Intellectuel
raffiné, ayant introduit les apports du sociologue Pierre Bourdieu dans
le cénacle universitaire liégeois, Jacques Dubois a délaissé quelque
temps ses premières amours proustiennes pour répondre à l'appel de la
maison Gallimard, désireuse de confier à une équipe de spécialistes la
montagne simenonienne.
Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
C'est
par l'entremise de Claudine Gothot-Mersch, une consœur spécialiste de
Gustave Flaubert (NDLR : elle prépare cinq volumes de la Pléiade),
que j'ai été introduit chez Gallimard, en 1999.
Simenon a
écrit 192 romans signés de son nom et 190 sous pseudonymes,
sans parler de ses contes, nouvelles, écrits bibliographiques et
journalistiques. Comment s'est opérée votre sélection ?
Nous
nous sommes limités aux 192 romans signés de son nom. Le choix
nous a été entièrement confié par Hugues Pradier, avec lequel,
évidemment, nous échangions nos points de vue. Notre sélection
s'inspirait de trois critères. Tout d'abord, nous voulions que toutes
les périodes de l'œuvre et les différents lieux d'écriture soient
représentés (France, Etats-Unis et Suisse). Par ailleurs, nous
voulions aussi retrouver les grands thèmes simenoniens, comme la
déviance, la passion amoureuse... Et enfin, nous sommes restés
attentifs à la qualité même des romans en privilégiant ceux que nous
jugions les mieux écrits, les mieux construits, les mieux achevés. Je
songe notamment à « La neige est sale », déjà sanctionné par
la critique comme son chef-d'œuvre.
Comment pourriez-vous définir l'univers simenonien ?
Bête
de scène, amateur de femmes, vite fortuné, Simenon a mené sa vie avec
une sorte de cran. Il interroge Trotsky au bord de la Mer noire, il
part avec sa famille sur son bateau, il bourlingue en Afrique... Et
puis, dans ses romans, il raconte des histoires de gens auxquels il
n'arrive généralement rien, les confronte à un événement et observe
comment ils réagissent. Parmi ses thèmes de prédilection, on trouve la
mort, le crime, la sexualité, l'impuissance, la rédemption, la chute...
Comment avez-vous découvert l'univers de Simenon ?
Je
ne l'ai jamais rencontré. Mais, comme assistant de Maurice Piron dans
les années 60, nous avions décidé de donner un cours sur Simenon
aux étudiants. Nous nous sommes partagé les 192 romans et avons
établi des fiches techniques. Et puis, nous l'avons fait savoir à
Simenon, qui a invité Maurice Piron à Lausanne. Les deux hommes se sont
plu énormément. Il était temps car Simenon allait léguer toutes ses
archives à l'université de Leningrad, où un professeur étudiait son
œuvre. De fil en aiguille, les liens se sont tissés. Il était ravi de
voir finalement ses archives revenir à l'université de Liège.·
entretien
Nom. Jacques Dubois
Fonction. Professeur émérite de l'ULg, spécialiste de la littérature française moderne et de la sociologie de la culture.
Mission. Depuis
trois ans, il coordonne, avec Benoît Denis (ULg), la confection des
deux tomes de la Pléiade consacrés à Georges Simenon. Il en termine les
dernières corrections.
MARC VANESSE