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Littérature - Paris vient à Liège pour honorer son auteur fétiche
Simenon dans la Pléiade des plus grands
MARC VANESSE, envoyé spécial PARIS Il
n'est pas loin de minuit. La pluie tombe distraitement sur les pavés de
Paris. Après un dîner garni d'épices italiennes, les convives se
séparent devant le restaurant Le Perron (amusante coïncidence...), une
maison de bouche proche des éditions Gallimard. L'heure est au
dénouement. Hugues Pradier, directeur de la Pléiade, propose à
Jacques Dubois et Benoît Denis (ULg), les éditeurs des deux volumes
consacrés à Georges Simenon, un détour par son bureau. Le trio
s'enfonce dans cette nuit noire, humide, intensément simenonienne. Dix
minutes passent. Les deux Liégeois réapparaissent dans le salon de
l'hôtel, un coffret sous le bras. Quelques heures avant l'annonce
officielle de ce mardi à Liège, les auteurs viennent de découvrir leur
bébé ! Sous la douceur du cuir rehaussé à la feuille d'or, sous la
légèreté de ces pages imprimées sur papier bible, surgit le fruit
intensément désiré de deux ans et demi de travail acharné, de recherche
patiente et d'écriture rigoureuse. Un objet double qui fait son entrée
dans le panthéon littéraire, une nuit pluvieuse de mai dans la
discrétion radieuse du devoir accompli. Comme nous le disait John
Simenon quelques minutes auparavant : Comme mon père aurait
été heureux de cette consécration, lui qui collectionnait la Pléiade
depuis toujours ! J'ai moi-même entamé la collection depuis 25 ans. Mardi
matin, le Thalys quitte la gare du Nord. A son bord, une centaine de
journalistes et libraires français, quelques grands noms de la
littérature (Erik Orsenna, Pierre Assouline) et la crème de l'écurie
Gallimard. Mon grand-père, Gaston Gallimard, a toujours été attiré
par le monde réel. Il estimait beaucoup Simenon, mais ce dernier ne se
sentait pas suffisamment reconnu par ses pairs à l'exception d'André
Gide, nous confie Antoine Gallimard, PDG du vaisseau-amiral de la
rue Sébastien-Bottin, qui se réjouit de cette entrée fracassante d'un
auteur populaire dans sa collection de prestige. Autobus à
l'ancienne, séance académique, banquet pantagruélique, visite de l'expo
« Simenon... un siècle ! »... La Cité ardente a de
nouveau mis les petits plats de la mère Maigret dans les grands pour
honorer son auteur fétiche qui quitta, certes, sa ville à 19 ans pour
conquérir le monde, seul village à la dimension de ce géant qui allait
produire une œuvre titanesque autour d'un thème unique : l'homme
nu. Son œuvre est marquée par l'extrême cohérence d'un projet, insiste Jacques Dubois. Simenon a aussi apporté beaucoup au roman français moderne. Parmi les quinze écrivains de langue française nés au XXe siècle et découverts dans les années 30, on retiendra Céline et Simenon. Un avis parfaitement partagé par Erik Orsenna de l'Académie française, ardent amoureux du romancier liégeois : Ce n'est pas parce qu'un auteur écrit beaucoup qu'il doit être pénalisé. On a dit aussi cela de Victor Hugo. Maître
de l'évocation, Georges Simenon avait un talent tumultueux. Mais sous
son extrême diversité, on trouve l'humain, l'homme nu. Donc le propre
de l'homme...· Les titres
Le coffret : « Georges
Simenon, Romans » comprend deux volumes de 1.600 et 1.760 pages
présentant 21 romans de Simenon. Ils sont édités par Jacques Dubois et
Benoît Denis de l'Université de Liège. Il s'agit des nos 495 et 496 de
la collection qui seront en vente à partir du 15 mai prochain. Prix de
lancement jusqu'au 31 août 2003 : 50 euros par volume séparé (60
ensuite) ou 100 euros pour le coffret (120 ensuite). Le tome I : Le Charretier de la Providence (1931), L'Affaire Saint-Fiacre (1932), Les Fiançailles de M. Hire (1933), Le Coup de lune (1933), La Maison du canal (1933), L'homme qui regardait passer les trains (1938), Le Bourgmestre de Furnes (1939), Les Inconnus dans la maison (1940), La Veuve Couderc (1942), Lettre à mon juge (1947). Le tome II : La Neige était sale (1948), Les Mémoires de Maigret (1951), La mort de Belle (1952), Maigret et l'homme du banc (1953), L'Horloger d'Everton (1954), Le Président (1958), Le Train (1961), Maigret et les braves gens (1962), Les Anneaux de Bicêtre (1963), Le Petit Saint (1965), Le Chat (1967). L'album : Offert
par les libraires pour l'achat de trois volumes de la Pléiade pendant
la « Quinzaine de la Pléiade » qui aura lieu du 17 mai au
1er juin 2003, cet album (42e du genre) propose un circuit Simenon
en 13 étapes (320 pages) avec une iconographie choisie et commentée par
l'écrivain Pierre Hebey. Le DVD : Edité par Gallimard et l'Ina dans la collection : « Les Grands entretiens de Bernard Pivot », ce DVD (29,50 euros) propose un entretien entre Simenon et le célèbre journaliste littéraire, réalisé en 1981, à Lausanne, à l'occasion de la sortie de Mémoires intimes. Un romancier à réactions
John Simenon : En
découvrant les deux volumes, j'étais au bord des larmes. Mon père
collectionnait ces livres magnifiques. Sa collection de la Pléiade se
trouvait dans la petite maison rose à Lausanne. Il l'avait vendue
entièrement meublée, et avec ses livres. Antoine Gallimard : Je
suis ravi par rapport à mon grand-père d'avoir réalisé cette
publication de Simenon. Gaston Gallimard avait écrit en 1945 à
Simenon : « Il est certain qu'il faudra un jour entreprendre
une édition de bibliothèque de vos œuvres comme nous l'avons fait pour
Valéry, Claudel, Proust, Péguy et Gide lui-même ». Jacques Dubois : Simenon
vient de loin, il vient de bas. Il a accompli son ascension. Un coup
d'audace lui a permis de rejoindre l'histoire. Georges Simenon a
rejoint la Pléiade des plus grands. Benoît Denis : Le
choix des 21 titres s'est effectué en six mois. Et nous avons travaillé
durant deux ans et demi à raison de deux à trois jours par semaine.
Cette sortie est un aboutissement qui me touche énormément. Erik Orsenna : Il
y a trois immenses romanciers : Proust, Céline et Simenon. Ils
explorent l'espèce humaine. Pourquoi serais-je choqué de l'entrée de
Simenon dans la Pléiade ? Il aurait dû arriver avant !
Simenon est un géographe qui se promène dans l'univers. Il a écrit
beaucoup. Tant mieux, j'aime les bâtiments qui ont beaucoup de
fenêtres. J'ai tout Simenon. Je vais me précipiter pour acheter ces
deux volumes car une sélection, c'est un regard sur une œuvre. Pierre Assouline : Je
ne suis pas anti-universitaire. Il y a toujours eu dans les colloques
des chercheurs qui servent ou qui desservent. Aujourd'hui, certains se
servent. On peut décortiquer Simenon, mais ce qui est insupportable à
certains, c'est qu'un roman de Simenon, on ne sait toujours pas comment
c'est fait. Il subsiste toujours cette part de mystère.
Le Soir du mercredi 7 mai 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
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