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L'homme qui voulait vivre cent vies
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PIERRE MALHERBE En
1972, Georges Simenon a 69 ans. Lassé, il vient de décider que
« Maigret et Monsieur Charles » sera son dernier roman
publié. L'année suivante, il dicte au magnétophone souvenirs et
anecdotes qui formeront les volumes autobiographiques des
« Dictées ». La rupture avec le roman marque aussi un retour
d'affection pour Liège, sa ville natale : l'Alma mater le nomme
docteur honoris causa en 1973, et, à l'instigation de Maurice
Piron, inaugure en 1977 le Fonds Georges Simenon de l'ULg, auquel
l'auteur offrira ses archives littéraires. L'homme vieillissant
se souvient alors de son enfance, d'un univers étriqué et des relations
tendues avec sa mère. On sait qu'Henriette Simenon préférait son autre
fils, Christian, et qu'elle ne crut jamais à la réussite de Georges,
alors même qu'il était reconnu aux quatre coins du monde. Blessure
jamais cicatrisée. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la
même maison que toi, avec toi, et quand je t'ai quittée pour gagner
Paris, vers l'âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une
étrangère, dit Simenon dans « Lettre à ma mère », en 1974. Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant. Comme l'enfant d'OutremeuseCurieux
parallèle ? Comment ne pas voir dans ces relations d'amour-haine
avec la mère, le même mélange d'attirance et de rejet pour la Cité
ardente qu'il quitta en 1922 ? Des débuts du jeune Sim,
journaliste à la « Gazette », qui fréquentait la bohème
artistique de « La Caque », jusqu'au romancier qui, en mai
1952, rentre triomphalement à l'Hôtel de ville ? Dans « Quand j'étais vieux », il revient sur un bref séjour qu'il fit dans la cité mosane en 1961 : Curieuse
impression, à Liège, de regarder, le soir, les mêmes fenêtres que je
regardais à quinze ou seize ans, avec leurs stores vaguement éclairés
laissant deviner l'intimité des petits ménages et qui me donnaient une
telle envie d'évasion frisant la panique. En les retrouvant,
identiques, j'avais presque peur qu'on me retienne prisonnier. Pourquoi
là et pas ailleurs ? Et alors que Liège m'a comblé. On dirait que
j'ai toujours fui ma jeunesse. Simenon, qui a donné une
grande importance aux images de son enfance il s'en délivrera dans
« Pedigree », où le jeune Roger Mamelin apparaît comme son
alter ego n'a pourtant pas, dans son œuvre considérable, écrit beaucoup
de romans et nouvelles où figure sa ville natale. Huit
seulement dont « Pedigree », « Au pont des
Arches », « Jehan Pinaguet », « Le pendu de
Saint-Pholien », « La danseuse du Gai-Moulin »,
« Crime impuni »… On s'étonne, écrit le simenologue Michel Lemoine (1), que
Liège (...) ne constitue pas le cadre spatial de plus nombreuses œuvres
du romancier, lequel a pourtant souvent prétendu qu'il a absorbé
jusqu'à l'âge de dix-huit ans, pour rendre plus tard dans ses écrits
les fruits de cette imprégnation. Mais, sans qu'il les nomme
explicitement, Simenon donne à travers son œuvre de nombreux détails,
motifs ou impressions issus de sa jeunesse liégeoise. Ce qui lui fait
encore écrire : A soixante-dix ans, j'agis, je pense, je me comporte comme l'enfant d'Outremeuse.
Un enfant qui, ayant fait très vite le tour d'une ville grise, de son
atmosphère provinciale et industrieuse, ne souhaitait plus qu'une
chose : la fuir, pour tracer lui-même, à Paris, sur les canaux de
France, en Afrique, aux Etats-Unis, ou en Suisse, sa propre voie.· (1)
M. Lemoine, « Liège couleur Simenon », coéd. Céfal/Centre
d'études G. Simenon, 3 tomes, plus de 560 pp., 45,75 euros.
« L'ami de James Bond et de Fellini »
TÉMOIGNAGE LUC DEBRAINE
Adolescent,
j'étais l'ami de Pierre, le plus jeune fils de Georges Simenon. Un soir
de 1973 à Lausanne, alors que nous nous apprêtions à aller au cinéma,
son père nous a demandé ce que nous allions voir. C'était
« Amarcord », de Fellini. Comme « Amarcord » veut
dire « Je me souviens » en dialecte romagnol, permettez que
j'évoque ici trois souvenirs liés aux trois maisons que l'écrivain a
habité en Suisse romande, où il a passé les 32 dernières années de sa
vie. Le premier souvenir est à vrai dire celui de mon père,
photographe, qui un jour d'automne 1960 a témoigné pour le « Daily
Mail » et d'autres publications de la rencontre entre James Bond
et Jules Maigret, plus précisément entre Ian Fleming et Georges
Simenon, au château d'Echandens, une demeure mi-gothique mi-Renaissance
bâtie au XVIe siècle dans le canton de Vaud. Si Fleming admirait les
livres de Simenon, celui-ci ne prêtait qu'un intérêt de façade aux
aventures de James Bond. A Echandens, les deux écrivains ont
longuement disserté sur la pratique quotidienne de leur métier, du bon
usage de la ponctuation à la meilleure méthode pour trouver le nom de
personnages de fiction. Les deux célébrités étaient également
soucieuses de bien afficher les signes de leurs réussites respectives,
en termes de tirages comme de voitures. Sur ce dernier point, le père
de James Bond a pris un léger ascendant sur celui de Maigret. Il était
arrivé au château dans une splendide et rare Studebaker Avanti, une
voiture de sport dessinée par Raymond Loewy. Avant que Fleming ne
quitte les lieux, Simenon a examiné son bolide sous toutes les
coutures, l'œil concupiscent. Il en va ainsi des grands hommes. Le
deuxième souvenir est lié au contraste saisissant entre la laideur de
la maison de Simenon à Epalinges, au dessus de Lausanne, et la vue
sidérante que l'on avait depuis la propriété sur le lac Léman.
L'écrivain s'était fait construire un bâtiment bétonné de 28 pièces qui
tenait plus de l'entrepôt stalinien que de la villa bourgeoise. Il y a
habité en famille de 1963 à 1972. Dans la région, on appelait la maison
le « bunker ». Ou la « clinique », car la légende
voulait que Simenon, par phobie hygiéniste, se soit fait aménager une
salle d'opération dans la demeure. Or ce n'était qu'une pièce dotée
d'une armoire à pharmacie. Le ciel, le lac et le bunkerDéprimante
à contempler, la maison est restée inhabitée pendant une trentaine
d'années. J'y venais parfois pour regarder le lac et les Alpes depuis
la grande terrasse. Dante disait que la seule vue parfaite, c'est le
ciel au-dessus de nos têtes. Il avait raison, à une exception : le
panorama lacustre aperçu depuis le « bunker ». Il est à
nouveau habité : John Simenon, 53 ans, le deuxième fils de
l'écrivain, y vit depuis sept ans. Le troisième souvenir est
précisément lié à « Amarcord », le film que nous allions voir
ce soir de 1973. Simenon venait d'emménager dans ce qui allait être sa
dernière demeure : une petite maison rose, à Lausanne, non loin du
lac. Nous avions mangé avec le romancier. Il nous avait parlé de son
ami Fellini, bien sûr, mais aussi du temps. Grand amateur de
montres et d'horloges, fameux pour minuter ses tranches d'écritures, de
repos et de loisirs, Simenon avait évoqué le manque de clairvoyance des
juges dans les procès criminels. Selon lui, une femme longuement
achevée par une trentaine de coups de couteau valait en général à son
assassin une peine très dure. En revanche, un type qui trucidait une
femme d'un seul coup encourait un emprisonnement moins long. Pour
l'écrivain, l'injustice était flagrante : la première situation
trahissait une responsabilité diminuée, alors que la seconde suggérait
un geste de sang-froid. Lestés de cette considération sur la
durée paradoxale des peines criminelles, nous nous étions ensuite
échappés de table avant de filer au cinéma. « Amarcord », je
m'en souviens, mettait en scène des dadais de nos âges. La
preuve : nous avions trouvé le film trop long.·
« Il est placé sous le signe de l'excès »
JEAN-CLAUDE VANTROYEN
Décembre
1922. Georges Simenon n'a pas 20 ans. Il quitte Liège. Le journaliste
veut conquérir Paris. Le 5 juin 1925, on parle de lui dans
« Paris-Soir » : « Avant midi, il doit
avoir dicté deux contes légers, un contre tragique et le plan d'un
roman populaire (...) Et ce soir, il écrira, écrira, écrira. Il a pris
l'engagement d'achever, dans la huitaine, deux romans de quinze cents
lignes. » Max Favalleli, factotum de Charles Dillon, chez
l'éditeur Fayard, se souvient de l'écrivain dans le
« Simenon » de Pierre Assouline (1) : « Solide sur
ses jambes, un brûle-gueule bien calé entre des joues couleur de
rosbif, il était vêtu dans le style Rouletabille. Complet à carreaux,
casquette plate et knickerbockers. Son inépuisable fécondité faisait de
lui la providence du père Dillon. Avait-on besoin d'un roman
sentimental de 15.000 lignes ou d'un récit genre policier, il suffisait
d'alerter notre gaillard... » Paris l'entraîne dans un tourbillon. Il écrit, sort, couche avec quantité de femmes, dort peu. Cet homme est placé sous le signe de l'excès, nous explique Pierre Assouline. Tout
dans lui est excessif : l'amour, l'amitié, la production
journalistique, la production littéraire, les voyages, l'argent. Tout
ce qu'il fait est sous l'angle de la profusion et de l'abondance.
Simenon va jusqu'à vouloir se mettre en scène : il signe un contrat
avec le patron d'un quotidien pour écrire dans une cage, devant le
public. Le journal fait faillite, la cage reste vide. Subsiste cette
volonté d'éblouir. Le mauvais côté du comportement de
Simenon, c'est le côté fanfaron. Il n'arrête pas de rouler des
mécaniques. Il en fait beaucoup. Trop. C'est la raison pour laquelle les milieux littéraires ne l'aiment guère. Le tout Paris littéraire se pince le nez, reprend Pierre Assouline. Le tout Paris artistique, celui des variétés, l'accepte parce qu'il lui ressemble. Et puis, il est l'amant de Joséphine Baker... « Elle était aussi exceptionnelle que lui » Un
soir d'octobre 1925, Simenon va voir la « Revue nègre » au
théâtre des Champs-Elysées. Joséphine s'exhibe sur le jazz de Sidney
Bechet. Postures osées, sexualité animale, plume de flamant rose entre
les cuisses, fesses sculptées dans l'ébène... C'est le coup de foudre.
Simenon chante sa croupe, « synthèse de volupté animale, jeune et
vivante comme le jazz, trépidante, rieuse, brutale et candide, joyeuse
surtout... » Elle était aussi exceptionnelle que lui, dit Pierre Assouline. Tous
deux étaient excessifs. Ils voulaient manger Paris et ils y arrivaient.
Il y a autant d'énergie sexuelle chez l'un que chez l'autre. Un an
et demi plus tard, soudain, Simenon plaque tout, Joséphine, Paris et la
vie mondaine. Il se retire sur l'île d'Aix, entre Ré et Oléron, avec sa
femme Tigy. Il sent qu'il va être happé, il ne le supporte pas. Il ne
veut pas devenir monsieur Baker. Le tout Paris n'est pas son milieu, lance Assouline.. Il
y est arrivé et ça l'a grisé, mais ce n'est pas lui. Lui, c'est la
campagne, le retrait, fumer sa pipe avec sa femme et ses enfants,
bridger au café du coin. En ce sens, il restera toute sa vie l'enfant
d'Outremeuse. Pour moi, il n'est pas Belge, il n'est pas Liégeois : il
est de la commune libre d'Outremeuse...·
(1) Pierre Assouline, « Simenon », Julliard, 753 pages, 32,20 euros.
« Une caméra »
PIERRE MAURY En
octobre 1945, Simenon arrive à New York. En novembre, il rencontre
Denise Ouimet, candidate secrétaire qui devient immédiatement sa
maîtresse et qu'il épousera cinq ans plus tard. Une nouvelle vie
commence : Simenon débarque aux Etats-Unis en conquérant. En
attendant les contrats, il prend la route. Direction le sud, puis
l'ouest. « Jack Kerouac joue sans le savoir des chassés-croisés
avec lui, on the road dans des décors qui semblent
avoir été peints par Edward Hopper : tous les bars semblent calqués sur
les siens » (1), écrit Michel Carly qui a refait le parcours
nord-américain de Simenon, quelques romans sous les yeux. Car
l'écrivain a utilisé les décors et les atmosphères découverts pendant
les dix ans de son séjour. On aurait tort de prendre Simenon pour un
flâneur distrait. Anaïs Nin disait de lui : il est « comme une
caméra, comme un magnétophone ». Alors il capte, photographie,
enregistre. Devient-il pour autant un auteur américain ? Il rêve
d'écrire un livre en anglais et ne le fera jamais, bien sûr. Sa machine
à écrire a été achetée sur place mais son clavier est français. A
Lakeville, de 1950 à 1955, cinq années de créativité et de maturité,
Simenon écrit 26 fictions. Cinq seulement sont situées aux Etats-Unis.
Plus tard, de retour en Europe, il n'en implantera que deux autres dans
le Nouveau Monde. La manne s'est révélée moins riche qu'espéré. Pareil
pour le cinéma: beaucoup de projets, peu de réalisations, Déjà
l'Amérique s'éloigne. Les raisons sont multiples : le maccarthysme, le
dollar-roi, les impôts à payer, le relatif échec de ses glorieux
projets… Michel Carly tranche : une des raisons essentielles de
Simenon, c'est lui-même. Le besoin de partir ailleurs quand il commence
à se sentir étranger dans un lieu où il a passé trop de temps.· (1) Michel Carly : « Sur les routes américaines avec Simenon », Omnibus, coll. Carnets, 375 pp., 18,90 euros.
Le Soir du vendredi 14 février 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
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