JOËL MATRICHE
Longtemps,
Georges Simenon fut journaliste. Précoce, prolixe et relativement doué,
il signa un bon milliers de papier durant les quatre années (de 1919 à
1922) qu'il passa à la Gazette de Liège. Ce sont ces billets, ces
chroniques judiciaires, ces reportages que Lily Portugaels et Frédéric
Van Vlodorp, directrice honoraire et chef d'édition à la Gazette, ont
exhumé, disséqué, commenté, généreusement annoté et illustré. Les
trophées ramenés de cette chasse aux scoops sont exposés dans un bel
album qui vient de paraître aux éditions Luc Pire.
Pour
Simenon, tout commence donc à 16 ans lorsque, forcé de trouver un
emploi, il pousse la porte du quotidien liégeois et persuade le
rédacteur en chef de l'époque, Joseph Demarteau, de lui confier un
bloc-notes et un stylo. Quatre années durant, le petit Sim arpentera
donc sa ville, en investira les coulisses, n'hésitant pas à bousculer,
voire à créer, une actualité qu'il trouvait sans doute trop morne.
Ses
scoops les plus retentissants ? Sans aucun doute l'interview du
maréchal Foch, qu'une grande audace et un brin de chance lui permirent
de réaliser dans un wagon de chemin de fer, en mars 1920. Et les
auteurs d'encore relever, parmi de très nombreux autres reportages, son
excursion en Allemagne occupée, les papiers d'ambiances écrits autour
du stade du Standard, les expéditions en bateau de pêche sur la mer du
Nord, les meilleures de ses chroniques judiciaires et bien sûr
quelques-uns des 789 billets (intitulés « Hors du
poulailler » puis « Causons… ») qu'il rédigea pour la
Gazette afin de relater les menus aspects de la vie des Liégeois. Comme
toujours dans ce genre, il y a du bon et du moins bon, mais à chaque
lecture il faut se convaincre que l'auteur n'avait que 16, 17, 18 ou 19
ans, rappellent Lily Portugaels et Frédéric Van Vlodorp. Ses
courses cyclistes, ses amitiés avec les artistes de La Caque, son
passage sous les drapeaux, ses rapports avec Charlie Chaplin sont aussi
présentés avec le même luxe d'explication et la même abondance
iconographique. Le journaliste, admettait Simenon dans « Le bouton
de col », est un homme qui connaît la langue des poètes et
celle des apaches, qui s'assied à la table couverte de fleurs comme à
celle dont les pieds branlent ; c'est un homme surtout qui écrit une ou
deux colonnes sur un sujet dont il ne connaît pas le premier mot.·
Lily Portugaels et Frédéric Van Vlodorp, « Les scoops de Simenon », aux éditions Luc Pire, 35 euros.