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mercredi 7 mai 2003

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Littérature - Paris vient à Liège pour honorer son auteur fétiche

Simenon dans la Pléiade des plus grands

MARC VANESSE, envoyé spécial

PARIS

Il n'est pas loin de minuit. La pluie tombe distraitement sur les pavés de Paris. Après un dîner garni d'épices italiennes, les convives se séparent devant le restaurant Le Perron (amusante coïncidence...), une maison de bouche proche des éditions Gallimard. L'heure est au dénouement.

Hugues Pradier, directeur de la Pléiade, propose à Jacques Dubois et Benoît Denis (ULg), les éditeurs des deux volumes consacrés à Georges Simenon, un détour par son bureau. Le trio s'enfonce dans cette nuit noire, humide, intensément simenonienne.

Dix minutes passent. Les deux Liégeois réapparaissent dans le salon de l'hôtel, un coffret sous le bras. Quelques heures avant l'annonce officielle de ce mardi à Liège, les auteurs viennent de découvrir leur bébé ! Sous la douceur du cuir rehaussé à la feuille d'or, sous la légèreté de ces pages imprimées sur papier bible, surgit le fruit intensément désiré de deux ans et demi de travail acharné, de recherche patiente et d'écriture rigoureuse. Un objet double qui fait son entrée dans le panthéon littéraire, une nuit pluvieuse de mai dans la discrétion radieuse du devoir accompli. Comme nous le disait John Simenon quelques minutes auparavant : Comme mon père aurait été heureux de cette consécration, lui qui collectionnait la Pléiade depuis toujours ! J'ai moi-même entamé la collection depuis 25 ans.

Mardi matin, le Thalys quitte la gare du Nord. A son bord, une centaine de journalistes et libraires français, quelques grands noms de la littérature (Erik Orsenna, Pierre Assouline) et la crème de l'écurie Gallimard. Mon grand-père, Gaston Gallimard, a toujours été attiré par le monde réel. Il estimait beaucoup Simenon, mais ce dernier ne se sentait pas suffisamment reconnu par ses pairs à l'exception d'André Gide, nous confie Antoine Gallimard, PDG du vaisseau-amiral de la rue Sébastien-Bottin, qui se réjouit de cette entrée fracassante d'un auteur populaire dans sa collection de prestige.

Autobus à l'ancienne, séance académique, banquet pantagruélique, visite de l'expo « Simenon... un siècle ! »... La Cité ardente a de nouveau mis les petits plats de la mère Maigret dans les grands pour honorer son auteur fétiche qui quitta, certes, sa ville à 19 ans pour conquérir le monde, seul village à la dimension de ce géant qui allait produire une œuvre titanesque autour d'un thème unique : l'homme nu. Son œuvre est marquée par l'extrême cohérence d'un projet, insiste Jacques Dubois. Simenon a aussi apporté beaucoup au roman français moderne. Parmi les quinze écrivains de langue française nés au XXe siècle et découverts dans les années 30, on retiendra Céline et Simenon.

Un avis parfaitement partagé par Erik Orsenna de l'Académie française, ardent amoureux du romancier liégeois : Ce n'est pas parce qu'un auteur écrit beaucoup qu'il doit être pénalisé. On a dit aussi cela de Victor Hugo. Maître de l'évocation, Georges Simenon avait un talent tumultueux. Mais sous son extrême diversité, on trouve l'humain, l'homme nu. Donc le propre de l'homme...·


Les titres


Le coffret : « Georges Simenon, Romans » comprend deux volumes de 1.600 et 1.760 pages présentant 21 romans de Simenon. Ils sont édités par Jacques Dubois et Benoît Denis de l'Université de Liège. Il s'agit des nos 495 et 496 de la collection qui seront en vente à partir du 15 mai prochain. Prix de lancement jusqu'au 31 août 2003 : 50 euros par volume séparé (60 ensuite) ou 100 euros pour le coffret (120 ensuite).

Le tome I : Le Charretier de la Providence (1931), L'Affaire Saint-Fiacre (1932), Les Fiançailles de M. Hire (1933), Le Coup de lune (1933), La Maison du canal (1933), L'homme qui regardait passer les trains (1938), Le Bourgmestre de Furnes (1939), Les Inconnus dans la maison (1940), La Veuve Couderc (1942), Lettre à mon juge (1947).

Le tome II : La Neige était sale (1948), Les Mémoires de Maigret (1951), La mort de Belle (1952), Maigret et l'homme du banc (1953), L'Horloger d'Everton (1954), Le Président (1958), Le Train (1961), Maigret et les braves gens (1962), Les Anneaux de Bicêtre (1963), Le Petit Saint (1965), Le Chat (1967).

L'album : Offert par les libraires pour l'achat de trois volumes de la Pléiade pendant la « Quinzaine de la Pléiade » qui aura lieu du 17 mai au 1er juin 2003, cet album (42e du genre) propose un circuit Simenon en 13 étapes (320 pages) avec une iconographie choisie et commentée par l'écrivain Pierre Hebey.

Le DVD : Edité par Gallimard et l'Ina dans la collection : « Les Grands entretiens de Bernard Pivot », ce DVD (29,50 euros) propose un entretien entre Simenon et le célèbre journaliste littéraire, réalisé en 1981, à Lausanne, à l'occasion de la sortie de Mémoires intimes.


Un romancier à réactions


John Simenon : En découvrant les deux volumes, j'étais au bord des larmes. Mon père collectionnait ces livres magnifiques. Sa collection de la Pléiade se trouvait dans la petite maison rose à Lausanne. Il l'avait vendue entièrement meublée, et avec ses livres.

Antoine Gallimard : Je suis ravi par rapport à mon grand-père d'avoir réalisé cette publication de Simenon. Gaston Gallimard avait écrit en 1945 à Simenon : « Il est certain qu'il faudra un jour entreprendre une édition de bibliothèque de vos œuvres comme nous l'avons fait pour Valéry, Claudel, Proust, Péguy et Gide lui-même ».

Jacques Dubois : Simenon vient de loin, il vient de bas. Il a accompli son ascension. Un coup d'audace lui a permis de rejoindre l'histoire. Georges Simenon a rejoint la Pléiade des plus grands.

Benoît Denis : Le choix des 21 titres s'est effectué en six mois. Et nous avons travaillé durant deux ans et demi à raison de deux à trois jours par semaine. Cette sortie est un aboutissement qui me touche énormément.

Erik Orsenna : Il y a trois immenses romanciers : Proust, Céline et Simenon. Ils explorent l'espèce humaine. Pourquoi serais-je choqué de l'entrée de Simenon dans la Pléiade ? Il aurait dû arriver avant ! Simenon est un géographe qui se promène dans l'univers. Il a écrit beaucoup. Tant mieux, j'aime les bâtiments qui ont beaucoup de fenêtres. J'ai tout Simenon. Je vais me précipiter pour acheter ces deux volumes car une sélection, c'est un regard sur une œuvre.

Pierre Assouline : Je ne suis pas anti-universitaire. Il y a toujours eu dans les colloques des chercheurs qui servent ou qui desservent. Aujourd'hui, certains se servent. On peut décortiquer Simenon, mais ce qui est insupportable à certains, c'est qu'un roman de Simenon, on ne sait toujours pas comment c'est fait. Il subsiste toujours cette part de mystère.

Le Soir du mercredi 7 mai 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002