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Magazine Littéraire
décembre 1975 — N° 107
pp 20-27

"tenir ses personnages
à bout de bras, c'est épuisant"

Georges Simenon est bien plus qu'un simple auteur de romans policiers. Gide voyait déjà en lui l'un des romanciers les plus significatifs et les plus importants de son temps. Il explique ici, dans un entretien recueilli par Francis Lacassin, pourquoi, après plus de deux cents romans publiés sous son nom, il a décidé de cesser d'écrire. Aujourd'hui il s'étudie lui-même, et dicte ses mémoires.
Maigret reste l'un des personnages les plus célèbres de notre littérature. Ses innombrables incarnations au cinéma en sont la preuve. Maigret, lui aussi, est plus qu'un héros de le roman policier. Un homme de cœur, peut- être.

English translation

Simenon romancier a plusieurs millions de lecteurs, selon les statistiques récemment publiées par l'Unesco. Mais bien peu d'entre eux connaissent Simenon journaliste. Cependant, pour la seule période 1931-1939, ses reportages fourniront la matière de trois gros volumes de 448 pages, publiées dans la collection 10/18 sous le titre général : Mes apprentissages. Les deux premiers, A la découverte de la France et A la recherche de l'homme nu, paraîtront en mai 1976.

Mais l'activité journalistique de Simenon est bien antérieure à 1931. Après des débuts hésitants à Liège, sa ville natale, (pâtissier, puis commis-libraire), il a seize ans lorsqu'il entre à la Gazette de Liège.

Ça n'a rien d'exceptionnel. Beaucoup d'écrivains, surtout chez les Américains, ont connu de pareils débuts, de Hemingway à Dos Passos.

Vous avez débuté très jeune. Était-ce pour obéir à une attirance particulière ?

Pas du tout. Si j'ai fait du journalisme, c'est par hasard. Parce que je venais d'être flanqué à la porte de la librairie où j'étais commis depuis un mois.

Je ne connaissais absolument rien au journalisme. A cette époque dans les familles, il n'y avait que le père qui lisait le journal. La mère découpait le « rez-de-chaussée », c'est-à-dire le feuilleton. Les enfants ne s'occupaient ni de politique ni de rien du tout. Je n'avais jamais lu de journaux, je connaissais seulement celui qu'on recevait chez moi et je ne savais même pas le titre des autres.

Un jour, à la recherche d'un travail, je passe près de la place Saint-Lambert et je remarque l'enseigne Gazette de Liège. J'entre et je me présente au rédacteur en chef. Je portais pour la première fois des pantalons longs : on en commençait à en porter seulement à seize ans.

Je demande si je peux entrer au journal comme reporter. Mon interlocuteur me regarde d'un air amusé. C'était un monsieur très digne, barbu, avec un nez rouge, assez extraordinaire. Il me demande :

— Qui êtes-vous ?

— Je ne suis rien, j'ai simplement travaillé à la librairie Georges, rue de la Cathédrale, et je me suis fait mettre à la porte.

— Est-ce que vous avez des références ?

— Celle-là, si je puis dire.

— Oui, mais enfin, votre famille, vos relations ?

Je cite alors mon cousin, qui s'appelait Georges Simenon lui aussi et qui était évêque de Liège ; un de mes oncles, vice-président dans une banque. (Il y avait deux ou trois riches dans la famille, alors que nous étions plutôt une famille de pauvres, de petites gens ; d'artisans, surtout du côté de mon père). Le rédacteur en chef me dit alors : « Je connais très bien votre oncle, nous faisons partie du conseil d'administration de la même banque. »


Arbre généalogique de la famille Simenon dressé par Georges Simenon.

Il donne quelques coups de téléphone et finit par me dire : « Nous allons faire un essai. Demain, vous allez faire comme si vous étiez chargé de la rubrique locale, c'est-à-dire des chiens écrasés. Lisez la chronique locale, et vous la referez comme si elle devait paraître. »

J'étais plutôt embarrassé. Je me mets à lire le journal et j'apprends par exemple que le lendemain, il y avait la foire aux chevaux. J'y vais, je demande le nombre des chevaux, leur prix, etc.. Je vais au commissariat de police demander s'il y a eu des accidents, des crimes. Il n'y avait pas de crime, mais quelques vols à la tire, des entôlages — ce qu'on appelait alors dans les journaux « fallait-pas-qu'il-y-aille », le mot entôlage étant jugé inconvenant.

Combien de temps êtes-vous resté à la Gazette de Liège ?

Trois ans. Six mois après mon entrée, on me chargeait de faire un billet quotidien que j'ai poursuivi pendant deux ans et demi. Il s'intitulait « Hors du poulailler », et je le signais M. Lecoq ; ainsi, on sentait que le journal n'en prenait pas la responsabilité. En effet, je n'étais pas tout à fait dans la couleur du journal. En dehors de ce billet, je signais Georges Sim, ou G. S. Les faits divers, eux, n'étaient pas signés.

Quelle était la tendance politique du journal ?

Je savais si peu de choses des journalistes qu'en entrant à la Gazette de Liège — le directeur était alors Joseph Desmarteaux — j'ignorais que c'était le journal le plus catholique et le plus conservateur de Liège. Quand je m'en suis rendu compte, ça m'a semblé drôle d'y être : j'étais déjà anarchiste en herbe.

Ça ne vous posait pas de problème ?

Non : je n'avais pas accès aux rubriques politiques. On me donnait à faire, comme à tous les jeunes, le travail le plus ingrat : le compte rendu des conférences. Et à Liège, comme par hasard, il y en avait une par jour. On me donnait aussi à faire ce que les autres ne voulaient ou ne pouvaient pas faire. C'était la meilleure introduction à la vie d'un romancier, puisqu'on touchait à tout.

Par exemple, je n'avais que seize ans et demi, mais je suivais les courses cyclistes sur une grosse Harley Davidson. Les journaux pouvaient se procurer des vélos, des motos contre de la publicité. Alors, nous avions toujours les derniers modèles des gros engins, des Harley Davidson, des Excelsior. Et à cette époque, il n'y avait pas de permis de conduire. A cheval sur ma moto, je me prenais pour Rouletabille.

Il vous a vraiment influencé, le jeune journaliste détective de Gaston Leroux ?

J'avais lu le Mystère de la chambre jaune, mais Rouletabille m'avait impressionné. C'était mon modèle : je portais un imperméable, un chapeau bien rabattu sur le front, et je fumais une courte pipe pour lui ressembler. Grâce au journalisme, j'ai un peu tout connu. J'ai déjeuné — évidemment en bout de table — avec Foch, Poincaré ou Churchill. Chargé du compte rendu des réunions du conseil municipal ou du conseil provincial, j'ai connu dans la coulisse toutes leurs petites combines, les tripotages. Il y avait aussi les vrais chiens écrasés : on faisait tous les jours au commissariat central un compte rendu des drames assez sordides, du simple vol domestique jusqu'au, crime. Et puis les accidents : cinquante ou cent mineurs ensevelis après un coup de grisou : c'est moi qui partais à moto attendre avec les femmes, blêmes, qui sanglotaient en attendant les autres mineurs qui descendaient sans être sûrs qu'ils pourraient remonter. En trois ans et demi de journalisme, j'ai vraiment vu toutes les classes sociales : c'est la meilleure expérience pour un romancier. Autrement, il m'aurait fallu je ne sais combien d'années pour les approcher et y être admis.

Vous étiez à l'aise dans le journalisme : pourquoi l'avez-vous quitté en décembre 1922 ?

Je voulais déjà devenir romancier. J'avais écrit plusieurs contés que la Gazette de Liège avait publiés. J'en avais donné trois ou quatre autres à la revue Sincère, une revue littéraire à très petit tirage, que dirigeait un professeur de l'Université de Bruxelles, Fernand Désonay. C'est dans cette revue qu'apparut mon premier texte vraiment littéraire, le Compotier tiède (1). En 1922, donc, je faisais mon service militaire tout en continuant d'écrire dans la Gazette. Mais mon rêve était d'en avoir fini avec la caserne pour filer sur Paris. Je me rapprochais de mon ambition : j'étais devenu secrétaire d'un romancier. Au cours d'un banquet, mon père avait parlé avec son voisin de table de moi et de mon prochain départ pour Paris, où je n'avais pas encore d'emploi. Ce monsieur lui avait proposé de me recommander à un de ses amis écrivains qui cherchait précisément un secrétaire. Il s'agissait d'un homme bien oublié aujourd'hui, Binet-Valmer. Il publiait chaque année, alors, un roman en feuilleton dans le Journal, un ou deux autres dans les Œuvres libres de Fayard, et à peu près un conte par semaine, ailleurs. Mais il n'était pas tellement connu par la valeur de ses oeuvres que par son activité mondaine et politique. Il était — à l'époque c'était quelque chose d'important — président de « la Ligue des Chefs de section et des Anciens Combattants ». Je croyais devenir le secrétaire d'un écrivain. Pas du tout. On m'a mis dans un petit bureau où s'entassaient deux dactylos, dont la secrétaire de Binet-Valmer, et un monsieur qui était vaguement secrétaire de la ligue. Il m'a fait copier, en une vingtaine d'exemplaires chaque, et à la main, des quantités d'adresses. Tout cela pour rassembler, le cas échéant du jour au lendemain, des chefs de section et des anciens combattants. C'était l'époque où il commençait à y avoir des mouvements sociaux contre Poincaré, la Chambre bleu horizon venait d'être élue. Une fois de plus, je tombais exactement du côté contraire à mes convictions.

Mon rôle, en fait, était celui d'un garçon de bureau. Binet-Valmer ne croyait pas aux postes. Chaque fois que la ligue devait publier un communiqué dans la presse, j'allais distribuer moi-même quarante-cinq enveloppes à chacun des quarante-cinq quotidiens de Paris. A cette époque, chaque secteur de l'opinion avait son propre journal, depuis Tardieu et Maurras jusqu'à Gustave Téry. Je faisais la tournée des journaux en taxi ou plutôt, ce qui allait aussi vite, en fiacre. Je découvrais Paris.

Garçon de bureau chez un écrivain médiocre et réactionnaire, c'était l'impasse. Comment en êtes-vous sorti ?

Grâce à l'un des commanditaires de la ligue. Celle-ci représentait une masse électorale assez importante. Il y avait donc autour de Binet-Valmer beaucoup de gens qui donnaient de l'argent, par conviction ou pour obtenir un siège électoral, ou la Légion d'honneur.

L'un d'eux était le marquis de Tracy. Un homme très bien, d'ailleurs. Il possédait cinq châteaux en France, des rizières en Italie, des propriétés en Tunisie, des comptes dans toutes les banques possibles. Son père venait de mourir en lui laissant toutes sortes d'affaires à la gestion desquelles il n'entendait rien et cherchait un secrétaire. Et c'est Binet-Valmer qui lui a conseillé : « Pour débrouiller tout ça, prenez donc le petit Sim. » C'est comme ça qu'on m'appelait alors. Je suis resté deux ans avec lui ; une désillusion pourtant : il avait bien un hôtel particulier rue de la Boétie, mais il n'y vivait jamais, allant toujours d'un château à l'autre.

Cela m'a permis de connaître la vie des hobereaux du centré, que je n'aurais jamais connu autrement. Les chasses, les grandes réceptions que le marquis donnait partout où il passait.

J'ai fini par quitter le marquis pour revenir à Paris. Chez lui, j'avais commencé à écrire des petits contes pour les journaux galants, journaux qui aujourd'hui nous sembleraient bien à l'eau de rose. C'est alors que j'ai rencontré un homme extraordinaire à qui je garde beaucoup de reconnaissance : Eugène Merle (2). Le plus important des journaux galants auquel je collaborais, Frou-frou, lui appartenait. Les bénéfices de Frou-frou étaient destinés à combler le déficit d'un grand quotidien de gauche qu'il venait de lancer Paris-soir. Merle possédait encore un hebdomadaire satirique, le Merle blanc, qui tirait à huit cent mille exemplaires et laissait loin derrière lui le Canard enchaîné. A cette époque, il m'arrivait d'écrire sept contes par jour. Frou-frou, il m'est arrivé de le rédiger tout seul sous dix ou douze pseudonymes différents parce que le journal manquait d'argent et que moi je continuais d'accepter les chèques sans provision. J'avais trouvé le moyen d'encaisser ces chèques en les revendant à moitié prix, et comme Eugène Merle payait très largement, même à moitié prix, j'y trouvais mon compte.

Eugène Merle, on le redoutait, et c'était un honneur que d'être invité à ses déjeuners du dimanche, dans son château à Avrainville. Un petit château sans prétention, mais très joli où il faisait lui-même la cuisine pour ses invités. Et je me souviens que j'y amenais Ilya Erhenbourg, que je passais prendre chez lui avenue du Maine, car il n'avait pas de voiture. A Avrainville, je me retrouvais à table toujours avec deux ou trois ministres. Et comme, devant Eugène Merle, ils parlaient librement, j'ai appris à distinguer le côté pile du monde du côté face. Tout ce qu'on nous racontait était faux. Je voyais des directeurs de journaux, des ministres, parfois même des premiers ministres, comme Edouard Herriot, qui échangeaient des clins d'oeil en parlant de toutes leurs combinaisons. Ce qu'ils pouvaient rire des communiqués, des déclarations qu'ils allaient donner dans la presse du lendemain. A Avrainville, j'ai fait mon apprentissage de la politique. Il m'en a dégoûté une fois pour toutes.

Eugène Merle a aussi encouragé ma vocation de romancier. Car je m'étais mis petit à petit à écrire des romans populaires. Le premier était paru en 1924 chez Ferenczi, et s'appelait le Roman d'une dactylo. J'étais passé aussi dans les grandes maisons spécialisées, Rouff, Fayard, Tallandier. Je leur avais demandé le nombre de lignes à fournir et le prix qu'ils payaient. Les recettes, je les ai trouvées tout seul.

Entre chaque maison, il y avait des nuances, chacune avait ses tabous. Chez Tallandier par exemple, on ne devait pas dire maîtresse, mais on vous permettait amie. Fayard acceptait maîtresse.

J'ai écrit deux sortes de romans populaires. Une pour garçons : des romans d'aventures, surtout pour la fameuse collection bleue de Tallandier. L'autre s'adressait plutôt aux concierges, aux midinettes, comme on disait alors au petit trottin des romans pour faire pleurer Margot. C'était aussi un très bon apprentissage. Tout en gagnant ma vie, j'apprenais à construire un roman. Car, si bête que soit un roman populaire, il doit être construit et même plus solidement qu'un roman littéraire. Les personnages y sont nombreux et l'action très variée. Il faut sans cesse introduire des événements.

Vous savez que la difficulté, au théâtre, c'est de faire entrer et sortir les personnages. Cette difficulté existe aussi pour le romancier : le roman doit posséder une certaine cohésion. Je me disais qu'il fallait d'abord que j'apprenne le métier de romancier : voilà pourquoi j'ai écrit des romans populaires pendant cinq ans. Eugène Merle en avait publié un en feuilleton dans Paris-soir en 1927 et il a pensé à moi en préparant un journal du matin d'extrême-gauche, qu'il voulait appeler Paris-matin et qu'il s'est résigné à appeler Paris-matinal parce que Bunau-Varilla, propriétaire du journal le Matin, avait réservé tous les titres comportant le mot matin ».

Merle m'a proposé cinquante mille francs de l'époque pour écrire en trois jours et trois nuits un roman, enfermé dans une cage de verre. Qui devait être installée sur la plate-forme du Moulin Rouge, de sorte que je reste jour et nuit sous les yeux du public.

Voici les conditions du contrat : je devais écrire le roman avec la collaboration du public, proposer une douzaine de personnages parmi lesquels le public en choisirait trois, donner une dizaine de titres parmi lesquels le public en prendrait un et écrire sous les yeux du public. Il y avait un petit problème : on ne devait jamais me quitter des yeux, pour éviter que je ne triche, mais un romancier, lui aussi, a des besoins intimes. Un architecte avait trouvé la solution et la cage de verre a été commandée à une maison de la rue de Paradis. Mais Paris-matinal a fait faillite avant que la cage de verre ne soit finie.

Ce qui n'a pas empêché quantité de gens de croire que je l'ai réellement fait. Certains l'ont écrit. D'autres ont juré m'avoir vu dans la cage. Si c'était vrai, je le dirais aussi bien. Ç'aurait été pour moi très facile puisque j'écrivais régulièrement un roman en deux jours et demi.

Je crois que cette légende repose sur la confusion suivante : quelques mois auparavant, on pouvait voir, dans le hall du quotidien le Petit Journal, un jeûneur enfermé dans une sorte de cage de verre. Alors, du jeûneur au romancier...

De 1931 à 1937, vous avez publié une vingtaine de reportages. Pourquoi ce retour au journalisme actif après neuf ans d'interruption ?

Je n'ai jamais fait de reportage pour des journaux. Dès mes quinze ou seize ans, j'ai été curieux de l'homme, et de la différence entre l'homme habillé et l'homme nu. L'homme tel qu'il est lui-même, et l'homme tel qu'il se montre en public, et même tel qu'il se regarde dans la glace. Tous mes romans, toute ma vie n'ont été qu'une recherche de l'homme nu.

Mes débuts de journaliste, c'était déjà une tentative pour voir non pas une statue du maréchal Foch à cheval, mais Foch à Liège, dans sa chambre à coucher où il m'a reçu en robe de chambre.

A Paris, j'ai cherché aussi à connaître l'homme nu, et à connaître la France. Et j'ai voulu le faire par les rivières et les canaux. Pour cette raison très simple que les villes et les villages ont pris naissance au bord de l'eau. La vraie face de Paris, c'est le bord de la Seine, celle de Mâcon, celui de la Saône, celle de Lyon, de la Saône et du Rhône.


Simenon sur l'Ostrogoth en 1931. Il y écrivit son premier Maigret : Pietr le Letton

J'ai acheté le Ginette, un bateau de 5,50 mètres, une espèce de grand youyou qui avait dû appartenir à un yacht, je lui ai fait faire un toit et, dans l'été 1927, j'ai commencé mon tour de France par les rivières et les canaux. J'avais emmené ma machine à écrire, une table pliante, ma première femme, Tigy, ma cuisinière, surnommée Boule, et enfin un grand chien danois, Olaf. Pendant ce tour de France, j'ai beaucoup plus appris que si j'avais voyagé en voiture de ville en ville. Ma femme et moi nous dormions à bord, Boule dormait sous la tente avec Olaf. Le matin, elle faisait du feu tandis que moi, dès quatre heures et demi, cinq heures, je tapais des chapitres de roman populaire. Puis j'ai eu envie d'en voir davantage et plus loin. J'ai pris un autre bateau, plus puissant, l'Ostrogoth, un gros bateau de pêche de Fécamp, dont j'avais fait aménager l'intérieur. Avant de partir pour la Hollande, je m'étais juré de rester deux ans à bord, sans coucher à l'hôtel. Je l'ai fait. A Delfzijl, sur la frontière hollando-allemande, nous avons dû nous arrêter pour faire calfater l'Ostrogoth. Cela ne nous empêchait pas de dormir la nuit, mais le jour ça m'empêchait de travailler. Alors j'ai trouvé dans le port un vieux bateau, une péniche complètement défoncée, pleine de rats et d'eau croupie. J'y ai installé trois caisses : une pour ma machine à écrire, une pour m'asseoir, une pour ma bouteille de vin rouge. Et c'est là que j'ai tapé mon premier Maigret, Pietr le letton. C'est d'ailleurs là qu'on a élevé depuis la statue de Maigret.

De là, je suis allé à Hambourg, puis en Laponie, mais avec un bateau régulier qu'on appelait le tramway, qui longeait toute la côte norvégienne, passait par l'Océan Glacial Arctique et arrivait à Hammerfast. J'ai parcouru ensuite toute la Laponie, dont j'ai ramené un reportage (3). Mais pendant ces deux ans passés à bord de l'Ostrogoth, j'ai surtout appris un autre genre de vie, celui des marins.

Je ne faisais pas ces reportages pour un journal mais pour moi. Je décidais d'abord de partir, puis j'allais proposer à un ami rédacteur en chef un certain nombre d'articles. Je faisais un prix ferme aux journaux, mais je n'étais pas leur envoyé spécial. Je n'ai jamais eu de carte de presse, sauf à la Gazette de Liège. Le grand reportage était uniquement une façon de financer mes curiosités.

Je n'ai jamais été tenté par l'exotisme. Je poursuivais toujours, dans mes voyages, ma recherche de l'homme tout nu.

Votre souci de montrer l'homme nu, dans sa sincérité, vous a amené à révéler des vérités qui, en 1932, n'étaient pas admises. Ainsi, votre reportage sur l'Afrique qui se terminait par ces mots : « Oui, l'Afrique nous dit merde... et c'est bien fait! »

Ce reportage avait paru dans l'hebdomadaire Voilà publié par les éditions Gallimard. J'avais choisi pour sous-titre à mon reportage (Citroën, pour lancer ses voitures à chenille, avait organisé « La croisière noire » dont on avait rapporté un film affiché dans tout Paris : l'Afrique qui parle) « l'Afrique vous parle, elle vous dit merde ». Je ne savais même pas si ça serait publié. Je n'y attachais pas d'importance : ce reportage m'avait simplement permis de voyager.


En Afrique (1931) Simenon découvre le colonialisme et publie à son retour : « l'Heure du nègre ».

Mais il devait en avoir une, d'importance, je m'en suis aperçu en 1936. Je voulais retourner en Afrique, revoir les pays colonisés, étudier les systèmes de colonisation, voir les résultats qu'ils avaient donné et le degré de pourrissement auquel ils étaient arrivés. Je racontais cela tranquillement à des amis, à la terrasse de Chez Maurice à Porquerolles, lorsqu'une voix derrière moi me dit : « Non, M. Simenon, vous ne partirez pas la semaine prochaine en Afrique. » Je me retourne, un monsieur en bras de chemise comme moi à qui je demande

— Et qu'est-ce qui m'en empêchera ?

— Le gouvernement, autrement dit moi.

— Comment? Vous?

Il me dit : « Je suis Pierre Cot (4), le ministre de l'Intérieur. Nous avons décidé au conseil que ce reportage ne se ferait pas et qu'il ne paraîtrait pas. »

Et en effet, on m'a retiré tous mes visas. Ce n'est pas ça d'ailleurs, ni mon premier voyage en Afrique, qui m'ont rendu anticolonialiste. Je l'ai toujours été. Tout simplement parce que le colonialisme porte atteinte à la dignité de l'homme.

En lisant vos reportages, j'avais l'impression de lire des romans. De même, vos romans ressemblent à des reportages... un peu dramatisés. Comme si vous aviez aboli la frontière entre le rêvé et le vécu. Est-ce conscient ?

Inconscient. Mais je l'explique très facilement. La vie de chaque homme est un roman — pas nécessairement un roman pour telle série, blême ou noire. Un grand critique a écrit : chacun porte un roman en lui. Seulement, il n'en porte pas forcément d'autre. Il n'y a qu'un romancier qui en porte d'autres. Mais chacun est capable en effet de décrire sa jeunesse, sa rencontre avec sa femme, leur premier mois de cohabitation et d'en faire un vrai roman. Après, quand il ne s'agit plus de lui-même, mais d'autres personnages, ça devient différent.

Créer des personnages, les porter à bras tendus, exige de se mettre dans la peau des autres. Le jour où j'ai compris que c'était devenu trop fatigant pour moi de me mettre encore dans la peau des autres, de créer encore des personnages, j'ai décidé d'arrêter. J'avais soixante-dix ans, c'était donc il y a un peu plus de deux ans. Et comme je voulais quand même faire quelque chose, je me suis mis à être mon propre personnage. Au lieu de chercher tout sur l'homme en étudiant les autres, essayer de le faire en m'étudiant moi-même.

Pourquoi êtes-vous devenu romancier?

J'ai toujours eu envie d'écrire des romans. Je ne suis d'ailleurs pas le seul de cette espèce. Mais pour moi, c'était presque une recherche de moi-même. Ce que j'appelle la recherche de l'homme, c'est la recherche de moi-même puisque je ne suis qu'un homme comme les autres. En écrivant des romans, j'avais l'impression de me rapprocher de l'homme, d'entrer dans la peau des personnages. Il y a des romans écrits par le subconscient, littéralement. On se met dans la peau d'un personnage, on ne sait pas du tout où il va nous mener. On le suit au jour le jour et ce n'est qu'au dernier chapitre qu'on sait ce qu'il lui arrive. Il doit aller jusqu'au bout de lui-même. On demandait à Balzac : « Qu'est-ce qu'un personnage de roman ? » Il a répondu : « C'est n'importe qui dans la rue, mais qui va jusqu'au bout de lui-même. Tous tant que nous sommes, nous n'allons jamais au bout de nous-mêmes. Nous avons peur de la prison ou de choquer nos semblables ; soit par sensiblerie, par bonne éducation, comme on dit, pour quantités d'autres raisons. »

Le roman consiste à créer un groupe social quelconque, cinq ou six personnes, peu importe, autour d'un personnage central, et il ne reste plus à l'auteur que se mettre dans la peau de ce personnage central.

Vous tentiez à travers vos personnages une sorte d'opération psychanalytique ?

A peu près. C'est-à-dire que j'essayais de savoir si tel genre d'homme réagirait de telle ou telle manière. Et croyez-moi, il n'y avait pas besoin de coup de pouce. A la veille du dernier chapitre, je ne savais pas comment le roman se dénouerait, je ne savais pas ce qui arriverait nécessairement, mon personnage suivait sa logique à lui, qui n'était pas du tout ma logique à moi. Je vivais sa crise, c'était réellement épuisant. Voilà pourquoi j'ai arrêté.

Prenons votre personnage privilégié, Maigret. Peut-être parce qu'il a fini par vous ressembler — ou le contraire — il affiche une certaine conception du monde et des contacts humains qui semblent les vôtres.

Au début, Maigret était assez simple. Un gros homme placide qui, lui aussi, croyait plus à l'instinct qu'à l'intelligence, qu'à toutes les empreintes digitales et autres techniques policières. Il en usait d'ailleurs, comme il y était obligé, mais sans trop y croire.

Petit à petit, nous avons fini en effet par nous ressembler un peu. Je serais incapable de dire si c'est lui qui s'est rapproché de moi ou moi de lui. Il est certain que j'ai pris quelques-unes de ses manies et qu'il en a pris des miennes. Tenez : on s'est demandé souvent pourquoi Maigret n'avait pas d'enfant, alors qu'il en avait tellement envie. C'est sa grande nostalgie. Eh bien, c'est parce que. quand j'ai commencé les Maigret — j'ai dû en écrire au moins une trentaine avant d'avoir moi-même un enfant — ma première femme n'en voulait pas. Elle m'avait fait jurer, avant de me marier, que je ne lui en ferai pas. Ce dont j'ai beaucoup souffert car j'adore les enfants... comme Maigret.


Simenon et son fils Marc. La Rochelle 1938.

Eh bien, j'étais incapable de montrer Maigret rentrant chez lui et retrouvant un ou deux gosses. Qu'allait-il leur dire, comment allait-il réagir à leurs cris, comment ferait-il la nuit pour leur donner le biberon, si Mme Maigret était un peu malade ? Je ne le savais pas. Par conséquent, j'ai dû créer un couple qui ne pouvait pas avoir d'enfant. C'est la raison. Puis j'ai avancé en âge, beaucoup plus vite que Maigret. Théoriquement, il aurait dû partir à la retraite à cinquante-cinq ans. Dans sa dernière incarnation, il a cinquante-trois ans et demi, et, quand je l'ai créé il en avait déjà quarante ou quarante-cinq. Par conséquent, il a vécu quinze ans pendant que j'en vivais près de quarante. Alors, fatalement, je lui ai donné sans le vouloir de mes expériences, et lui me donnait de son activité.

Maigret a une façon de s'intéresser aux hommes semblable à la vôtre. Une certaine faculté de sympathie, d'ailleurs étonnante chez un policier.

C'est exact. C'est un des rares, sinon le seul personnage que j'ai créé qui ait des points communs avec moi. Tous les autres, ou à peu près, sont complètement indépendants de moi.

Quel serait le comportement de Maigret s'il devait avoir une nouvelle aventure ?

Si j'écrivais encore un Maigret et que le commissaire soit en activité, demain matin il irait donner sa démission. Un de mes romans montre bien ce qu'il pense du monde politique : Maigret chez le ministre. Maigret supportait déjà mal les rendez-vous avec certains juges d'instruction, très aimables certes, mais recrutés dans la bourgeoisie et qui prétendaient faire leur métier sans rien connaître des hommes, en suivant uniquement les principes bourgeois qu'on leur avait inculqués. Quelle justice voulez-vous rendre dans de telles conditions ?

On a d'ailleurs l'impression que Maigret ne croit pas beaucoup à la justice et que pour lui il n'y a pas de coupable, il n'y a que des victimes.

Je ne crois pas qu'il y ait des coupables. L'homme est tellement mal armé pour la vie que le supposer coupable, c'est presque en faire un surhomme. Je n'en veux pas plus à un chef d'Etat d'être Rastignac orgueilleux, de tout sacrifier à sa petite gloriole, que je n'en veux à un clochard de vivre sous les ponts et, quand il en a l'occasion, de chiper un portefeuille. Il y a des gens que la société pousse au crime. Ce n'est pas par hasard que la mafia en Amérique est née dans le secteur le plus pauvre de New York, à Brooklyn. Dans la rue. Avec des gamins qui commençaient par se casser la gueule entre eux. Lorsque, à neuf ou onze ans, on reçoit des coups de couteau, que voulez-vous qu'on devienne plus tard : un bandit, c'est tout naturel.

Un enfant venu d'un tel milieu a plus de chances de devenir truand que le fils d un P.-D.G. assassin ?

Oui ; mais parfois le fils d'un P.-D.G. devient criminel par protestation contre son père, sa famille et son entourage. Et je le comprends tout aussi bien.

Aujourd'hui, on fait campagne pour libérer les animaux de leurs cages, mais nous enfermons des hommes dans des cages à barreaux pas plus grandes que celles des lions. Qu'on puisse faire cela à des êtres humains, ça me rend malade. Tenter d'enrayer ce qu'on appelle le crime — je crois qu'il a toujours existé et qu'il existera toujours — d'accord ; mais en changeant la société et non pas en brimant la jeunesse qui suit sans le savoir la voie que la société lui impose. Si j'étais né dans une H.L.M. des environs de Paris, je serais certainement devenu non pas l'anarchiste « cérébral » que je suis, mais un anarchiste lanceur de bombes et peut-être un tueur.

Les criminels, c'est un peu comme les nègres de Harlem, les Jaunes colonisés : les Blancs allaient les voir comme on va au zoo.

Je considère le touriste comme l'ennemi du monde entier. Les touristes ont sali le monde, ont tout perverti. Prenez par exemple la rue de Lappe que j'ai beaucoup fréquentée quand j'habitais place des Vosges. A l'époque, il n'y avait pas de touristes. Quand j'y allais, j'étais habillé comme tous les petits mecs qui y étaient ; quand je dansais avec une de leurs filles, je faisais comme eux, je glissais ma main sous son manteau, c'est ainsi qu'on devait faire. Je dansais la java à cinquante centimètres de distance, car la java était une danse très chaste si l'on peut dire. Deux trois fois, j'ai eu à donner des coups de couteau. Maintenant, les apaches et les filles sont devenus des attractions ; des figurants, tout ça...

C'est la même chose partout. C'est pour ça que je ne voyage plus. Pourquoi voyager ? Je regarde la télévision et je vois que toutes les villes ressemblent à toutes les villes. Les grands immeubles en béton, ici, à cent mètres de chez moi, je les retrouve partout, au Brésil, en Argentine, au Pérou, aux Indes, partout c'est la même chose.

On a reproché à votre oeuvre d'ignorer l'actualité : par exemple, la guerre de 39 et ses conséquences n'ont guère laissé de traces dans vos livres.

L'actualité, je la suis de très près, mais elle ne me touche pas. C'est une curiosité comme je mets la télévision quand je suis trop fatigué pour lire : je regarde vaguement mais si, une demi-heure après, on me demande ce que j'ai vu, j'aurais bien de la peine à répondre. L'actualité, c'est toujours la même chose : les mêmes vainqueurs, les mêmes vaincus. J'espère qu'un jour, les vaincus seront pour de bon les vainqueurs, mais j'espère qu'avant ça nous ne passions pas une époque encore plus réactionnaire qu'aujourd'hui.

Vous êtes pessimiste?

Oui, mais c'est justement ça qui déclenchera enfin une vraie révolution.

Pour vous, Mai 68 a-t-il apporté quelque chose?

Enormément. Tous les gouvernements de droite se sont mis à avoir peur. C'est à qui maintenant donnera le plus vite satisfaction, au premier bruit. Dès qu'ils commencent à sentir un danger, vite, de la surenchère.

Quand Giscard a constaté qu'à peu de choses près, Mitterrand avait le même nombre de voix que lui, qu'a-t-il fait? il a copié le programme de Mitterrand, et il s'efforce d'en réaliser une grande partie : la loi sur l'avortement, la pilule, le divorce, le vote à dix-huit ans. Et vous allez voir, il ne va pas en rester là.

Ils espèrent, comme ça, canaliser la révolution. Mais quoi qu'ils fassent, elle est en marche. Il y aura d'abord un nouveau fascisme, comme celui qu'on risque d'avoir en Italie où les droites sont très bien armées et ont beaucoup d'hommes importants à leur botte, ou plutôt dans leur poche, car elles leur donnent beaucoup d'argent. En France, voyez comme on parle de plus en plus de milices privées, de l'augmentation du nombre des gardiens de la paix, de l'expansion des pouvoirs de la police, etc. C'est mauvais signe. Mais c'est bon signe en réalité : le Français réagira quand ils iront trop loin.

Si vous aviez eu dix-huit ans en mai 68, quelle aurait été votre position ?

Si j'avais dix-huit ans maintenant, je serais gauchiste. Plus à gauche que les communistes. Dans les pays occidentaux comme la France, l'Italie, les communistes sont bourgeois, j'allais dire capitalistes. Von Darwel, que j'ai très bien connu, qui était président de la Seconde Internationale, disait : « Si nous ne voulons pas de révolution sanglante, il faut donner à chaque famille sa maison, et que nous ayons nos coopératives et nos banques. » A Liège, je l'ai vu créer, place Saint-Lambert, les grandes coopératives et les banques socialistes. Sur le plan pratique, en Belgique, le socialisme s'arrange admirablement avec la bourgeoisie. Peut-on dire que ce soit le fait d'hommes de gauche ? Je ne crois pas. Ou alors d'une gauche bien rose.

Comment avez-vous ressenti personnellement Mai 68 ?

J'étais électrisé. Je passais ma journée devant la radio et la télévision. Mon fils Johnny, qui étudie maintenant à Harvard, était alors sur les barricades du boulevard Saint-Michel. Il a reçu quelques bons gnons des C R.S. Et il me l'a annoncé au téléphone et m'a demandé : « Tu ne m'en veux pas? » Je lui ai répondu : « Au contraire, vas-y. » Il était d'ailleurs tout étonné.

Peut-être là où Mai 68 a été plus positif, c'est dans la libération de la morale...

Toute vraie révolution doit commencer par la morale. Aucun progrès n'est possible tant qu'on ne change pas les règles de vie. Par exemple, il y a une institution désuète contre laquelle je lutterai tant que je pourrai, c'est le mariage.

Heureusement, la jeune génération s'en fout. Je le vois quand j'en parle avec mes enfants. A part Marc, qui a un enfant de six ans, et qui est encore marqué par la génération précédente, les trois autres sont tout à fait libérés. Mon dernier fils vient dormir ici avec ses petites amies Ça ne me gêne pas du tout. Il a seize ans. Mai 68 a d'abord eu pour effet d'apprendre aux jeunes qu'ils comptaient dans la société, qu'ils avaient un véritable pouvoir. Et, deuxièmement, d'apprendre aux vieux qu'il fallait compter avec les jeunes. Avant, on se contentait de les punir. Maintenant, on n'ose plus. Un élève de classe terminale est déjà un citoyen à part entière et comme tel il a des droits. Du coup, le professeur, le censeur, le recteur... n'en ont plus autant.

Cela a créé aussi une génération de jeunes professeurs qui sont gauchistes. Par gauchisme, j'entends de gauche, mais ni socialiste, ni communiste occidental. Ni non plus communiste de Moscou. La Russie est le pays où je suis le plus traduit du monde, où j'ai les meilleurs amis, d'où je reçois le plus de lettres et de cadeaux, mais il y a quelque chose que je supporterai difficilement : le manque de liberté d'expression.

Vos reportages vous ont appris à supprimer les frontières. Est-ce que vous croyez aux nationalités ?

Je ne suis d'aucune nationalité en réalité. Ma mère était moitié hollandaise moitié allemande, mon père moitié français moitié wallon. J'ai épousé une canadienne. Plusieurs de mes enfants sont nés aux États-Unis. Alors, quelle est ma nationalité ?

Que pensez-vous de l'armée ?

J'ai horreur de tout ce qui est militaire, j'ai horreur des uniformes. J'ai fait mon service militaire parce qu'il le fallait bien, mais aucun de mes enfants n'a fait le sien.

Dans votre oeuvre, y a-t-il des messages conscients ?

Très franchement, j'ai essayé de créer des personnages et, en les créant, essayé de comprendre un petit peu plus l'homme. Mais la plupart du temps, c'est par les critiques que j'ai appris que j'avais voulu dire telle ou telle chose. En les écrivant, je n'en étais pas conscient.

D'ailleurs, j'étais dans un tel état en écrivant ! Je faisais un chapitre de vingt pages en à peu près deux heures et après, j'avais perdu huit cents grammes. Nous avons fait l'expérience. Térésa pesait mes vêtements avant de me les donner. Eh bien, je transpirais huit cents grammes par séance.

Plus de cinq kilos par roman ?

Oui. Que je récupérais en moins d'un mois. Quand on écrit comme ça, on ne pense pas à émettre des idées. On pense à garder son personnage, à rester « en état de grâce », c'est-à-dire en état de vacuité complète de soi-même pour être l'autre. Au début, je tenais onze jours dans cet état, puis dix jours, puis neuf, puis à la fin sept et si mes romans étaient écrits en sept jours, c'est que je n'étais plus capable de tenir plus longtemps.

Vous êtes donc le romancier du subconscient ?

Une sorte de boutade vient de me passer par la tête. Vous m'avez demandé pourquoi j'ai écrit. Après vous avoir parlé de l'intelligence, de la conscience et du subconscient, j'ai presque envie de vous répondre que j'ai peut-être écrit parce que depuis ma tendre enfance je suis somnambule. Enfant, j'avais des barreaux à la fenêtre de ma chambre parce que, certaines nuits, on m'a retrouvé en chemise au coin de la rue. Il m'arrivait de redescendre la nuit pour refaire le devoir que j'avais déjà fait dans la soirée. Je suis toujours somnambule aujourd'hui. Je ne veux pas dormir tout seul. Je ne peux pas dormir sans être gardé.

Vos personnages répugnent à communiquer. Ils parlent peu, s'expliquent peu, se comprennent sans avoir recours aux mots. Comme s'ils en avaient peur.

C'est cela. Jamais... Les mots n'ont pas la même valeur. C'est pourquoi j'emploie si peu de mots dans mes romans — guère plus de deux mille —, alors que j'en connais tout de même un peu plus. Pourquoi ?

Selon la dernière statistique que je connais, un paysan français, il y a vingt ans, employait en moyenne six cents mots. Ensuite les bureaucrates, les gens de métier des petites villes, entre huit cents et douze cents. La petite bourgeoisie en moyenne quinze cents. Il fallait arriver à des hommes déjà très intellectualisés pour leur trouver un vocabulaire de deux mille à deux mille cinq cents mots. Plus vous employez de mots dans un roman, ou dans n'importe quel texte, moins vous avez de chances d'être compris, ou au moins être compris exactement.

Il n'y a pas deux personnes qui lisent le même roman de la même façon. Les résonnances de chaque mot sont différentes selon les lecteurs. Alors, mieux vaut employer le moins de mots possible et surtout le moins possible de mots abstraits.

Dès le début je me suis astreint à écrire, autant que faire se peut, avec des mots concrets. Une table, tout le monde sait ce que c'est. Un lit est un lit, un nuage un nuage. Si vous employez un mot comme sublime, ou comme extériorisation, un mot abstrait, la compréhension sera différente selon les classes d'individus. C'est sans doute pour cela que mes livres sont traduits dans près d'une centaine de langues. Des hommes concrets, qui ne racontent pas leurs états d'âme, mais qui agissent et dont on voit les faits et gestes, c'est la même chose dans tous les pays, cela peut se rendre dans toutes les langues.

Quels ont été les livres de votre vie ? Les écrivains qui vous ont intéressé, influencé ?

J'ai été élevé dans une pension de famille où il n'y avait presque que des étudiants russes. J'ai commencé par la littérature russe avant de connaître même la littérature française. Gogol, Tchekhov, Pouchkine, Dostoïevski, Gorki avant Balzac et Flaubert. Ensuite, je me suis passionné pour Dickens et pour Conrad. Enfin, j'ai lu Balzac, et les écrivains français du siècle dernier. Mais avant, en bon collégien, j'avais étudié très sérieusement mes classiques.

Parmi les écrivains qui marquent en France, comme Stevenson...

Oh, Stevenson, je le considère comme un grand écrivain. Quand j'habitais aux ÉtatsUnis, sur la côte du Pacifique, je suis allé à la maison où il s'est embarqué pour les îles à Monterey. Dans les tribus primitives, il y a des conteurs d'histoires. Il en existe également dans les îles du Pacifique. Quand Stevenson, très jeune, est allé mourir aux Samoa — il était tuberculeux — il a écrit cette phrase : « Les indigènes m'ont donné le titre le plus envié que j'ai jamais eu : ils m'appellent le raconteur d'histoires. »

C'est-à-dire : Tusitala.

Vous aussi, vous l'avez lu ! Dans la presqu'île au bout de Tahiti, dans une toute petite chapelle protestante, j'ai découvert une grande coupe à vin — le rite protestant comporte le pain et le vin — qui portait la mention : « Don de Robert Louis Stevenson. »

Quels sont les livres de Stevenson que vous préférez?

L'Île au trésor, bien entendu. Mais aussi un autre moins connu, une affaire d'espionnage qui démarre dans l'arrière-boutique d'un marchand de cigares, le Dynamiteur. Un livre extraordinaire. Cette arrière-boutique du marchand de cigares est un de mes plus anciens souvenirs d'enfance.

Quel est votre écrivain préféré?

Le plus grand écrivain du siècle dernier je répondrai Gogol. Le plus grand écrivain de ce siècle : Faulkner.

Propos recueillis
par Francis Lacassin


Notes
  1. Reproduit dans Simenon, par F. Lacassin et G. Sigaux, Plon, 1973.
  2. Eugène Merle dès l'âge de quinze ans, milite dans les organisations révolutionnaires de Marseille. A Paris, en 1903, il collabore au Libertaire jusqu'en 1905. Cette année-là, il fonde son premier journal l'Action antimilitariste. De 1906 à 1914, il est l'administrateur de la Guerre sociale. Après la guerre, il fonde le Merle blanc (10 mai 1919), Paris-soir (4 octobre 1923). Evincé de Paris-soir par ses commanditaires, il fonde le 18 mai 1927 Paris-matinal, le journal qui sera à l'origine de la légende de Simenon dans la cage de verre.
  3. Pays du froid, recueilli dans le troisième volume de reportages à paraître en 10/18.
  4. Pierre Cot alors député radical, fut le plus jeune ministre du gouvernement du Front populaire. Jusqu'en 1973, il était député progressiste de la Savoie. Le siège est actuellement occupé par son fils.

Reportage photographique fait par Simenon à Saint-Martin-de-Ré. Il devait illustrer un de ses articles sur l'embarquement des forçats pour Cayenne paru dans Détective.


 

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