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vendredi 14 février 2003

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Le metteur en scène de l'atmosphère

Photo Belga.

LUC HONOREZ

Pourquoi Simenon est-il l'auteur, avec Alexandre Dumas, le plus adapté au cinéma ? Sans doute parce qu'il a écrit la Comédie Humaine du XXe siècle, qu'il fut un Balzac « mais sans les longueurs » et qu'il suffit de plonger dans son œuvre pour en ramener une masse d'images de passions, de déchéances, de réussites, d'amours inassouvies, de sang, de sperme, de vengeances retardées.

Venu du milieu journalistique des années 20 qui écrivait en métaphores, comparaisons, lyrisme, polémique et émotion, Simenon rédigeait dans un style simple qui avait la vertu de montrer ce qu'il y avait réellement derrière une actualité.

Ces reporters d'alors qui savaient qu'un détail, rédigé avec talent, ironie ou sympathie, en faisant confiance en l'intelligence de leur lectorat, révélait la face cachée de ceux qu'ils interviewaient ou sur lesquels ils enquêtaient. Ils n'alignaient pas des faits mais faisaient s'entrechoquer des états d'âme, des ambitions, des naïvetés et des trahisons. Ils ne réduisaient pas les hommes à leur agenda.

Héros de rien

Simenon pratiquait la mise en scène de son écriture. Et cette habitude ne le quitta jamais. Ce réalisateur de mots, attira l'attention des cinéastes dès 1931. Jean Tarride fut le précurseur avec « Le chien jaune », un Maigret interprété par Abel Tarride ! Est-ce l'intrigue des romans, oublions les Maigret, qui séduisit des tempéraments aussi différents que Renoir, Duvivier, Verneuil, Grangier, Decoin, Lacombe, Autant-Lara, Molinaro, Granier-Defferre, Chabrol, Tavernier ? Pas vraiment…

Simenon invente des personnages au relief frappant. Pauvres ou riches. Juges ou assassins. L'écrivain les décrit soigneusement mais laisse toujours une « tache blanche » dans son portrait que le cinéaste a soif d'emplir de sa propre personnalité.

Les personnages de Simenon, véritables éponges qui inondent le lecteur, sont tous des héros de rien, héros de tout. Les patrons voyous y côtoient de vrais marlous sous le regard de « braves gens » dont Simenon, dans l'un ou l'autre paragraphe, un peu désespéré, souligne qu'en fait cette race n'existe pas. Seule la « faille » est commune. La souffrance d'être aussi. Le mal de jouer un rôle qu'on n'a pas choisi est souvent notre lot et on a tous envie de prendre, un jour, un train sans destination précise.

Cette chair humaine, ambiguë, féroce, tendre, vorace est formidable à mâcher pour un cinéaste qui peut jouer de mille variations avec de tels héros : l'humaniste Tavernier fera un film gauchiste avec « L'horloger de Saint-Paul », le populiste Verneuil un film populo avec « Des gens sans importance » et le romantique, blessé et souffreteux, Granier Defferre une œuvre d'amour ou d'anti-amour avec « Le Train » et « Le Chat ».

Qu'ils soient capitaines d'industrie ou linotypistes, au cinéma, les enveloppes, volontairement fantomatiques, des personnages de Simenon (on les dirait surgis de films muets : dans les livres, ils ne parlent qu'avec leur conscience), exigent des acteurs denses : Michel Simon, Gabin, Danielle Darrieux, Serrault, Noiret, Delon, Romy Schneider, Signoret, Trintignant, Rochefort, dont les silences doivent être forts et qui gardent quelque chose de la souffrance prolétaire dans les yeux. Chair humaine et grands acteurs, intrigues qui tiennent le route (mais qu'il faut toujours modifier pour l'écran) : le cinéma ne pouvait laisser passer ce cadeau.

Est souvent passée au bleu l'atmosphère des romans qui n'ont pas connu la réussite des cinéastes cités plus haut. Atmosphère de l'ineffable. Cela tient à une goutte d'humidité. A un papier peint. Rater cela, c'est rater le film. Ainsi, si les derniers Maigret de la télé, avec Bruno Cremer, sont nettement moins bons que les premiers, cela tient à un faux pas : les pavés de Paris ont été remplacés par ceux de Prague qui ne résonnent pas de la musique de Simenon.·


La scandaleuse série sur... le péril juif


MARC VANESSE

Jeune reporter à « La Gazette de Liège », Simenon couvre une multitude de sujets, des courses cyclistes à l'opéra, en passant par les faits divers ou les soirées politiques. Dès 1920, il devient titulaire d'une chronique, « Hors du poulailler », sous le nom de Monsieur le Coq ou Georges Sim. Il y aborde tous les thèmes de manière drôle et caustique en respectant, à la lettre, la ligne catholique et réactionnaire de son journal.

Mais cette soumission l'a aussi conduit à signer, sous le titre « Le Péril juif », une série de 17 articles pugnaces, radicalement et effroyablement antisémites, souligne Danielle Bajomée, directrice du Centre d'études Georges Simenon (ULg). Ces articles repèrent les personnalités juives les plus influentes, prétendent utiliser de manière critique « Le Protocole des sages de Sion » et s'ingénient à construire l'idée d'une conspiration mondiale judéo-maçonnique.

Et le professeur de littérature de citer cet extrait pour illustrer la teneur de cette prose pestilentielle : « Tout se tient, tout se précise dans ce mouvement néfaste qui menace le vieux monde : les Juifs, dans leur rage de destruction et aussi dans leur soif de gains, ont enfanté le bolchevisme. L'Allemagne s'en est servie pour affaiblir et réduire à merci un ennemi gênant (...) »

« La pieuvre juive »

Le biographe Pierre Assouline (lire page 3), que l'on ne peut soupçonner de complaisance, attribue la paternité de ces articles aux milieux ultra-catholiques liégeois auxquels appartenait le quotidien. Et Jacques-Charles Lemaire, professeur de littérature médiévale et codicologue à l'ULB, s'est aussi penché sur cet épisode peu reluisant (1).

Le jeune Simenon est animé par le souci de réussite, nous confie ce simenologue passionné. Il met toute ses forces dans la bataille. Et s'il dispose d'une grande liberté dans le choix de ses sujets, il doit aussi respecter les consignes de « La Gazette de Liège ». Il faut critiquer les wallingants ? Il le fait. Il faut casser les socialistes ? Il le fait. Il faut attaquer les Juifs ? Il le fait.

Confirmant les recherches de ses prédécesseurs, Jacques-Charles Lemaire s'offusque du contenu inqualifiable de cette série d'articles tout en diminuant la responsabilité de son auteur, lequel expliquera plus tard qu'il s'agissait d'une commande de son journal : Simenon n'est pas un penseur politique. S'il adhère aux idées populistes de son temps, il est avant tout obéissant. Lorsqu'il rédige sa série sur « Le Péril juif », il caviarde des articles de son époque et recopie de larges passages qui ne sont pas de sa plume. Il démontre un terrible aveuglement. Il ne se rend pas compte des injustices qu'il véhicule et qui sont dans l'air du temps. Il écrit ce que le lecteur de « La Gazette » a envie de lire.

Il n'empêche que celui qui véhicula l'image de la pieuvre juive que les catholiques liégeois doivent éliminer, conservera dans certains de ses romans ces clichés innommables qui font le lit de l'antisémitisme. Pour Simenon, les Juifs sont souvent banquiers ou diamantaires, ils ont le nez crochu, les cheveux crépus et dégagent une odeur désagréable, note Danielle Bajomée. Quoi qu'il en soit de ses articles sur « Le Péril juif », huit d'entre eux sont signés Georges Sim. De quoi être intrigué... ou scandalisé évidemment. Evidemment !·

(1) Jacques-Charles Lemaire, « Simenon, jeune journaliste, Complexe, 240 pp., 2003.


« Mon petit monsieur joli »


ÉRIC RENETTE

Pour sa production littéraire ou sa sexualité, Simenon est souvent ramené à des chiffres. Parce qu'avec lui, ils sont toujours extraordinaires. Ainsi, au cours d'une discussion avec Fellini, il estime qu'il a « connu » 10.000 femmes, dont environ 8.000 prostituées ! Simenon et les femmes ne s'envisagent, depuis, que dans la démesure.

Assouline, Carly, tous ses biographes ont dû se laisser envahir par le flot des rencontres, des conquêtes et des étreintes. Mais l'homme et l'écrivain sont trop complexes pour n'être ramenés qu'à une bête de sexe qui couche les femmes au même rythme que les pages. En même temps, ils en sont indissociables. L'un comme l'autre placent la sexualité comme un des (le ?) moteurs du monde. Et c'est sans doute avec une certaine délectation que l'ancien enfant de chœur de la chapelle de l'hôpital de Bavière, à Liège, reconnaît qu'il lui faut au moins trois rapports sexuels par jour pour assouvir ses désirs. C'est à la messe qu'il rencontre son premier amour, le seul sans doute qui restera presque platonique. Le contexte religieux ne fera pas long feu. À Henri Guillemin, il explique « je voulais baiser alors que l'Église me racontait que j'allais me damner. Alors, j'ai tout bazardé ».

Dépucelé durant les vacances de ses quinze ans, il apprend vite que l'argent et les cadeaux peuvent faciliter la conquête sexuelle. Avec les étudiantes qui logent dans la maison parentale, d'abord, qu'il séduit en les invitant au cinéma.

Quand il manque d'argent, il vend pour en trouver. Y compris des éditions originales de Victor Hugo. Adolescent, il découvre les livres « hard » de l'époque, chez un libraire. Puis, épisode célèbre, il revend la montre que son père lui a offerte pour se payer « une splendide noire » découverte dans les quartiers chauds liégeois que lui avaient fait découvrir un confrère journaliste-proxénète liégeois. Ce ne sera qu'un début.

Simenon ne sera jamais fidèle qu'à lui-même. Pour le reste, il cumulera toujours femme et maîtresses officielles (dont Joséphine Baker), maîtresses de passage (notamment les modèles qu'il « chasse » pour sa première épouse peintre) et prostituées dont il aime avant tout la gentillesse et le corps « que bien des femmes du monde envieraient ».

Grand voyageur, voyeur attesté (le sein féminin semble une de ses obsessions), il succombe à la sensualité des Tahitiennes « parce qu'elle ne monnaient pas leurs charmes » comme aux demoiselles des bouges huppés ou mal famés. Durant toute sa vie, ses rapports avec les femmes semblent sexuels, du moins sexués par le regard. Les femmes sont des reines qu'il conquiert, asservit, régente.

Comprendre et ne pas juger était sa devise. Celle qui l'a sans doute le mieux respectée c'est Boule, la servante-confidente-maîtresse qui l'a accompagné, contre vent et disputes, dans sa couche ou son travail, le plus grand nombre d'années. Elle confessera le surnom qu'elle lui réservait : Mon petit monsieur joli. On éprouve des difficultés à le traduire en « bête de sexe ».·

Le Soir du vendredi 14 février 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002