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Le metteur en scène de l'atmosphère
LUC HONOREZ Pourquoi
Simenon est-il l'auteur, avec Alexandre Dumas, le plus adapté au cinéma
? Sans doute parce qu'il a écrit la Comédie Humaine du XXe siècle,
qu'il fut un Balzac « mais sans les longueurs » et qu'il
suffit de plonger dans son œuvre pour en ramener une masse d'images de
passions, de déchéances, de réussites, d'amours inassouvies, de sang,
de sperme, de vengeances retardées. Venu du milieu journalistique
des années 20 qui écrivait en métaphores, comparaisons, lyrisme,
polémique et émotion, Simenon rédigeait dans un style simple qui avait
la vertu de montrer ce qu'il y avait réellement derrière une actualité.
Ces reporters d'alors qui savaient qu'un détail, rédigé avec
talent, ironie ou sympathie, en faisant confiance en l'intelligence de
leur lectorat, révélait la face cachée de ceux qu'ils interviewaient ou
sur lesquels ils enquêtaient. Ils n'alignaient pas des faits mais
faisaient s'entrechoquer des états d'âme, des ambitions, des naïvetés
et des trahisons. Ils ne réduisaient pas les hommes à leur agenda. Héros de rienSimenon
pratiquait la mise en scène de son écriture. Et cette habitude ne le
quitta jamais. Ce réalisateur de mots, attira l'attention des cinéastes
dès 1931. Jean Tarride fut le précurseur avec « Le chien
jaune », un Maigret interprété par Abel Tarride ! Est-ce
l'intrigue des romans, oublions les Maigret, qui séduisit des
tempéraments aussi différents que Renoir, Duvivier, Verneuil, Grangier,
Decoin, Lacombe, Autant-Lara, Molinaro, Granier-Defferre, Chabrol,
Tavernier ? Pas vraiment… Simenon invente des personnages au
relief frappant. Pauvres ou riches. Juges ou assassins. L'écrivain les
décrit soigneusement mais laisse toujours une « tache
blanche » dans son portrait que le cinéaste a soif d'emplir de sa
propre personnalité. Les personnages de Simenon, véritables
éponges qui inondent le lecteur, sont tous des héros de rien, héros de
tout. Les patrons voyous y côtoient de vrais marlous sous le regard de
« braves gens » dont Simenon, dans l'un ou l'autre
paragraphe, un peu désespéré, souligne qu'en fait cette race n'existe
pas. Seule la « faille » est commune. La souffrance d'être
aussi. Le mal de jouer un rôle qu'on n'a pas choisi est souvent notre
lot et on a tous envie de prendre, un jour, un train sans destination
précise. Cette chair humaine, ambiguë, féroce, tendre, vorace est
formidable à mâcher pour un cinéaste qui peut jouer de mille variations
avec de tels héros : l'humaniste Tavernier fera un film gauchiste avec
« L'horloger de Saint-Paul », le populiste Verneuil un film
populo avec « Des gens sans importance » et le romantique,
blessé et souffreteux, Granier Defferre une œuvre d'amour ou
d'anti-amour avec « Le Train » et « Le Chat ». Qu'ils
soient capitaines d'industrie ou linotypistes, au cinéma, les
enveloppes, volontairement fantomatiques, des personnages de Simenon
(on les dirait surgis de films muets : dans les livres, ils ne parlent
qu'avec leur conscience), exigent des acteurs denses : Michel Simon,
Gabin, Danielle Darrieux, Serrault, Noiret, Delon, Romy Schneider,
Signoret, Trintignant, Rochefort, dont les silences doivent être forts
et qui gardent quelque chose de la souffrance prolétaire dans les yeux.
Chair humaine et grands acteurs, intrigues qui tiennent le route (mais
qu'il faut toujours modifier pour l'écran) : le cinéma ne pouvait
laisser passer ce cadeau. Est souvent passée au bleu l'atmosphère
des romans qui n'ont pas connu la réussite des cinéastes cités plus
haut. Atmosphère de l'ineffable. Cela tient à une goutte d'humidité. A
un papier peint. Rater cela, c'est rater le film. Ainsi, si les
derniers Maigret de la télé, avec Bruno Cremer, sont nettement moins
bons que les premiers, cela tient à un faux pas : les pavés de Paris
ont été remplacés par ceux de Prague qui ne résonnent pas de la musique
de Simenon.·
La scandaleuse série sur... le péril juif
MARC VANESSE Jeune
reporter à « La Gazette de Liège », Simenon couvre une
multitude de sujets, des courses cyclistes à l'opéra, en passant par
les faits divers ou les soirées politiques. Dès 1920, il devient
titulaire d'une chronique, « Hors du poulailler », sous le
nom de Monsieur le Coq ou Georges Sim. Il y aborde tous les thèmes de
manière drôle et caustique en respectant, à la lettre, la ligne
catholique et réactionnaire de son journal. Mais cette
soumission l'a aussi conduit à signer, sous le titre « Le Péril
juif », une série de 17 articles pugnaces, radicalement et
effroyablement antisémites, souligne Danielle Bajomée, directrice du Centre d'études Georges Simenon (ULg). Ces
articles repèrent les personnalités juives les plus influentes,
prétendent utiliser de manière critique « Le Protocole des sages
de Sion » et s'ingénient à construire l'idée d'une conspiration
mondiale judéo-maçonnique. Et le professeur de littérature
de citer cet extrait pour illustrer la teneur de cette prose
pestilentielle : « Tout se tient, tout se précise dans ce
mouvement néfaste qui menace le vieux monde : les Juifs, dans leur
rage de destruction et aussi dans leur soif de gains, ont enfanté le
bolchevisme. L'Allemagne s'en est servie pour affaiblir et réduire à
merci un ennemi gênant (...) » « La pieuvre juive »Le
biographe Pierre Assouline (lire page 3), que l'on ne peut soupçonner
de complaisance, attribue la paternité de ces articles aux milieux
ultra-catholiques liégeois auxquels appartenait le quotidien. Et
Jacques-Charles Lemaire, professeur de littérature médiévale et
codicologue à l'ULB, s'est aussi penché sur cet épisode peu reluisant
(1). Le jeune Simenon est animé par le souci de réussite, nous confie ce simenologue passionné.
Il met toute ses forces dans la bataille. Et s'il dispose d'une grande
liberté dans le choix de ses sujets, il doit aussi respecter les
consignes de « La Gazette de Liège ». Il faut
critiquer les wallingants ? Il le fait. Il faut casser les
socialistes ? Il le fait. Il faut attaquer les Juifs ? Il le
fait. Confirmant les recherches de ses prédécesseurs,
Jacques-Charles Lemaire s'offusque du contenu inqualifiable de cette
série d'articles tout en diminuant la responsabilité de son auteur,
lequel expliquera plus tard qu'il s'agissait d'une commande de son
journal : Simenon n'est pas un penseur politique. S'il adhère
aux idées populistes de son temps, il est avant tout obéissant.
Lorsqu'il rédige sa série sur « Le Péril juif », il caviarde
des articles de son époque et recopie de larges passages qui ne sont
pas de sa plume. Il démontre un terrible aveuglement. Il ne se rend pas
compte des injustices qu'il véhicule et qui sont dans l'air du temps.
Il écrit ce que le lecteur de « La Gazette » a envie de lire. Il n'empêche que celui qui véhicula l'image de la pieuvre juive que les catholiques liégeois doivent éliminer, conservera dans certains de ses romans ces clichés innommables qui font le lit de l'antisémitisme. Pour
Simenon, les Juifs sont souvent banquiers ou diamantaires, ils ont le
nez crochu, les cheveux crépus et dégagent une odeur désagréable, note Danielle Bajomée. Quoi
qu'il en soit de ses articles sur « Le Péril juif », huit
d'entre eux sont signés Georges Sim. De quoi être intrigué... ou
scandalisé évidemment. Evidemment !·
(1) Jacques-Charles Lemaire, « Simenon, jeune journaliste, Complexe, 240 pp., 2003.
« Mon petit monsieur joli »
ÉRIC RENETTE Pour
sa production littéraire ou sa sexualité, Simenon est souvent ramené à
des chiffres. Parce qu'avec lui, ils sont toujours extraordinaires.
Ainsi, au cours d'une discussion avec Fellini, il estime qu'il a
« connu » 10.000 femmes, dont environ 8.000
prostituées ! Simenon et les femmes ne s'envisagent, depuis, que
dans la démesure. Assouline, Carly, tous ses biographes ont dû se
laisser envahir par le flot des rencontres, des conquêtes et des
étreintes. Mais l'homme et l'écrivain sont trop complexes pour n'être
ramenés qu'à une bête de sexe qui couche les femmes au même rythme que
les pages. En même temps, ils en sont indissociables. L'un comme
l'autre placent la sexualité comme un des (le ?) moteurs du monde.
Et c'est sans doute avec une certaine délectation que l'ancien enfant
de chœur de la chapelle de l'hôpital de Bavière, à Liège, reconnaît
qu'il lui faut au moins trois rapports sexuels par jour pour assouvir
ses désirs. C'est à la messe qu'il rencontre son premier amour, le seul
sans doute qui restera presque platonique. Le contexte religieux ne
fera pas long feu. À Henri Guillemin, il explique « je voulais
baiser alors que l'Église me racontait que j'allais me damner. Alors,
j'ai tout bazardé ». Dépucelé durant les vacances de ses
quinze ans, il apprend vite que l'argent et les cadeaux peuvent
faciliter la conquête sexuelle. Avec les étudiantes qui logent dans la
maison parentale, d'abord, qu'il séduit en les invitant au cinéma. Quand
il manque d'argent, il vend pour en trouver. Y compris des éditions
originales de Victor Hugo. Adolescent, il découvre les livres
« hard » de l'époque, chez un libraire. Puis, épisode
célèbre, il revend la montre que son père lui a offerte pour se payer
« une splendide noire » découverte dans les quartiers chauds
liégeois que lui avaient fait découvrir un confrère
journaliste-proxénète liégeois. Ce ne sera qu'un début. Simenon
ne sera jamais fidèle qu'à lui-même. Pour le reste, il cumulera
toujours femme et maîtresses officielles (dont Joséphine Baker),
maîtresses de passage (notamment les modèles qu'il « chasse »
pour sa première épouse peintre) et prostituées dont il aime avant tout
la gentillesse et le corps « que bien des femmes du monde
envieraient ». Grand voyageur, voyeur attesté (le sein
féminin semble une de ses obsessions), il succombe à la sensualité des
Tahitiennes « parce qu'elle ne monnaient pas leurs charmes »
comme aux demoiselles des bouges huppés ou mal famés. Durant toute sa
vie, ses rapports avec les femmes semblent sexuels, du moins sexués par
le regard. Les femmes sont des reines qu'il conquiert, asservit,
régente. Comprendre et ne pas juger était sa devise. Celle qui
l'a sans doute le mieux respectée c'est Boule, la
servante-confidente-maîtresse qui l'a accompagné, contre vent et
disputes, dans sa couche ou son travail, le plus grand nombre d'années.
Elle confessera le surnom qu'elle lui réservait : Mon petit
monsieur joli. On éprouve des difficultés à le traduire en « bête
de sexe ».·
Le Soir du vendredi 14 février 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
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