Georges Simenon, chants tristes de l'impossible ailleurs

LE MONDE DES LIVRES | 31.07.08 | 11h29 • Mis à jour le 31.07.08 | 12h00

On associe rarement le sentiment de rage et l'activité du voyage. Au contraire, la découverte de l'ailleurs appelle une attitude d'ouverture, de curiosité, et même de générosité.

Qui oserait contester le respect que l'on doit à l'autre, au différent ? Et l'exotisme n'est-il pas le meilleur remède à l'ennui métaphysique qui suinte des quatre murs de la chambre où nous n'en pouvons plus de rester ? "S'en aller ! S'en aller ! Paroles de vivant !", clamait Saint-John Perse...

Au siècle qui devint celui du tourisme-roi et qui vit se généraliser les déplacements en tous sens - du moins pour une minuscule fraction de l'humanité -, un homme incarna cette rage et consigna sa mauvaise humeur planétaire : Georges Simenon. Ainsi, un jour, au début de l'année 1935, le créateur de Maigret débarqua à Tahiti. Il allait y séjourner deux mois. Largement de quoi s'imprégner, dira-t-on, de cette autre réalité... Eh bien, qu'écrit-il au retour, dans son reportage, "A l'ombre des méridiens" ? "Ce qu'il y a d'extraordinaire ici, ce ne sont pas les cascades et les clairs de lune sur les plages. Ce qu'il y a d'extraordinaire, d'inouï, c'est justement l'absence d'exotisme, c'est une atmosphère douce et molle de France, tellement de France qu'après quelques heures on oublie les paréos et les requins du lagon (...). Les petites maisons blotties dans les cocotiers pourraient pousser au bord de la Marne ou de la Sèvre."

Mais au détour d'une phrase, la pensée pointe derrière la provocation : "Un vieux peuple qui se laissait vivre a été visité par un autre vieux peuple et on jurerait qu'ils se sont entendus pour finir leurs jours dans une foire joyeuse." Des illustrations d'une telle détestation de l'ailleurs doublée d'un pessimisme fondamental sur l'exportation des vertus ou l'échange éclairé des civilisations, on en lit des dizaines dans l'anthologie fort bien commentée que Benoît Denis consacre aux reportages de l'écrivain.

C'est d'une période bien délimitée de la vie de Simenon qu'il s'agit. 1928 : début des voyages, avec son épouse Tigy, sa secrétaire Boule et son chien Olaf, sur les canaux de France à bord du Ginette, puis, à partir de l'année suivante, sur L'Ostrogoth, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne. 1931-1935 : période des grands voyages, d'abord en Afrique, puis "au chevet de l'Europe malade" et en URSS ; rencontre avec Trotski sur l'île de Prinkipo en mer de Marmara ; 1934 : La Méditerranée en goélette et, à la fin de l'année, départ pour un "tour du monde en 155 jours" - New York, Panama, îles Galapagos, Australie, puis retour par l'océan Indien, Bombay, Ceylan...

Après la guerre, en 1945-1946, vraie découverte de l'Amérique. "De la Méditerranée aux mers de Chine, la partie n'est-elle pas engagée qui met un point final à l'ère de l'exotisme ?", écrit-il en 1939.

Tous ces voyages donnent donc lieu à de longs reportages publiés dans les journaux et magazine de l'époque : Marianne, Voilà, Le Jour, France-Soir... Puis c'en est fini. Après, les déménagements suffiront à traduire le malaise, l'insatisfaction casanière de l'homme à la pipe. Beaucoup plus tard, viendront ces aveux : "Tous mes départs ont été des fuites." "Quelle était notre destination ? Où allions-nous ? Partout. Nulle part." Et surtout, ce propos assez vertigineux si l'on y réfléchit un instant : "Je ne cherchais pas la différence, mais au contraire la similitude."

La note dominante, simple, accablante, de ces tristes chants de l'impossible ailleurs que sont les reportages de Simenon est donc celle-ci : "C'est inouï ce que tous les pays se ressemblent." Mais de ce sentiment désastreux qui accompagne le "mauvais journaliste" (il se voit ainsi, contre toute raison) dans chacun de ses déplacements, il ne faut pas tirer une conclusion erronée. Simenon, s'il est rageur, colérique, misanthrope, injuste, frisant même souvent l'ignoble - parfois des accents à la Céline - sait admirablement regarder, entendre, sentir... très important, les odeurs, quand on quitte son cocon familier. En politique, il est résolument élémentaire, d'un discernement douteux.

Pas d'idéologie donc, mais des préjugés à la pelle, sur l'Amérique, sur l'URSS (son anticommunisme est lucide), sur "les Nègres", le colonialisme... Des obsessions aussi, sur le déclin de la "civilisation latine", sur l'anonymat des foules indistinctes, cette "fermentation à vous soulever le coeur", sur le mensonge (scène formidable dans un bordel d'Istanbul)...

Différente de celle des romans, d'une extraordinaire liberté et vélocité, la plume (et l'objectif) de Simenon, ce "fabricant d'instantanés" (comme il se qualifiait) métamorphose la pesanteur et la mauvaise humeur en énergie du regard. Par une porte inattendue - certes pas celle des "bons sentiments" -, l'observation et l'intuition réintroduisent la part d'humanité qui semblait manquer. C'est de "l'homme nu" que parle l'écrivain, admirablement. "En somme, à voyager, on se casse le nez." Ce pourrait être un constat morose. C'est le début d'une solide et brutale sagesse.

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GEORGES SIMENON. LES OBSESSIONS DU VOYAGEUR. Textes choisis et commentés par Benoît Denis. La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, "Voyager avec", 314 p., 26 €.

A compter du 9 août (n° 234), Le Monde 2 consacrera durant quatre semaines ses dossiers d'archives à Simenon.

Patrick Kéchichian