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vendredi 14 février 2003

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L'homme qui voulait vivre cent vies

 

PIERRE MALHERBE

En 1972, Georges Simenon a 69 ans. Lassé, il vient de décider que « Maigret et Monsieur Charles » sera son dernier roman publié. L'année suivante, il dicte au magnétophone souvenirs et anecdotes qui formeront les volumes autobiographiques des « Dictées ». La rupture avec le roman marque aussi un retour d'affection pour Liège, sa ville natale : l'Alma mater le nomme docteur honoris causa en 1973, et, à l'instigation de Maurice Piron, inaugure en 1977 le Fonds Georges Simenon de l'ULg, auquel l'auteur offrira ses archives littéraires.

L'homme vieillissant se souvient alors de son enfance, d'un univers étriqué et des relations tendues avec sa mère. On sait qu'Henriette Simenon préférait son autre fils, Christian, et qu'elle ne crut jamais à la réussite de Georges, alors même qu'il était reconnu aux quatre coins du monde. Blessure jamais cicatrisée. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la même maison que toi, avec toi, et quand je t'ai quittée pour gagner Paris, vers l'âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une étrangère, dit Simenon dans « Lettre à ma mère », en 1974. Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant.

Comme l'enfant d'Outremeuse

Curieux parallèle ? Comment ne pas voir dans ces relations d'amour-haine avec la mère, le même mélange d'attirance et de rejet pour la Cité ardente qu'il quitta en 1922 ? Des débuts du jeune Sim, journaliste à la « Gazette », qui fréquentait la bohème artistique de « La Caque », jusqu'au romancier qui, en mai 1952, rentre triomphalement à l'Hôtel de ville ?

Dans « Quand j'étais vieux », il revient sur un bref séjour qu'il fit dans la cité mosane en 1961 : Curieuse impression, à Liège, de regarder, le soir, les mêmes fenêtres que je regardais à quinze ou seize ans, avec leurs stores vaguement éclairés laissant deviner l'intimité des petits ménages et qui me donnaient une telle envie d'évasion frisant la panique. En les retrouvant, identiques, j'avais presque peur qu'on me retienne prisonnier. Pourquoi là et pas ailleurs ? Et alors que Liège m'a comblé. On dirait que j'ai toujours fui ma jeunesse.

Simenon, qui a donné une grande importance aux images de son enfance il s'en délivrera dans « Pedigree », où le jeune Roger Mamelin apparaît comme son alter ego n'a pourtant pas, dans son œuvre considérable, écrit beaucoup de romans et nouvelles où figure sa ville natale. Huit seulement dont « Pedigree », « Au pont des Arches », « Jehan Pinaguet », « Le pendu de Saint-Pholien », « La danseuse du Gai-Moulin », « Crime impuni »… On s'étonne, écrit le simenologue Michel Lemoine (1), que Liège (...) ne constitue pas le cadre spatial de plus nombreuses œuvres du romancier, lequel a pourtant souvent prétendu qu'il a absorbé jusqu'à l'âge de dix-huit ans, pour rendre plus tard dans ses écrits les fruits de cette imprégnation.

Mais, sans qu'il les nomme explicitement, Simenon donne à travers son œuvre de nombreux détails, motifs ou impressions issus de sa jeunesse liégeoise. Ce qui lui fait encore écrire : A soixante-dix ans, j'agis, je pense, je me comporte comme l'enfant d'Outremeuse. Un enfant qui, ayant fait très vite le tour d'une ville grise, de son atmosphère provinciale et industrieuse, ne souhaitait plus qu'une chose : la fuir, pour tracer lui-même, à Paris, sur les canaux de France, en Afrique, aux Etats-Unis, ou en Suisse, sa propre voie.·

(1) M. Lemoine, « Liège couleur Simenon », coéd. Céfal/Centre d'études G. Simenon, 3 tomes, plus de 560 pp., 45,75 euros.


« L'ami de James Bond et de Fellini »


TÉMOIGNAGE

LUC DEBRAINE

Adolescent, j'étais l'ami de Pierre, le plus jeune fils de Georges Simenon. Un soir de 1973 à Lausanne, alors que nous nous apprêtions à aller au cinéma, son père nous a demandé ce que nous allions voir. C'était « Amarcord », de Fellini. Comme « Amarcord » veut dire « Je me souviens » en dialecte romagnol, permettez que j'évoque ici trois souvenirs liés aux trois maisons que l'écrivain a habité en Suisse romande, où il a passé les 32 dernières années de sa vie.

Le premier souvenir est à vrai dire celui de mon père, photographe, qui un jour d'automne 1960 a témoigné pour le « Daily Mail » et d'autres publications de la rencontre entre James Bond et Jules Maigret, plus précisément entre Ian Fleming et Georges Simenon, au château d'Echandens, une demeure mi-gothique mi-Renaissance bâtie au XVIe siècle dans le canton de Vaud. Si Fleming admirait les livres de Simenon, celui-ci ne prêtait qu'un intérêt de façade aux aventures de James Bond.

A Echandens, les deux écrivains ont longuement disserté sur la pratique quotidienne de leur métier, du bon usage de la ponctuation à la meilleure méthode pour trouver le nom de personnages de fiction. Les deux célébrités étaient également soucieuses de bien afficher les signes de leurs réussites respectives, en termes de tirages comme de voitures. Sur ce dernier point, le père de James Bond a pris un léger ascendant sur celui de Maigret. Il était arrivé au château dans une splendide et rare Studebaker Avanti, une voiture de sport dessinée par Raymond Loewy. Avant que Fleming ne quitte les lieux, Simenon a examiné son bolide sous toutes les coutures, l'œil concupiscent. Il en va ainsi des grands hommes.

Le deuxième souvenir est lié au contraste saisissant entre la laideur de la maison de Simenon à Epalinges, au dessus de Lausanne, et la vue sidérante que l'on avait depuis la propriété sur le lac Léman. L'écrivain s'était fait construire un bâtiment bétonné de 28 pièces qui tenait plus de l'entrepôt stalinien que de la villa bourgeoise. Il y a habité en famille de 1963 à 1972. Dans la région, on appelait la maison le « bunker ». Ou la « clinique », car la légende voulait que Simenon, par phobie hygiéniste, se soit fait aménager une salle d'opération dans la demeure. Or ce n'était qu'une pièce dotée d'une armoire à pharmacie.

Le ciel, le lac et le bunker

Déprimante à contempler, la maison est restée inhabitée pendant une trentaine d'années. J'y venais parfois pour regarder le lac et les Alpes depuis la grande terrasse. Dante disait que la seule vue parfaite, c'est le ciel au-dessus de nos têtes. Il avait raison, à une exception : le panorama lacustre aperçu depuis le « bunker ». Il est à nouveau habité : John Simenon, 53 ans, le deuxième fils de l'écrivain, y vit depuis sept ans.

Le troisième souvenir est précisément lié à « Amarcord », le film que nous allions voir ce soir de 1973. Simenon venait d'emménager dans ce qui allait être sa dernière demeure : une petite maison rose, à Lausanne, non loin du lac. Nous avions mangé avec le romancier. Il nous avait parlé de son ami Fellini, bien sûr, mais aussi du temps.

Grand amateur de montres et d'horloges, fameux pour minuter ses tranches d'écritures, de repos et de loisirs, Simenon avait évoqué le manque de clairvoyance des juges dans les procès criminels. Selon lui, une femme longuement achevée par une trentaine de coups de couteau valait en général à son assassin une peine très dure. En revanche, un type qui trucidait une femme d'un seul coup encourait un emprisonnement moins long. Pour l'écrivain, l'injustice était flagrante : la première situation trahissait une responsabilité diminuée, alors que la seconde suggérait un geste de sang-froid.

Lestés de cette considération sur la durée paradoxale des peines criminelles, nous nous étions ensuite échappés de table avant de filer au cinéma. « Amarcord », je m'en souviens, mettait en scène des dadais de nos âges. La preuve : nous avions trouvé le film trop long.·


« Il est placé sous le signe de l'excès »


JEAN-CLAUDE VANTROYEN

Décembre 1922. Georges Simenon n'a pas 20 ans. Il quitte Liège. Le journaliste veut conquérir Paris. Le 5 juin 1925, on parle de lui dans « Paris-Soir » : «  Avant midi, il doit avoir dicté deux contes légers, un contre tragique et le plan d'un roman populaire (...) Et ce soir, il écrira, écrira, écrira. Il a pris l'engagement d'achever, dans la huitaine, deux romans de quinze cents lignes. »

Max Favalleli, factotum de Charles Dillon, chez l'éditeur Fayard, se souvient de l'écrivain dans le « Simenon » de Pierre Assouline (1) : « Solide sur ses jambes, un brûle-gueule bien calé entre des joues couleur de rosbif, il était vêtu dans le style Rouletabille. Complet à carreaux, casquette plate et knickerbockers. Son inépuisable fécondité faisait de lui la providence du père Dillon. Avait-on besoin d'un roman sentimental de 15.000 lignes ou d'un récit genre policier, il suffisait d'alerter notre gaillard... »

Paris l'entraîne dans un tourbillon. Il écrit, sort, couche avec quantité de femmes, dort peu. Cet homme est placé sous le signe de l'excès, nous explique Pierre Assouline. Tout dans lui est excessif : l'amour, l'amitié, la production journalistique, la production littéraire, les voyages, l'argent. Tout ce qu'il fait est sous l'angle de la profusion et de l'abondance. Simenon va jusqu'à vouloir se mettre en scène : il signe un contrat avec le patron d'un quotidien pour écrire dans une cage, devant le public. Le journal fait faillite, la cage reste vide. Subsiste cette volonté d'éblouir. Le mauvais côté du comportement de Simenon, c'est le côté fanfaron. Il n'arrête pas de rouler des mécaniques. Il en fait beaucoup. Trop.

C'est la raison pour laquelle les milieux littéraires ne l'aiment guère. Le tout Paris littéraire se pince le nez, reprend Pierre Assouline. Le tout Paris artistique, celui des variétés, l'accepte parce qu'il lui ressemble. Et puis, il est l'amant de Joséphine Baker...

« Elle était aussi exceptionnelle que lui » 

Un soir d'octobre 1925, Simenon va voir la « Revue nègre » au théâtre des Champs-Elysées. Joséphine s'exhibe sur le jazz de Sidney Bechet. Postures osées, sexualité animale, plume de flamant rose entre les cuisses, fesses sculptées dans l'ébène... C'est le coup de foudre. Simenon chante sa croupe, « synthèse de volupté animale, jeune et vivante comme le jazz, trépidante, rieuse, brutale et candide, joyeuse surtout... »

Elle était aussi exceptionnelle que lui, dit Pierre Assouline. Tous deux étaient excessifs. Ils voulaient manger Paris et ils y arrivaient. Il y a autant d'énergie sexuelle chez l'un que chez l'autre. Un an et demi plus tard, soudain, Simenon plaque tout, Joséphine, Paris et la vie mondaine. Il se retire sur l'île d'Aix, entre Ré et Oléron, avec sa femme Tigy. Il sent qu'il va être happé, il ne le supporte pas. Il ne veut pas devenir monsieur Baker.

Le tout Paris n'est pas son milieu, lance Assouline.. Il y est arrivé et ça l'a grisé, mais ce n'est pas lui. Lui, c'est la campagne, le retrait, fumer sa pipe avec sa femme et ses enfants, bridger au café du coin. En ce sens, il restera toute sa vie l'enfant d'Outremeuse. Pour moi, il n'est pas Belge, il n'est pas Liégeois : il est de la commune libre d'Outremeuse...·

(1) Pierre Assouline, « Simenon », Julliard, 753 pages, 32,20 euros.


« Une caméra »


PIERRE MAURY

En octobre 1945, Simenon arrive à New York. En novembre, il rencontre Denise Ouimet, candidate secrétaire qui devient immédiatement sa maîtresse et qu'il épousera cinq ans plus tard. Une nouvelle vie commence  : Simenon débarque aux Etats-Unis en conquérant.

En attendant les contrats, il prend la route. Direction le sud, puis l'ouest. « Jack Kerouac joue sans le savoir des chassés-croisés avec lui,  on the road dans des décors qui semblent avoir été peints par Edward Hopper : tous les bars semblent calqués sur les siens » (1), écrit Michel Carly qui a refait le parcours nord-américain de Simenon, quelques romans sous les yeux. Car l'écrivain a utilisé les décors et les atmosphères découverts pendant les dix ans de son séjour. On aurait tort de prendre Simenon pour un flâneur distrait. Anaïs Nin disait de lui : il est « comme une caméra, comme un magnétophone ». Alors il capte, photographie, enregistre.

Devient-il pour autant un auteur américain ? Il rêve d'écrire un livre en anglais et ne le fera jamais, bien sûr. Sa machine à écrire a été achetée sur place mais son clavier est français. A Lakeville, de 1950 à 1955, cinq années de créativité et de maturité, Simenon écrit 26 fictions. Cinq seulement sont situées aux Etats-Unis. Plus tard, de retour en Europe, il n'en implantera que deux autres dans le Nouveau Monde. La manne s'est révélée moins riche qu'espéré. Pareil pour le cinéma: beaucoup de projets, peu de réalisations,

Déjà l'Amérique s'éloigne. Les raisons sont multiples : le maccarthysme, le dollar-roi, les impôts à payer, le relatif échec de ses glorieux projets… Michel Carly tranche : une des raisons essentielles de Simenon, c'est lui-même. Le besoin de partir ailleurs quand il commence à se sentir étranger dans un lieu où il a passé trop de temps.·

(1) Michel Carly : « Sur les routes américaines avec Simenon », Omnibus, coll. Carnets, 375 pp., 18,90 euros.

Le Soir du vendredi 14 février 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002