans le trou du souffleur ». 

 

Les enfants ? « Ce qui compte pour moi, plus encore que mon œuvre, c'est ma famille, et j'ai la religion des enfants. Mes enfants, c'est toute ma vie », écrit-il à sa mère. Il veut les instruire, de la vie et du reste, et non les éduquer. Dans sa bouche, l'expression « bien élevé » n'est pas un compliment. Libéral à tout crin, il prendra le contre-pied d'une éducation maternelle qu'il a subie plutôt que reçue. Il a trop souffert du respect imposé par Henriette pour l'imposer à son tour à ses descendants. « C'était un bon père », diront ses trois fils. « Nous revivons dans nos enfants », lit-on dans Le Fils. Il n'aura de cesse de les aider à trouver leur voie, quelle qu'elle soit, sans leur forcer la main en rien. 

 

(... ) Ce qu'il aime ? Le peuple des braves gens, l'humilité, le mythe du bon clochard, l'homme de Cro-Magnon, la solitude accompagnée, la charité, l'affection et la capacité de l'homme à maintenir

sa dignité en situation de faiblesse et de vulnérabilité... 

 

Ce qu'il déteste ? La foule, l'homme de la Renaissance, l'humiliation, l'exclusion des marginaux, la morale à géométrie variable, les règlements, les règles rigides, l'exploitation de la sueur des autres, l'attente, la distinction sociale, la malhonnêteté morale, la complaisance envers soi, la mélancolie des nuits de Noël et premier de l'an, la solitude absolue, l'orgueil, les dimanches, l'intolérance, la francophonie, le mot « larbin », le général de Gaulle...  

 

Insaisissable, Simenon. Le paradoxe fait homme, une qualité contagieuse. Car si la plupart de ceux qui l'ont bien connu admettent qu'il était, à sa manière, un monstre d'égoïsme, ils lui gardent toute leur admiration. Même ceux qui ont eu à en souffrir reconnaissent qu'il leur a procuré leurs joies les plus profondes et les plus inoubliables.  

 

La peur lui semble le pire des sentiments tant elle est porteuse de maladies et de haines tenaces. Mais elle domine sa vie. L'évangile selon saint Georges ? Au commencement était la peur, puis vint la culpabilité. 

 

Peur d'être un raté, de finir dans la solitude, d'être enfermé dans une « case » sociale ou autre, d'être dupé au moment du passage de la ligne, de prendre des faux-semblants pour une nouvelle dimension, de traverser le miroir sans espoir de retour. (...)

 

Peur de trop bien se connaître au risque de ne plus pouvoir écrire, de voir son génie affadi par une analyse qui le révélerait à lui-même, d'élucider ses ténèbres intérieures. (...)

  

Peur, enfin, de ne plus être à l'heure. Simenon aura vécu une vie tumultueuse mais partout réglée avec la même minutie, au risque de la routine.

                

(...) Chez lui le contrôle maniaque du temps n'est pas seulement l'expression de sa hantise de l'Histoire. De son besoin de maîtriser la durée pour conjurer l'angoisse qui le mine dès qu'il a le sentiment de vivre une période de transition. Il reproduit l'esprit de méthode et d'organisation qui a dominé toute la vie de son père, tant le bureaucrate que le chef de famille. Un père qu'il ne cessa jamais d'idéaliser, le magnifiant de livre en livre.  

             

(...) Simenon ne se contente pas d'offrir régulièrement des montres à ses proches (...).  

Il ne se dérobe pas quand on relève son obsession pour ces objets, d'autant que sa « petite maison rose » en sera pleine, qu'il s'agisse d'horloges ou de montres : « Elles vivent avec nous. Je ne dirais pas qu'elles nous imposent leur rythme, mais ce rythme, petit à petit, semble se mettre au même diapason que le nôtre. »  

     

La montre est vivante, Désiré, son père, aussi. 

Le Soir du mercredi 12 février 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002