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Maigret et ses collaborateurs

Première partie

par Murielle Wenger

English translation

1. Introduction

Ouvrir un Maigret, c'est non seulement se plonger dans une enquête qui nous tient en haleine, c'est non seulement découvrir une foule de personnages, des milieux dans lesquels le commissaire nous entraîne à sa suite, mais c'est aussi chercher à tisser des liens entre des romans, chercher des traces, des réminiscences, des rappels, dans un corpus si étendu qu'il incite notre fibre collectionneuse à se manifester.

L'objet de cet article est l'étude des nombreux collaborateurs de Maigret que l'on rencontre au fil des romans. J'avais envie de faire cette analyse pour trois raisons:
1° chercher la trace d'un inspecteur en particulier nous permet de faire le parcours d'un corpus
2° mettre l'accent sur la découverte des personnages secondaires de ces romans
3° après que certains chercheurs aient examiné les rapports de Maigret avec la nourriture, les femmes, Paris, etc., je trouvais intéressant d'étudier ce personnage sous un nouvel angle, qui est celui de ses rapports avec ses collaborateurs.

2. Sommaire

Au vu du nombre relativement conséquent des collaborateurs avec lesquels notre commissaire a été amené à travailler au long de sa carrière, il m'a paru judicieux, pour cette analyse, de répartir les personnages étudiés en trois groupes, en fonction du lieu de leur activité.

Nous aurons donc à examiner, successivement, les collaborateurs parisiens, les provinciaux et les étrangers. Chacun de ces groupes sera à son tour subdivisé selon le type de personnage considéré.

En résumé, nous aurons:

A) les parisiens
1) la brigade des homicides
un premier sous-groupe comprendra les hommes de la brigade des homicides, divisé lui-même en 4 groupes:
a)mention d'un nom
les inspecteurs dont Simenon ne fait que citer le nom
b)les détails en plus
les inspecteurs dont on apprend un peu plus sur l'aspect physique ou moral
c)l'arrière-garde
ceux que j'ai appelés l'"arrière-garde" de Maigret, c'est-à-dire ceux que l'on voit dans de nombreux romans, surtout dans la période Presses de la Cité, mais qui ne font pas partie de l'"équipe personnelle" de Maigret
d)les 4 fidèles
enfin, les "4 fidèles", ceux qui constituent son "équipe personnelle", comme Simenon l'écrit dans le chapitre 5 de Maigret et le voleur paresseux (PAR), à savoir: Lucas, Janvier, Lapointe et Torrence.
2) les inspecteurs de quartier
un deuxième sous-groupe est constitué par les inspecteurs de quartier, avec qui Maigret peut collaborer parfois au cours d'une enquête; on trouvera, entre autres, dans ce groupe le personnage de Lognon
a) les inspecteurs
b) les commissaires
c) Fumel, Louis, Lognon

3) Moers
dans ce troisième groupe, j'ai placé, à part, un personnage qui a un peu un autre rôle, mais qui n'en est pas moins important: c'est Moers

B) les provinciaux:
il s'agit ici des collaborateurs avec qui Maigret est amené à travailler lorsqu'il mène une enquête hors de Paris. Ce groupe sera subdivisé en trois:
1) les inspecteurs
2) les commissaires
3) Justin Cavre

C) les étrangers:
ce sont ceux que Maigret rencontre lorsqu'il se rend hors de France; nous trouverons ici:
1) les Anglais
2) les Américains
3) le Belge et les Hollandais
4) le Suisse

Nous examinerons donc ces groupes dans l'ordre décrit ci-dessus, en faisant une exception pour le groupe des "4 fidèles" et pour Lognon, que j'analyserai plus en détails dans la deuxième partie, ceci pour deux raisons: la première, c'est qu'il faut "garder le meilleur pour la fin" (last but not least, diraient les maigretphiles anglophones...); la seconde, c'est que ces personnages ont, par définition, une importance plus grande dans les romans, et par là même, nécessitent une analyse plus fouillée, donc plus conséquente et plus longue à mener, d'autant plus que j'ai aussi cherché à retrouver leur trace dans des romans de Simenon hors du cycle des Maigret.

3. Analyse

A) les parisiens
1) la brigade des homicides
Commençons donc par les collaborateurs de Maigret que celui-ci côtoie à Paris, et intéressons-nous tout d'abord à la brigade des homicides. Comme chacun le sait, Maigret est devenu chef de la brigade criminelle, objet de ses vœux depuis sa première enquête (PRE), et dans laquelle il a commencé comme inspecteur sous les ordres du commissaire Guillaume (MEM, chap.7).

Cette brigade, à en croire Simenon, emploie de nombreux inspecteurs: ils peuvent être jusqu'à une vingtaine à taper à la machine dans le bureau des inspecteurs (IND, chap.6; CHA, chap.6), d'où on en déduira que la pièce doit être relativement vaste! (PIC, chap.4)

Voilà pourquoi nous trouverons dans le corpus une liste assez conséquente de noms d'inspecteurs mentionnés, ce qui permet à Simenon de nous donner cette impression de nombre important d'inspecteurs, sans être obligé à les détailler tous.

a) les inspecteurs qui sont simplement mentionnés (24)
Dans cette première rubrique, je me contenterai de lister les noms d'inspecteurs qui sont simplement mentionnés dans un, voire deux romans, soit parce qu'ils sont chargés d'une filature ou de la surveillance d'une maison, soit parce qu'ils sont de garde au bureau. J'ai mis entre parenthèses l'abréviation du titre des romans où ils apparaissent. (Merci à Steve Trussel pour la "Maigret encyclopedia", qui aura été fort utile à ma recherche!)

Aillevard (ECH)
Berger (GUI, CEC)
Bodin (MOR)
Broncard (TEN)
Buchet (LOG)
Colin (MEU)
Derain (sta)
Dubois (GUI)
Dupré (SIG)
Eriau (MOR)
Gianini (AMU)
Houard (REV)
Jacquemain (DEF)
Jacquin (PIC)
Jarvis (PAT)
Jourdan (CEC)
Lemaire (COR)
Leroy (ENF)
Lesueur (ECH, PAR)
Loubet (SEU)
Marcoussis (PIC)
Marette (TUE)
Ruel (SIG)
Véran (SEU)

Voilà donc déjà une belle brochette d'inspecteurs, qui ont dû se succéder dans le fameux "bureau des inspecteurs", dont Maigret pousse la porte d'innombrables fois, parfois sans même avoir le prétexte de les envoyer en mission:

"Il aurait pu appeler Lucas par le téléphone aussi, mais, quand il s'agissait d'un des inspecteurs, il préférait se lever de son fauteuil, aller ouvrir la porte qui communiquait avec leur bureau. Ce n'était pas pour les surveiller mais, en quelque sorte, pour prendre la température de la maison." (TEM; chap.4)
Maigret aime aussi aller "rôder dans le bureau des inspecteurs" (SCR, chap.4) quand il "piétine" dans une enquête, un peu comme pour y puiser de l'énergie:
"Il se sentait vide, inutile. Il poussa pourtant, par habitude, [...] la porte du bureau des inspecteurs." (DEF, chap. 4)

"Pour tuer le temps, il [...] alla tourner en rond dans le bureau des inspecteurs..." (ASS, chap.4).

Ce geste d'ouvrir la porte du bureau des inspecteurs, Maigret l'aura fait d'innombrables fois, au point d'en devenir une sorte de rite:
"Malgré l'imprévu des journées, il existait des gestes quasi rituels, qu'il faisait sans y penser, comme, sa pipe une fois allumée, de pousser la porte du bureau des inspecteurs." Et plus loin. "Une fois de plus, il ouvrit la porte du bureau des inspecteurs, car il détestait appeler ceux-ci par le téléphone intérieur." (PAT; chap.1)

b) en plus du nom... une description (19)
Détaillons à présent les inspecteurs dont, en plus du nom, Simenon nous donne une description plus ou moins complète de leur aspect physique ou moral. Voici donc:

Dieudonné, un nouveau de plus (!), qui lit la page des courses dans le journal (chap.2 et 3) (ENF chap.2 and 3)

Dubonnet, encore un jeune, fraîchement sorti des écoles, toujours tiré à quatre épingles et très poli, ce qui, semble-t-il, doit agacer un peu Maigret, qui n'aime pas les inspecteurs guindés (MOR; chap.2)

Ducuing, qui aime à raconter des histoires drôles à Torrence, en buvant une bière (MAJ, chap.3)

Dunan, un jeune inspecteur (FEL, chap.6.)

Leduc, un des plus jeunes inspecteurs (SEU, chap.2)

Lober, qui a presque l'âge de Maigret (entre 55 et 60 ans), mais qui n'est jamais monté en grade, qui fume des cigarettes (comme presque tous les inspecteurs, d'ailleurs!) et boit du rhum (TRO, chap.4 and 5)

Lucien, un nouveau qui a fait des études et essaie de monter en grade (à l'opposé de Lober, donc!) (TRO; chap.4)

Marlieux, un jeune qui connaît la sténographie (d'habitude, Maigret emploie plutôt Lapointe dans ce rôle de sténographe, mais il est absent de cette enquête, probablement en vacances!) (GRA; chap.7)

Mauvoisin: encore un nouveau! TEN, chap.1))

Nicolas, un homme qui passe inaperçu et qu'on peut envoyer poser des questions sans que les gens se méfient (PAR; chap.5)

Rondonnet, un nouveau, ce qui ne l'empêche pas de s'installer dans le propre fauteuil de Maigret, et qui cherche à l'imiter en fumant une pipe et en buvant un demi monté par le garçon de la Brasserie Dauphine. (FEL, chap.6)

Vauquelin, assez familier avec le patron pour lui adresser des clins d'œil entendus à propos de Mlle Clémence (MEU, chap.1)

Verduret, encore un nouveau, jeune et gentil garçon, terriblement impressionné par son chef (CEC; chap.3)

À remarquer qu'au fil du temps, Maigret est entouré d'inspecteurs toujours plus jeunes, et qu'il ne lui reste parmi les anciens que ses fidèles (voir PAR, chap.1: "Fumel appartenait encore à la vieille époque, comme Janvier, comme Lucas, comme une vingtaine environ des collaborateurs de Maigret, mais les autres s'accommodaient des nouvelles méthodes [...]")

Barnacle, un ancien, déjà en place quand Maigret est arrivé au Quai, qui occupe depuis toujours le même poste. Il a deux ans de plus que Maigret, qui en a 52. Surnommé l'Enrhumé, il a de très grands pieds et porte toujours des costumes noirs et avachis, qui lui donnent un air de vieux célibataire malgré qu'il soit marié. Sa femme le trompe allégrement, et c'est lui qui doit s'occuper du ménage après le travail. Mais son aspect "miteux" lui donne un avantage indéniable dans son métier, car cela lui permet de passer inaperçu dans la foule et de prendre des photographies de suspects sans être remarqué. (DEF; chap. 2, 4 and 5).

Dufour, un des premiers inspecteurs à apparaître dans la série, puisqu'on le voit pour la première fois dans Pietr-Le-Letton (LET; chap.6, 11 et 15). A l'époque, il a 35 ans (Maigret en a environ 45), il parle trois langues, mais il a la manie de "compliquer les histoires les plus simples". Par contre, il est d'une "ténacité peu commune" pour les surveillances et les filatures, malgré sa tendance à prendre des airs mystérieux, ce qui agace Maigret. Il est petit ("menu et propret"), a une démarche sautillante et porte des complets gris à faux col haut et raide (TET, chap.1, 3) et a une femme jeune et jolie (TET, chap.4). Il est chargé d'une autre surveillance (puisque c'est sa spécialité!), dans PRO (chap.3).

Dupeu, un excellent inspecteur, mais qui a le défaut de débiter ses rapports d'une voix monotone en donnant de tas de détails inutiles (ASS, chap.6). Il a 6 ou 7 enfants (VIE, chap.6) . On le retrouve mentionné aussi dans BRA, CLI, COL et SEU.

Jussieu, qui fume tellement qu'il en répand une forte odeur de cigarette (ASS, chap. 5) et que l'on retrouve dans JEU (chap.1 and 4) et dans NAH (chap.1).

Lagrume, un homme long et triste, c'est l'aîné et le plus lugubre de tous les inspecteurs; il est affligé d'un rhume chronique et il a de grands pieds plats et sensibles. (tiens, mais on dirait un frère jumeau de Barnacle!). On le trouve dans ENF; (chap.7), dans FAN; (chap.6 and 7) et dans PAT (chap.5). C'est un des rares inspecteurs, en dehors des "fidèles", à avoir droit à quelques pages dans Les mémoires de Maigret (MEM; chap.5). Comme Lognon, il a une femme malade qui l'attend le soir pour qu'il fasse le ménage, et en plus, c'est lui qui se relève la nuit pour s'occuper du bébé de sa fille.

Santoni, un Corse, de petite taille, les cheveux gominés, fortement parfumé. C'est un nouveau lui aussi, qui a travaillé dix ans dans la brigade des jeux, puis dans celle des mœurs, dont il a gardé certaines attitudes qui vont déplaire à Maigret. ("On voyait bien qu'il n'y avait pas longtemps que Santoni était dans son équipe. Tout ce qu'il disait – et même le ton sur lequel il le disait – ne collait pas avec l'esprit de Maigret et de ses collaborateurs. [...] C'était toujours la même chose quand il prenait un inspecteur dans un autre service." (BAN, chap. 3). Mais Santoni se fera à l'esprit qui règne dans l'équipe de Maigret, et il y restera, puisqu'on le retrouve mentionné dans AMU (chap.8).

c) l'"arrière-garde" de Maigret (6)
Nous allons à présent nous intéresser à ceux que j'ai appelés l'"arrière-garde" de Maigret. Ce sont des inspecteurs dont l'apparition est régulière dans la série, à partir de l'époque Presses de la Cité.("3e cycle" du corpus). Ils sont venus, en quelque sorte, "renforcer" l'équipe personnelle de Maigret (constituée, comme dit supra, par les "4 fidèles" que sont Lucas, Janvier, Lapointe et Torrence). Chacun des personnages de ce groupe est cité, avec plus ou moins de détails, dans 7 à 12 romans, ce qui est un indice de fréquence important, si l'on considère le nombre de romans de ce troisième cycle qui se passent à Paris, soit 38, en ne prenant pas en compte MEM, ni PRE, ni FAC (Maigret étant à la retraite). Qui rencontre-t-on dans ce groupe?

Baron, qui apparaît pour la première fois dans SCR, puis que nous retrouvons dans PAR, où il a pris la planque dans l'ancienne chambre de Cuendet.(chap.5).Les planques sont d'ailleurs un peu sa spécialité, et Maigret sait que rien ne peut l'en distraire quand il est en poste. (CHA, chap.5). Il parle l'anglais, avec un mauvais accent (NAH, chap. 4). On le reverra au travail dans ASS, BRA, PAT et SEU.

Bonfils, qui entre en scène dans ECH. On sait peu de choses sur lui: il est marié, et c'est le meilleur pour ne pas se laisser semer dans une planque (PAT, chap.3). Par contre, il est mentionné dans de nombreux romans: AMU, SCR, TEM; CON; ASS, VIE, FAN, ENF et CHA.

Janin, que l'on découvre dans ECH. Il a un physique de maigrichon, une démarche oblique et un air perpétuel de chien battu. (PAT, chap.7). Il est marié et a des enfants. (ibid., chap.8). Il est aussi au travail dans SCR, COL, FOL, et, sous le nom de Jamin (que j'admets être le même personnage) dans FAN et CHA.

Lourtie, qu'on découvre pour la première fois dans REV (chap.1). Dans ce roman, il est décrit comme un ancien inspecteur de Maigret, et il été nommé à la brigade mobile de Nice. L'enquête est censée se passer vers la fin de la carrière de Maigret, ce qui rend plausible le "retour" de cet inspecteur dans les romans suivants. C'est un grand gaillard osseux, qu'on appelle souvent "le gros Lourtie", un "gros bouffi", même, d'après Aline Bauche (DEF, chap.4). à la voix forte et sonore, et Maigret l'aime bien. Il fume le cigare (VOL, chap.3), ou la cigarette (TUE, chap.3), voire la pipe! (VIN; chap.6). C'est un inspecteur consciencieux, qui connaît son métier (ENF, chap.6) et qui est le plus rapide à la machine à écrire (SEU, chap.2). Il apparaît encore dans PAR; FAN; DEF, NAH; FOL et CHA. Sa façon d'être et ses allures le rapprochent beaucoup de Torrence, dont il est en quelque sorte une pâle copie.

Neveu, que l'on rencontre pour la première fois dans ECH. Avant d'intégrer la brigade de Maigret, il a travaillé dix ans sur la voie publique en surveillant les voleurs à la tire (ASS, chap.6). Son aspect neutre et petit-bourgeois ne l'empêche pas de faire du bateau sur la Seine (CLO, chap.5) et d'adorer se déguiser lorsqu'il fait une filature (TUE, chap.3). On le verra encore dans AMU, FAN, FOL et SEU.

Vacher, que nous découvrons pour la première fois dans MEUoù il a "planqué" dans la maison de Mlle Clément, fumant cigarette sur cigarette, buvant le café préparé par la "grosse demoiselle"en chemise, à qui "[il aurait] volontiers dit deux mots" (chap.7), plus émoustillé par elle que Maigret ne l'a été un peu plus tôt dans une situation similaire (chap.3). On retrouve Vacher dans GRAoù Maigret lui "pique" son reste de bière (chap.6). Il a des enfants, qu'il lui est arrivé d'emmener du côté de Maisons-Laffitte (LOG, chap.6). Maigret a hésité à l'entraîner en expédition avec lui contre les gangsters (ibid.), mais il préfère le laisser de garde et partir avec ses "fidèles". C'est dans ce sens que j'appelle ce type d'inspecteur l'"arrière-garde", parce que Maigret lui-même établit une sorte de "hiérarchie" entre ses quatre inspecteurs préférés et les autres, qu'il appelle aussi "mes enfants", mais pour qui il n'a pas la même affection profonde qui le lie à ses fidèles. On verra encore Vacher dans JEU, ECH, ASS, BRA, CLI, COL et PAT, dans son travail habituel de policier (filature, recherche de renseignements, etc.)

Avec ce groupe d'inspecteurs, nous entrons un peu plus intimement dans les rapports de Maigret avec ses collaborateurs. Si les six personnages de ce groupe ne font pas partie de l'"équipe personnelle" (cf. PAR; chap.5), de Maigret, ce sont cependant des hommes que celui-ci apprécie, qu'il appelle "mes enfants" (ce terme est utilisé de nombreuses fois par le commissaire, par exemple dans MAJ, mal, HES, VIN, FOL; IND, et d'ailleurs de plus en plus sur la fin de la série: au moins 3 fois dans VIN et dans FOL!), et qu'il aime aller voir travailler dans leur bureau, appliqués comme des écoliers (cf. GRA, chap.6, FAN, chap. 6, VIN. chap.6).

D'ailleurs, que font-ils, dans ce bureau? La plupart du temps, ils écrivent à la machine ou sont en train de téléphoner (PAR, chap.1, NAH, chap.4, TUE; chap.1, IND, chap.6), et leur bureau, surtout quand ils sont au moins une quinzaine (NAH), voire une vingtaine (IND; CHA) à travailler en même temps, doit ressembler à une ruche bourdonnante!

Mais il peut aussi arriver qu'ils soient simplement en train d'attendre les ordres de leur patron, "le chapeau sur l'oreille, la cigarette au bec" (on dirait un descriptif de scénario de film!) (CEC, chap.1).

Et je ne résiste pas au plaisir de citer le début du chapitre 7 de MIN, qui résume parfaitement la relation familière – et quasi familiale – que Maigret entretient avec ses hommes:

"Ce n'était pas la première fois qu'il faisait une de ces entrées-là, moins en patron qu'en copain. Il ouvrait la porte du bureau des inspecteurs et, repoussant son chapeau sur la nuque, allait s'asseoir sur le coin d'une table, vidait sa pipe sur le plancher en la frappant contre son talon avant d'en bourrer une autre. Il les regardait les uns après les autres, occupés à divers travaux, avec l'expression d'un père de famille qui rentre chez lui le soir, content de retrouver les siens, et qui en fait le compte."

De leur côté, les inspecteurs éprouvent pour leur patron, dont la personnalité les écrase un peu (mal, chap.3), une affection telle qu'ils "sentent" ce qui se passe chez lui sans avoir besoin de lever la tête quant il arrive dans leur bureau (FAN, chap.6, DEF; chap.3). Ils ont aussi pour lui de l'admiration, s'efforçant de lui ressembler (DAM; chap.8). Ils connaissent assez sa façon de travailler pour ne pas avoir besoin de longues explications, et ils savent bien ce que cela veut dire, quand Maigret leur demande d'attendre avec un suspect dans une pièce voisine (SCR; chap.7), ou quand, selon une routine bien établie, ils se relayent pour reprendre un interrogatoire jusqu'à user la résistance d'un suspect. (CLO, chap.7).

d) les 4 fidèles
Comme déjà dit plus haut, nous laissons de côté pour le moment l'équipe des "4 fidèles", dont nous reprendrons l'analyse plus tard.

2) les inspecteurs de quartier
Nous allons étudier dans ce groupe les inspecteurs de quartier, avec qui Maigret est souvent amené à collaborer, surtout au début d'une enquête, parce que ce sont souvent les premiers arrivés sur les lieux d'un crime. Ce sont des inspecteurs en civil, des "bourgeois", comme on les appelle (cf. FAN; chap.1), qui ont leur bureau dans les mairies d'arrondissement ou dans un commissariat de quartier. (Pour les détails sur les arrondissements et les quartiers de Paris, voir l'article Arrondissements de Paris sur le site fr.wikipedia.org.)

Maigret a des rapports parfois ambigus avec eux: il les respecte, en souvenir, peut-être, de sa première enquête, où il a été "humilié", en tant que secrétaire d'un commissariat de quartier, quand on lui a retiré son enquête pour la donner à ceux du Quai des Orfèvres, et qu'il s'est juré, s'il appartenait un jour au Quai, de "ne jamais manifester de dédain à l'égard des pauvres types des commissariats" (PRE, chap.8); néanmoins, s'il reconnaît leur utilité et leur connaissance approfondie du quartier où ils travaillent, il arrive toujours un moment où il ne peut s'empêcher de prendre lui-même l'enquête en main, car il ne peut confier à personne le soin de "renifler" dans tous les coins à la recherche d'une atmosphère et d'une vérité qu'il est finalement le seul à pouvoir sentir.

De plus, Maigret tient à faire le travail d'investigation dans les règles: cf. PAR, chap.2: "Comme vous le savez, c'est l'affaire de la brigade criminelle. Ce qui ne nous empêche pas d'accepter ou de solliciter l'aide des inspecteurs d'arrondissements."

Quant aux inspecteurs de quartier, ils envient leurs collègues de la "Grande Maison", et essaient de garder pour eux les affaires intéressantes (FAN, chap.1 et COL, chap.2), ce qui n'a pas l'heur de plaire à Maigret.

a) les inspecteurs (27)
Passons en revue les noms des inspecteurs de quartier que rencontre Maigret dans ses enquêtes, en n'oubliant pas que tous ne sont pas cités nommément, et que Simenon se contente parfois de dire que Maigret a croisé un inspecteur ou le commissaire du quartier, sans lui donner de nom.

1er arrondissement:Leboeuf, qui connaît à fond les Halles (VIN, chap.6)
Lequeux, que Maigret connaît bien (MOR; chap.1)
3e arrondissement:Bassin, que Maigret connaît depuis vingt ans (DEF, épilogue)
Bonfils (LOG, chap.6)
Danvers (LOG, chap.6)
Justin (VOY, chap.1)
Neveu, qui est depuis longtemps dans le métier (BAN, chap.1)
Nicolas (un colosse qui aime la bagarre) (LOG, chap.6)
9e arrondissement:Dubois, (FAN, chap.7)
Julien, qui est marié et a des enfants (VIC, chap.3)
Lamballe (MME, chap.3)
10e arrondissement:Judel, un garçon terne mais consciencieux (COR; chap.1)
14e arrondissement:Boisset (SCR, chap.7)
16e arrondissement:Jeannet (CON; chap.4)
17e arrondissement:Fourquet (VIN, chap.1)
Vanneau (GRA; chap.3)
18e arrondissement:
nous croiserons ici les collègues de Lognon:
Alfonsi, un Corse (TEN, chap.1)
Bernard (CLI; chap.3)
Chinquier, qui est âgé de 35 ans, qui porte de petites moustaches brunes, et qui fait de minutieux rapports que Maigret lui laisse lire en détail pour ne pas le vexer (FAN; chap.1)
Créac (FAN; chap.1)
Deliot (FAN; chap.1)
Duffieux !(PAR. Chap.6)
Durantel (FAN; chap.1)
Dutilleux, qui adore se déguiser, surtout en ivrogne (DEF; chap.3)
Janin (TRO; chap.2)
Marsac (mal, chap.2)
Véliard (IND; chap.1)
20e arrondissement:Bornique, qui s'entête à rivaliser avec la PJ (COL; chap.2)

b) les commissaires (11)
Je citerai ici les commissaires de quartier, avec qui Maigret n'entretient pas toujours les meilleurs rapports (est-ce à cause du souvenir de ses démêlés avec son ancien chef Maxime Le Bret (MEM)?), et que Simenon, en tout cas, a vite fait d'éliminer de l'histoire après leur apparition au début d'un roman ! Ici aussi, comme pour les inspecteurs, Simenon ne donne pas toujours les noms des commissaires que Maigret rencontre.

Ascan, du 1er arrondissement, un homme très élégant et très cultivé (SEU; chap.1)
Beulant, du 9e arrondissement (PIC; chap.2)
Clerdent, du 17e arrondissement (PAT, chap.1)
Jadot, du 15e arrondissement, que Maigret connaît bien et pour lequel il a beaucoup de sympathie (une fois n'est pas coutume!) (CHA; chap.4)
Jenton, du 1er arrondissement (FOL, chap.1)
Lambilliote, du 8e arrondissement (HES, chap.5)
Magrin, du 10e arrondissement (COR, chap.1)
Manicle, du 14e arrondissement, un petit homme sec et moustachu que Maigret connaît depuis 20 ans (NAH; chap.2)
Piget, du 15e arrondissement (VOL; chap.2)
Saint-Hubert,  du 6e arrondissement, qui a à peu près l'âge de Maigret (entre 55 et 60 ans), qui le connaît depuis ses débuts. Un rouquin long et maigre, un peu lent et solennel. (BRA, chap.1)
Segré, du 9e arrondissement (ASS, chap.1)

c) Fumel, Louis, et Lognon
J'ai gardé une place particulière pour trois inspecteurs de quartier dont Simenon a fait un portrait plus détaillé. Il s'agit de Fumel, de Louis et de Lognon. Comme dit plus haut, Lognon sera examiné à part, parce qu'il est un personnage relativement important dans la série, d'autant plus qu'on le retrouve dans d'autres romans hors du cycle des Maigret.

Fumel
Parlons d'abord de Fumel, qui apparaît dans PAR. Aristide de son prénom, c'est un inspecteur du 16e arrondissement, qui appartient encore à la "vieille époque", comme Janvier ou Lucas. Il n'a jamais pu monter en grade à cause de ses problèmes en écriture, et il a débuté à peu près à la même époque que Maigret, il y a 29 ans. Après un an de mariage, sa femme l'a quitté, et il continue à la rechercher partout, ce qui ne l'empêche pas d'accumuler les histoires de cœur malheureuses. Il a 51 ans, un physique ingrat, mais c'est un des meilleurs inspecteur de Paris.

Par certains côtés, il fait penser à Lognon (avec qui Simenon lui-même le compare au début du chapitre 7), mais un Lognon qui, malgré ses malheurs, ne serait pas devenu grognon, mais se serait résigné à son sort.

C'est un genre d'inspecteur que Maigret apprécie, parce que, contrairement à d'autres, il ne cherche pas à entrer en concurrence avec les hommes du Quai, mais qu'il collabore en tenant compte des ordres que lui donne Maigret (nous découvrons là un commissaire, qui, malgré tout, tient à conserver les prérogatives de sa brigade!). De plus, Maigret a un faible pour ces "gagne-petit", ces hommes qui, tels des fourmis, poussent patiemment et laborieusement leur fardeau dans la vie.

Louis
Voyons maintenant l'inspecteur Louis, que nous rencontrons dans IND. Il travaille dans le 9e arrondissement, et connaît à fond la faune (mauvais garçons et filles) du quartier de Pigalle, où il est né, et qu'il n'a jamais quitté. Il a environ 45 ans, et il a perdu sa femme, renversée par un autobus, à 30 ans. Il continue de porter le deuil et de s'habiller tout en noir (y compris la cravate!), ce qui le fait le surnommer le Veuf. Il ne fume pas (plutôt rare pour un inspecteur!) et ne boit que des quarts Vichy.

Il se contente sagement (contrairement à un Lognon qui en veut à la terre entière de ne pouvoir entrer au Quai!) de son poste d'inspecteur de quartier, et a fait de son métier sa seule passion. Maigret a pensé à l'attacher un moment à sa brigade, mais c'est un personnage trop lugubre pour l'atmosphère volontiers enjouée du bureau des inspecteurs du Quai.

Il a la parole et les gestes lents, fait ses rapports avec un grand souci d'exactitude. Il a la peau très blanche, les lèvres très rouges et une épaisse moustache noire. Il est plutôt timide, rougit facilement, mais c'est un garçon intelligent, qui accomplit seul dans son coin (en traînant l'oreille dans les cafés et les bars de Montmartre), un travail patient, sans solliciter l'aide du Quai, et surtout sans empiéter sur le terrain de la brigade criminelle, ce qu'apprécie Maigret (voir supra Fumel)! Janvier, lui aussi, est assez jaloux de ses prérogatives, et n'est pas trop content de l'intrusion de Louis dans l'affaire Marcia.

Et si Louis rêve parfois à une promotion au Quai, il n'y croit pas trop, d'abord parce qu'il a besoin de travailler seul, et ensuite parce qu'il est trop attaché à son quartier de Pigalle.

Lognon
cf Spécial Lognon

3) Joseph Moers
Nous allons étudier ici le personnage de Moers, un spécialiste de l'Identité Judiciaire. Il a un travail différent des autres inspecteurs, mais j'ai tenu en parler, parce que c'est un personnage important des romans, et avec qui Maigret collabore volontiers.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Maigret ne se désintéresse pas des indices matériels. Seulement, au contraire d'un Hercule Poirot, qui fait fonctionner ses "petites cellules grises" en se basant sur ces indices, le commissaire les utilise comme un élément parmi d'autres, les englobant dans un tout où entrent, autant que des empreintes ou des traces de sang sur un tapis, l'atmosphère du lieu du crime, les réactions des suspects ou le passé de la victime. Il ne refuse pas les indices matériels, mais il les remet à leur juste place dans un ensemble. Voir JAU, chap.9, la discussion entre l'inspecteur Leroy et Maigret:

"–Pourtant, je constate que maintenant vous en arrivez aux indices matériels, après que...
–Justement, après! Après tout! Autrement dit, j'ai pris l'enquête à l'envers, ce qui ne m'empêchera peut-être pas de prendre la prochaine à l'endroit...Question d'atmosphère... Question de têtes...
"

Moers apparaît pour la première fois dans GAL, au chapitre 6. Maigret l'a appelé à Sancerre pour déchiffrer une lettre brûlée, le genre de tâche que cet homme patient est le mieux à même de faire. D'emblée, et à l'encontre d'autres personnages secondaires, Simenon nous donne des indications précises sur lui: son prénom est Joseph, il est d'origine flamande, c'est un grand garçon maigre et roux, d'une patience infinie dans son travail.

Il est toujours tellement concentré sur son travail qu'il ne sourit jamais (MOR); il ne s'énerve jamais (MME), c'est "l'image même de la paix intérieure" (JEU, chap.4). Son aspect placide contraste souvent avec un Maigret pressé de connaître les résultats des analyses, qui tourne en rond autour de lui, contenant mal son impatience. (GAL, MOR, etc.)

Il porte d'abord un pince-nez (GAL), avec d'épais lorgnons qui protègent ses yeux bleus toujours un peu étonnés (FAN) et timides (MOR) de myope (TET), puis plus tard de grosses lunettes (MME); il n'a ni barbe, ni moustache (TET), il est vêtu d'un complet toujours fripé (IND) et habite un logement d'étudiant au Quartier Latin (IND). Il doit avoir une dizaine d'années de moins que Maigret ("jeune homme" dans GAL et TET), où Maigret en a 45.

Il a des connaissances dans de nombreux domaines: assurances (GAL), graphologie (GAL), papiers et encres (TET, ECH), étude des poussières (MOR, GRA), empreintes digitales (MOR), portraits-robots (MME), test de la paraffine (VIE, PAR, PAT); il possède des listes et des catalogues de toutes sortes d'objets (TEN); et s'il reste modeste sur ses capacités, il n'en est pas moins "rose de plaisir" (TET), lorsqu'il peut parler de ce qu'il connaît bien, et une petite flamme satisfaite peut danser dans ses yeux (MME). Il n'a pas d'autre passion que son laboratoire, où il passe quasiment toutes ses journées et ses nuits, n'ayant pas de famille, et il "exulte" quand il peut emporter, dans son "repaire" qu'est le laboratoire, du matériel à analyser (MOR).

Maigret l'a d'abord vouvoyé (GAL), (TET), mais il a vite passé au tutoiement (MOR, MME, GRA, TRO, JEU, COR, TEN, ECH, VIE, PAR, CLI, FAN, PAT, NAH, SEU, CHA), avec parfois des "oublis" (ou est-ce plutôt un oubli de Simenon?), où le commissaire le vouvoie à nouveau (LOG, TEM, VIE, BRA, PAT, NAH, VOL, FOL, SEU, IND). Le problème du tutoiement et du vouvoiement sera repris plus en détail lorsque nous étudierons les "4 fidèles".

Sa relation à Maigret est assez semblable à celle qui lie le commissaire à ses autres inspecteurs: Maigret lui parle sur un ton affectueux (TET), l'appelle "mon petit Moers", ou "vieux", avec la même familiarité dont il apostrophe ses "fidèles". Il peut même l'appeler "fils" dans ses moments de "rumination" (LOG). Et, parce qu'ils travaillent depuis si longtemps ensemble (VIE), au fil du temps, Maigret finira par le considérer comme un "vieil ami" (PAR), un "vieux camarade" (PAT), et il a de la peine à imaginer l'Identité Judiciaire sans lui (IND).

Moers, quant à lui, est ému de voir le patron se débattre dans les difficultés (TET), et il sait que le commissaire, lorsqu'il vient le rejoindre dans les laboratoires de l'Identité Judiciaire, installés dans les combles du Palais de Justice (MME, chap.5), ne le fait pas seulement pour connaître les résultats de leurs recherches, mais aussi pour s'y réfugier dans le calme et y retrouver une certaine sérénité (TET; chap.4; MME, chap.5; JEU, chap.4; IND; chap.4). Moers, comme les "4 fidèles", voue à son patron un véritable "culte" (TET; chap.4).

B) les provinciaux
Nous étudierons ici les collaborateurs que Maigret est amené à côtoyer dans ses enquêtes hors de Paris. A quelques exceptions près, on se rendra compte, en parcourant le corpus, que Maigret n'entretient en général pas de rapports très cordiaux avec ces personnages, en particulier les inspecteurs. Sans doute faut-il y voir, de la part du commissaire, surtout de la nostalgie de ne pas avoir près de lui son équipe habituelle, qui connaît sa façon de travailler.

a) les inspecteurs: (21)
Souvent jeunes, ils agacent Maigret par leur désinvolture; le commissaire est peut-être aussi un peu jaloux de la connaissance du "terrain" qu'ils ont acquis, et qui manque à Maigret, qui se sent maladroit, pas à sa place et qui s'en irrite. (cf. AMI:"[l'inspecteur] jouait l'ancien, qui connaît les lieux et les gens. Maigret était le nouveau, ce qui est toujours un rôle assez déplaisant.")

Nous allons rencontrer ici:

Benoît, un jeune inspecteur à l'aéroport de Nice, (VOY) qui accueille Maigret en arborant une tenue légère et estivale(sans veston, chapeau de paille et chemise blanche), exactement le genre de tenue qui énerve le commissaire quand celui-ci débarque, vêtu de son complet sombre de Paris, dans un endroit éclatant de soleil et de chaleur (voir infra)

Besson, Thiberge et Vallin, trois inspecteurs qui travaillent avec Maigret à la Brigade mobile d'une ville de province indéterminée (cho). Besson est un petit râblé à l'allure de boxeur, qui se croit toujours plus malin que les autres. Il joue au billard avec Thiberge.

Boutigues, un inspecteur Niçois, ou plutôt Nicéen, qui accueille Maigret à Antibes (LIB). Son nom fait sourire Maigret. Il porte un complet gris perle, un œillet rouge à la boutonnière et des souliers à tiges de drap. (Voilà encore qui va irriter Maigret, qui n'aime pas beaucoup les inspecteurs "tirés à quatre épingles"!). Il est petit, a une démarche sautillante, parle vite, beaucoup et avec passion, et il tourne autour de Maigret un peu comme une mouche bourdonnante, alors que le commissaire est accablé par la chaleur et le soleil.

Castaing, qui travaille à la police du Havre depuis six ans (DAM). Il a les cheveux bruns et drus, le front bas, le visage sanguin. Il est marié. Il conduit une petite Simca noire. Il joue aux cartes. Il écrit ses notes dans un joli carnet recouvert de cuir rouge (jaloux, Maigret, avec son calepin noir de blanchisseuse ?!)
Il poursuit assidûment son enquête, aime réfléchir tout haut, mais désespère de présenter ses raisonnements à Maigret, qui l'écoute vaguement d'une oreille. Il a de la peine à comprendre la façon de travailler de Maigret, la placidité de celui-ci et sa façon de s'"imprégner" de l'atmosphère ambiante. L'air "sérieux et affairé" de Castaing apparaît même comique à Maigret. Il finira cependant par le tutoyer, lui aussi, ce qui "était un signe", et à l'appeler "mon petit" ou "fiston".

Chabiron, un inspecteur de la Brigade mobile de Poitiers, envoyé à Fontenay (PEU). Même s'il appelle Maigret "patron" (comme tous les policiers de France aiment le faire, cf. supra), il n'est pas trop content de voir Maigret sur les lieux du crime, où il préférerait avoir à lui seul le bénéfice de l'enquête. Il doit être pêcheur. Il est chargé seul de l'enquête, parce que son collègue Levras a dû rentrer à cause de sa femme qui va accoucher. Chabiron tutoie aussi bien les coupables que les témoins, croyant ainsi les impressionner. Il s'appuie, lui aussi, comme Leroy, sur les "bonnes vieilles méthodes" de recherche d'indices, en tire des conclusions en regardant Maigret d'un œil goguenard. Hélas pour lui, les faits lui donneront tort, et c'est Maigret qui, une fois de plus, aura eu l'intuition de ce qui s'est réellement passé.

Dicelle et Trigaud, de Clermont-Ferrand, venus à Vichy avec leur chef Lecoeur (voir infra) (VIC): Dicelle est un grand garçon aux cheveux hirsutes, qui lit des bandes dessinées. Le long Trigaud est un peu vexé de voir que Maigret ne lui fait pas de confidences. Mais n'oublions pas que même avec ses proches collaborateurs, Maigret s'épanche rarement, et c'est à eux de deviner ce que ressent leur chef.

Féret, inspecteur à Nice (JEU), qui a travaillé pour Maigret avant de partir pour le Midi, à cause de la santé de sa femme. Maigret n'aura avec lieu qu'un contact téléphonique, mais efficace, car Féret s'est très bien débrouillé pour lui trouver des renseignements sur Louise Laboine.

Grenier, inspecteur de Nevers envoyé à Sancerre (GAL). Il est marié et il allait partir en congé quand l'affaire Gallet lui est tombée dessus. Il parle pour le plaisir de parler, et Maigret écoute à peine ce "bourdonnement obstiné" (il n'aime pas les inspecteurs trop bavards!). Il ne fera que passer rapidement dans l'histoire, tout heureux de confier l'enquête à Maigret et d'en être débarrassé (au moins un qui n'est pas jaloux de Maigret !).

Grollin, inspecteur de la Brigade Mobile de Nantes, que Maigret appelle au téléphone (MEU). Maigret le tutoie, et Grollin l'appelle "patron".

Guillaume, de la Brigade mobile de Nantes (JUG), à qui Maigret téléphone et qu'il vouvoie en l'appelant de son familier "vieux".

Julien, inspecteur à Nice (PIC). Il y a été transféré de Limoges. C'est le fils d'un ancien inspecteur de Maigret, qui a pris sa retraite sur la Côte d'Azur. Maigret l'a connu tout gamin, et le petit Julien a gardé toute son affection au commissaire, ce qui rend Lapointe un peu jaloux! Mais Julien aura été bien utile pour obtenir des renseignements Oscar Bonvoisin.

Lechat, qui appartient à la brigade mobile de Draguignan et enquête à Porquerolles (AMI). Maigret l'a connu lorsqu'il travaillait à Luçon. Né au bord de la mer, il est petit ("minuscule", pense Maigret), blond, et il accueille Maigret dans une tenue (lui aussi!) des plus estivales: complet réséda et chemise à col ouvert, sans chapeau (ce qui lui vaut un beau coup de soleil!) et des espadrilles aux pieds. Voilà qui va encore irriter Maigret, qui souffre de la chaleur dans son complet sombre!
Il appelle Maigret "patron", parce qu'il y a "peu de policiers en France pour résister au plaisir de lui dire "patron" avec une familiarité affectueuse." La femme de Lechat l'a quitté, après l'avoir trompé avec frénésie, ce que Maigret avait complètement oublié, et ce qui lui vaut de faire une belle "gaffe".
Néanmoins, si Maigret est d'abord un peu agacé par l'énergie déployée par Lechat, pétulant, impatient, excité comme un "chien de chasse qui court en tous sens autour de son maître", il finit par apprécier son efficacité, et à l'appeler "mon petit"et à le tutoyer, comme il le fait à Paris avec ses collaborateurs les plus proches.

Le Goënec, jeune inspecteur à la Brigade mobile de Toulon, arrivé depuis 3 jours de Brest, et qui va suivre Gaston Meurant (ASS). Maigret n'aura qu'un contact téléphonique avec lui.

Leroy, de la Brigade mobile de Rennes, qui accompagne Maigret à Concarneau (JAU). Il a 25 ans, une allure de garçon bien élevé. Il vient de finir ses études et travaille pour la première fois avec Maigret, dont la manière d'agir va beaucoup le dérouter. La tête farcie de ses connaissances scolaires encore toutes fraîches, il ne comprend pas que Maigret n'attache pas plus d'importance aux empreintes et aux autres investigations scientifiques, et que le commissaire agisse sans trop se préoccuper des prescriptions légales. Maigret le vouvoie, l'appelle "petit" ou "mon vieux", le regarde, avec une affectueuse ironie, chercher, en digne émule d'un Sherlock Holmes, à tirer des conclusions et des déductions de ses observations, alors que Maigret, lui, "ne dédui[t] jamais". Il faudra du temps au jeune inspecteur pour commencer à "deviner" les méthodes du commissaire, qui l'avertira cependant de ne "surtout pas prendre modèle sur [lui], ni essayer de tirer des théories" sur les façons de faire de Maigret, dont la "méthode [est] justement de ne pas en avoir..."

Machère, un inspecteur de Nancy envoyé à Givet (FLA): C'est un homme jeune, au visage tout rond, jovial et très actif, au parler net. Il ne fume pas, mais boit volontiers, ce qui le rend volubile. Il est volontiers triomphal quand il a découvert quelque chose, une attitude que Maigret n'apprécie pas.
Maigret le vouvoie, l'appelle "mon vieux." Il ne le tutoie que quand Machère est venu violemment le réveiller, et ce tutoiement est plutôt dû à la mauvaise humeur de Maigret, qui n'aime pas être réveillé en sursaut, qu'à une réelle sympathie de sa part. La preuve, c'est que Maigret ne se gêne pas, pendant qu'il fait sa toilette, pour éclabousser l'inspecteur!
Pas rancunier, le commissaire laissera le triomphe de l'enquête à Machère, en l'avertissant cependant, comme il l'a fait pour Leroy de faire "Attention aux conclusions, Machère! C'est tellement dangereux de vouloir conclure..."

Méjat, qui est inspecteur à Luçon quand Maigret y a été "exilé".(JUG) Autre lieu, autre atmosphère...Maigret, ici, n'est pas accablé par la chaleur du sud, mais essaie de noyer son ennui dans les pluies de la Vendée, et son humeur s'en ressent fortement. C'est dire s'il apprécie peu Méjat, dont la présence insupportable, en tant qu'unique inspecteur, lui est imposée par les circonstances.
Méjat a une chevelure gluante de brillantine à l'odeur incommodante, il rit bêtement au récit d'Adine Hulot et se vante volontiers de ses conquêtes féminines. Il parle avec un sonore accent toulousain en prenant une voix stridente au téléphone, il n'est pas sensible aux nuances. Toujours tiré à quatre épingles (il lui arrive de porter une ridicule écharpe verte), il a la manie de calligraphier ses rapports. Portrait d'un personnage des plus irritants pour Maigret, qui lui trouve un air "complètement idiot" et le compare à un "coquelet mouillé faisant sécher ses plumes au soleil"!
Maigret le tutoie, l'appelant familièrement "vieux", mais il n'a pas avec lui la relation qu'il entretient avec ses collaborateurs parisiens, car Méjat n'a pas compris comment réagir aux "méthodes" d'interrogatoire de Maigret.

Piéchaud et Boivert, deux inspecteurs de la Brigade mobile de Poitiers, qu'on envoie aux Sables-d'Olonne (VAC), et qui connaissent leur métier. Piéchaud, un grand gaillard de 35 ans, garde une cicatrice à la suite d'une arrestation mouvementée. Boivert a 30 ans. D'avoir travaillé autrefois avec le commissaire ne les empêche pas d'avoir un peu oublié l'état de "mutisme grognon" où peut se mettre Maigret pendant qu'il rumine une affaire, et c'est en vain qu'ils cherchent à le faire parler, ne s'attirant de la part du commissaire qu'un juron fatigué et bourru.

b) les commissaires: (13)
Nous rencontrerons ici des collègues provinciaux de Maigret, qui les a connus, pour la plupart, alors qu'ils étaient à Paris avant d'être nommés en province.

Bastiani, commissaire de la PJ de Nice (FAN), que Maigret appelle, au téléphone, "mon vieux" et à qui il demande des renseignements sur Mirella. Il le vouvoie d'abord, puis sous le coup de l'agitation, se met à le tutoyer.

Blanc, de la Brigade mobile de Toulon (ASS), qui a à peu près l'âge de Maigret (environ 55 ans). Maigret l'a connu au Quai des Orfèvres. Blanc l'aidera à suivre la piste de Gaston Meurant.

Boisvert, commissaire central à Draguignan (AMI), connu du chef de la PJ pour être un type bien, qui insiste auprès de lui pour que Maigret aille enquêter sur le meurtre de Marcellin.

Boutang et Charmeroy (IND): Boutang est commissaire de la PJ de Toulon (un collègue de Marella, sans doute) et Maigret le connaît bien. Charmeroy est commissaire de police à Bandol. Ce sont deux hommes solides, qui connaissent bien leur métier.

Féron, commissaire de police à Fontenay (PEU). Il est petit, mal bâti et brun, fume la cigarette. Il est marié. A l'opposé de Mansuy, il n'aime pas que Maigret empiète sur son territoire, et il prend des initiatives qui conduiront au drame. Il croit qu'il a "gagné" contre Maigret, mais, une fois de plus, c'est ce dernier qui découvrira le véritable coupable, parce qu'il est le seul qui aura "senti" la vérité.

Gabrielli, commissaire de police à Meung-sur-Loire (ceu). Il a travaillé une fois avec Maigret quand il était inspecteur. Maigret, pris au milieu d'une étrange affaire dont il ne peut révéler la vérité, qu'il connaît, refusera de collaborer avec lui.

Girard, commissaire de la Brigade mobile du Havre, chargé de l'enquête à Fécamp (REN). Il donne l'impression de ne pas prendre beaucoup d'intérêt à son enquête, pas plus que le commissaire de Fécamp, au point qu'il laisse à Maigret le soin de terminer les interrogatoires qu'il a menés sans grande conviction , et il a même l'air de s'être désisté de l'affaire, puisque c'est un commissaire nommé Grenier qui classe l'affaire à la fin de l'histoire. Girard va quitter Fécamp sans s'intéresser à cette "histoire embrouillée de marins", que Maigret va démêler en se mettant à la place des protagonistes.

Lecoeur, qui a été quinze ans plus tôt un des inspecteurs de Maigret, et qui est devenu chef de la PJ de Clermont-Ferrand (VIC). Son prénom est Désiré. Il a cinq ans de moins que Maigret (qui en a environ 55). Lecoeur est marié et a quatre garçons, dont l'aîné a 18 ans et deviendra peut-être champion de natation.
Maigret le vouvoie (Lecoeur a pris du grade, tout de même!) et l'appelle "mon vieux". Lecoeur, quant à lui, continue d'appeler Maigret "patron", comme quand il était encore dans son service, mais, comme le fait remarquer Mme Maigret, tous les policiers le font, pas tellement par habitude, mais plutôt par affection.
Avec les années, Lecoeur a pris du ventre, et quelques poils blancs dans ses moustaches rousses en pointes. Il fume la cigarette avec un fume-cigarette. Il a des yeux clairs, un regard un peu naïf, mais Maigret se souvient de lui comme de l'un de ses meilleurs collaborateurs, même s'ils ont une approche différente d'un problème (de toute façon, qui pourrait avoir la même approche que Maigret, dont la manière de "sentir" et de s'"imprégner" est unique et, en quelque sorte, sui generis). Lecoeur aura à cœur (sans jeu de mots...) de mener son enquête à bien, abattant du bon travail, en excellent enquêteur, selon Maigret (n'oublions pas que Lecoeur a été à bonne école!).

Leduc, c'est un cas un peu à part, parce qu'il s'agit en fait ici d'un ex-collègue de Maigret à la PJ, qui a pris sa retraite deux ans plus tôt et s'est installé en Dordogne (FOU). J'en parle quand même, pour souligner le contraste entre ce personnage et Maigret. Leduc n'est pas marié, il vit avec une vieille servante, il conduit une vieille Ford. Depuis qu'il a quitté la police, il a pris un teint rose et fleuri, de l'embonpoint. Il fume la pipe. Il a une petite moustache rousse, et des mains grassouillettes. Il porte un chapeau de paille et de gros souliers de chasse. Il doit avoir un peu "perdu la main", est devenu plus timoré, plus prudent, s'inquiétant du qu'en-dira-t-on, s'offusquant de la manière à la fois directe et jubilatoire dont Maigret mène son enquête. Mais il aidera quand même Maigret, un peu à contrecœur, à terminer son enquête.

Mansuy, commissaire de police aux Sables-d'Olonne (VAC). C'est un petit roux, aux yeux bleu clair, à l'air timide et bien élevé, avec une grosse tête. Il est célibataire. Il n'a pas l'air d'un vrai commissaire, et en plus il est un peu impressionné par Maigret, n'imaginant pas qu'un commissaire de la PJ puisse mener une enquête de la façon dont Maigret le fait. Sa réaction face à la mort de la petite Lucile montrera bien qu'il n'est "pas né pour ce métier-là", et qu'il est dépassé par les événements. Et c'est Maigret, une fois de plus, qui mènera l'enquête à sa conclusion.

Marella, qui dirige la PJ de Toulon (FOL). Il a débuté en même temps que Maigret au Quai des Orfèvres, et les deux hommes se tutoient. Il est brun, pas très grand, mais vif. Il a pris du ventre (comme Maigret, probablement ?!). Leur entente est très bonne sur cette enquête (ils partagent un petit rosé de Provence, gage d'amitié), et il n'y a pas trace ici de rivalité entre eux. Marella est né à Nice, et il connaît tous les mauvais garçons et les filles de la Côte. Il est marié à Claudine, et il a un fils de quinze ans, Alain, qui ne veut surtout pas devenir policier !

c) un Cadavre dans un placard...:
Justin Cavre
J'ai mis à part un personnage un peu particulier, avec lequel Maigret a une relation assez ambiguë: c'est Justin Cavre, que le commissaire va rencontrer à St-Aubin-les-Marais (CAD). Ce n'est pas vraiment un inspecteur de province, ni même un véritable inspecteur, puisqu'il a été radié de la police et qu'il a monté une agence de détective privé. J'en parle néanmoins ici parce que Maigret le rencontre dans une enquête qu'il mène en province.

Cavre a un visage pâle et sinistre, aux paupières rouges, une silhouette triste et décharnée, et son aspect lui a valu son surnom, qu'on lui a donné il y a plus de vingt ans à la PJ. C'est un homme intelligent (probablement le plus intelligent que Maigret ait connu dans la police), et il serait peut-être devenu commissaire avant Maigret, sans son caractère méfiant et les irrégularités qu'il a commises dans son service, à cause de sa femme. Il souffre, en plus, d'une grave maladie de foie, qui ne lui permet pas de boire autre chose que de l'eau.

Maigret va le trouver sur son chemin tout au long de son enquête, dans une sorte de partie de "cache-cache" avec lui, jouant à qui sera le premier à trouver les bons renseignements. Les faits et gestes du commissaire à St-Aubin seront en partie conditionnés par la présence de Cavre, que Maigret essaie tout au long de devancer, et, en ce sens, la traduction anglaise du titre du roman (Maigret's Rival) donne une bonne idée de leur relation, car il s'agit bien d'une rivalité.

Dans cette partie qui se joue entre eux, Maigret, s'il perd en quelque sorte la première manche, ne se sentant pas à sa place, doutant presque de lui-même, ayant l'impression que l'humeur de Cavre "déteignait sur lui", croyant presque au "triomphe du malchanceux, du malfoutu, de l'envieux", finira tout de même par emporter la victoire, faisant perdre à Cavre son assurance, poussant celui-ci à une "involontaire admiration".

Car si Cavre a en quelque sorte "gagné la partie", parce qu'il a fait disparaître les pièces à conviction, suborné les témoins et empêché ainsi de livrer le coupable à la justice, Maigret n'est pas dupe, et il atteindra tout de même à la vérité, forçant le coupable à se dénoncer, et jouant en quelque sorte le "raccommodeur de destins" en poussant Alban à épouser Geneviève, en sachant pertinemment que cette solution est en quelque sorte leur châtiment.

Maigret trouve Cavre ridicule et irritant, mais il éprouve en même temps une certaine pitié à son égard ("Au fond, Maigret ne lui en voulait pas. Il le plaignait. Il s'acharnait sur lui, il était décidé à en avoir raison, en même temps qu'il ressentait une certaine pitié pour cet homme qui n'était en somme qu'un raté."), sans doute parce que Cavre, avec sa méfiance congénitale, sa haine et son abord pessimiste des hommes, est à l'opposé d'un Maigret, qui, malgré (ou à cause de ?) son expérience, n'en garde pas moins un optimisme fondamental face à l'être humain, reflétant bien en cela les idées de son créateur...

B) Strangers in the light
Nous allons étudier ici les policiers que Maigret va rencontrer dans ses enquêtes menées hors de France. Notre commissaire est peu voyageur, et il ne s'aventure hors de France que quand il y est contraint et forcé par les circonstances d'une enquête. Les pays qu'il visite, d'ailleurs, se résument à quelques-uns: les USA (parcours de Simenon oblige...), la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas (sur les traces de Simenon, encore...), la Suisse et l'Allemagne (cette dernière très peu, uniquement dans PHO, si je ne me trompe).

Quant à ses vacances, s'il les passe au bord de la mer, c'est sur les côtes françaises, ou alors il se rend en Alsace dans la famille de sa femme. Deux exceptions: un voyage, d'ailleurs mal commencé (man), avec sa femme en Angleterre quand il est à la retraite, et une traversée rapide de la Suisse quand il se rendait en vacances avec sa femme, dans un endroit non indiqué (PAR). Et sa retraite, c'est au cœur de la France qu'il va la passer, en vrai amoureux du pays français qu'il est!

1) Messieurs les Anglais... passez les premiers! (3)

Bryan, un homme du Yard mis à la disposition de Maigret à Londres par M. Pyke (REV). Maigret le trouve élégant: il porte, lui aussi, une fleur blanche à la boutonnière. Maigret, d'ailleurs, en fait presque une "fixation", de cette fleur à la boutonnière (voir supra, les inspecteurs provinciaux, et aussi infra), symbole pour lui d'une certaine élégance qui l'irrite mais qu'il jalouse aussi un peu. Il est intelligent, mais Maigret est un peu vexé qu'il préfère adresser son rapport à son supérieur hiérarchique, plutôt que directement à lui-même. Décidément, Maigret n'est pas chez lui, et sa renommée n'a pas traversé le Channel!

Fenton, un collègue de Bryan (REV), un très bon agent, mais qui se fait vite remarquer, parce qu'il est petit, très roux et porte des moustaches flamboyantes. Maigret a vite compris qu'il est "inutilisable"!

Pyke, que Maigret va rencontrer pour la première fois en France (AMI), lors d'une visite de l'inspecteur du Yard, envoyé pour apprendre à connaître les "méthodes" de Maigret. Celui-ci n'est est pas flatté, au contraire, il a l'impression d'être "mis en observation", un peu comme un insecte sous un microscope. M. Pyke a 35 à 40 ans, mais il a l'air si jeune qu'il fait plutôt penser à un étudiant. Il donne l'impression d'être très intelligent, si intelligent qu'on a "l'impression de l'entendre réfléchir", ce que Maigret finit par trouver fatiguant. (On le comprend, lui qui répète toujours qu'il ne "pense" pas!). Maigret a un peu honte d'en vouloir à M. Pyke de sa présence, car celui-ci est "l'homme le plus sympathique de la terre", mais il est si discret, si effacé, mais en même temps si présent que cela en devient exaspérant! Et en plus, M. Pyke a une façon de regarder Maigret qui l'oblige à parler (lui qui a horreur de s'expliquer!).
Pyke parle français, avec des nuances très précises et terribles d'ironie, rien ne l'étonne et son visage ne trahit aucun sentiment (ah, l'imperturbabilité anglaise!!). Il ne fume pas. Il est aussi correctement impeccable dans son complet gris qu'il est "confortable" en maillot de bain et espadrilles. Il joue aux échecs. Il aime le whisky et le champagne. Maigret apprendra cependant à apprécier son tact, et sa discrétion. Et s'il se souviendra avec déplaisir d'avoir été terriblement mal à l'aise d'avoir dû travailler devant "un témoin attentif à ses faits et gestes" (TEM), il aura tout de même comme un léger regret de l'avoir reçu comme il l'a fait à Paris, quand lui-même subira le même traitement en Amérique (CHE). Il sera même déçu de ne pas l'avoir croisé lors du congrès de Bordeaux (PEU).
Maigret va revoir M. Pyke lors d'un voyage en Angleterre (REV), où celui-ci va lui donner un coup de main en lui envoyant deux de ses hommes (cf. supra). M. Pyke l'accueille à l'aéroport, en complet gris sombre un peu étroit, un chapeau de feutre noir et un œillet à la boutonnière (eh oui, lui aussi!): Sa poignée de main est sèche et dure, mais il cache avec délicatesse son émotion. Il fait des fautes de français (a-t-il oublié son français excellent de Porquerolles ?) et en souffre. Il cultive de nouvelles variétés d'hortensias.
Maigret aura plusieurs contacts téléphoniques avec Pyke devenu superintendant (ECH) ou inspecteur-chef (FAN).

2) American Boys (7)

Clark, inspecteur du FBI à Washington (JEU). Maigret ne l'a pas vu depuis plusieurs années. Maigret lui téléphone pour avoir des renseignements sur Julius Van Cram, et la conversation se déroule moitié en français, moitié en anglais, avec quelques plaisanteries en prime!

Cole, officier du FBI (CHE). Son prénom est Harry. Il porte des pantalons de gabardine, et a l'air d'un jeune sportif. Il fume la cigarette. Il est marié et père de trois enfants. Maigret est irrité par son "éternelle assurance", et parce qu'il voit que Cole reconnaît la réputation de Maigret, mais qu'il pense que celui-ci ne peut pas comprendre les Américains. Maigret lui prouvera le contraire en découvrant le coupable, uniquement par son intuition.

Lewis, lieutenant et collègue d'O'Brien (NEW). Il a une voix très nette, avec un accent américain prononcé. Il fume la cigarette, mais ne boit pas d'alcool. Il est marié. Il est de taille et de corpulence moyennes, a un long nez et porte des lunettes aux verres épais. Il est d'un abord sérieux et grave, un peu froid, et son attitude met Maigret, par contraste, de bonne humeur.

MacDonald, qui travaille à Washington au FBI (LOG). Son prénom est Jimmy. Il a connu Maigret lors du voyage de celui-ci aux USA. C'est un grand garçon aux yeux clairs et à la voix joyeuse et cordiale. Maigret lui téléphone pour lui demander des renseignements sur les gangsters.

O'Brien, le capitaine Michael O'Brien, de la Police fédérale (NEW), que Maigret retrouve à New York et qu'il a connu quelques années plus tôt en France. Il est grand, roux, a un sourire doux et timide, est âgé de 46 ans. Il est marié, a un fils à l'université et une fille mariée depuis 2 ans. Il fume la pipe. Son ironie rentrée met Maigret mal à l'aise, mais O'Brien s'attirera les bonnes grâces du commissaire en lui faisant déguster un coq au vin et un authentique beaujolais (en plein New York!).

O'Rourke, chief deputy-sheriff d'un comté de l'Arizona (CHE). Son prénom est Mike. C'est un fort gaillard roux aux yeux violets et aux cheveux coupés en brosse, qui doit avoir le même âge que Maigret (la cinquantaine), dont il a la même corpulence. Il est Irlandais d'origine. Il a un air placide, il fume des cigarettes ou le cigare. D'emblée, Maigret le trouve sympathique, parce qu'il a la même façon que le commissaire d'agir avec les gens, et que c'est, en somme, une copie américaine de Maigret:"Ce gros homme d'aspect fruste n'était pas exempt de finesse, au contraire, et [....] Maigret se sentait de [la] sympathie pour lui."

Pills, assistant du district attorney de Saint-Louis (LOG). Son prénom est Harry. Il est grand, athlétique, blond, assez jeune, porte un chapeau mou rejeté en arrière. Il fume la cigarette. Il parle français avec un fort accent. Il a débarqué en France à la Libération. Il a rencontré Maigret, qu'il admire beaucoup, lors du voyage de celui-ci aux USA. Il est venu chercher Mascarelli en France, et Maigret, malgré qu'il soit irrité de la désinvolture avec laquelle Pills a agi, finit par se réconcilier avec lui... autour d'un verre de whisky!

3) Histoire belge... et hollandaise (3)

Delvigne, commissaire à la Sûreté de Liège (GAI). C'est un grand roux à moustaches, qui fume la pipe. Dans toute son attitude, on sent comme une caricature du policier, voulue par Simenon (a-t-il des comptes à régler avec cette ville de Liège?). Au premier abord, on pourrait le prendre pour un sosie belge de Maigret (il fume la pipe, il boit de la bière, il grommelle, il marche de long en large dans son bureau), mais très vite, on va sentir la différence entre eux, surtout au niveau de leur attitude morale: Delvigne a une attitude plutôt méprisante et impatiente à l'égard de Chabot, un genre d'attitude que Maigret prend rarement face à un suspect, avec lequel il est beaucoup plus indulgent.
D'ailleurs, toute la scène qui se passe dans le bureau de la Sûreté est assez caricaturale, les inspecteurs semblant plus préoccupés d'acheter de belles pipes que de s'occuper de l'enquête! Simenon ira même plus loin dans la dérision, lorsqu'il décrira les rapports entre Maigret et Delvigne: Maigret a l'air de faire une grosse farce au commissaire belge, ("[Delvigne] se troubla, parce qu'il eut l'impression que [Maigret]s'amusait comme un enfant"), et c'est un des romans de la série où on sent le plus la force de l'humour qui habite le commissaire; c'est aussi un des seuls où l'on voit Maigret éclater de rire.
Delvigne, quant à lui, éprouve pour son collègue "cette involontaire considération que l'on voue, en province, et surtout en Belgique, à tout ce qui vient de Paris.", mais en même temps, il a peur d'être ridicule – et ridiculisé, par son confrère. Et il a bien raison d'avoir peur, car Maigret va "tout bonnement [prendre] la direction effective de l'enquête, sans en avoir l'air", ne laissant aucune chance au commissaire belge de découvrir la vérité (en aurait-il été capable, d'ailleurs?).

Pijpekamp, inspecteur de Groningen envoyé à Delfzijl (HOL). C'est un grand garçon blond et maigre, très affable (un peu trop?!), qui parle le français de façon lente et précieuse, ce qui agace Maigret qui ne l'écoute guère, et qui l'interrompt toujours, le faisant sursauter. Pijpekamp désespère de faire comprendre son point de vue à Maigret, car ils n'ont décidément pas la même façon d'aborder les problèmes:

"Qu'est-ce que vous pensez ? murmura enfin le policier de Groningen.
–Voilà la question! Et voilà bien la différence entre nous deux! Vous, vous pensez quelque chose! Vous pensez même des tas de choses! Tandis que moi, je crois que je ne pense encore rien...
"
Et ce n'est pas le déjeuner somptueux (ou qu'il croit tel...), que Pijpekamp va offrir à Maigret, qui va arranger les choses. Pijpekamp en fait tellement qu'il en devient ridicule: "Il était en tenue de gala! Un faux col haut de huit centimètres! Une jaquette! Il était rasé de près. Il devait sortir des mains du coiffeur, car il répandait encore une odeur de lotion à la violette." Rien de tel pour indisposer Maigret, qui n'aime pas la fausse élégance. Sans compter que le soi-disant magnifique déjeuner n'est pas du goût de Maigret: le vin est horriblement sucré, la viande nage dans des litres de sauce et rien que la vue du gâteau doit donner la nausée à Maigret, qui n'aime pas trop les desserts... Pijpekamp s'est mis en frais pour rien, car Maigret aura vite fait de démonter le soi-disant témoignage de Cornélius Barens. Toute l'enquête est à recommencer...Et elle sera menée, cette fois, par Maigret, qui a eu soin de faire boire Pijpekamp, peu habitué à la force du cognac français, et qui deviendra d'une "docilité absolue. Il est vrai que Maigret donnait une telle impression de puissance!"
Quant à cette "ironie lourde, à peine perceptible" de Maigret, elle est bien faite pour dérouter le policier hollandais. Elle en a dérouté bien d'autres....

Keulemans, chef de la Brigade criminelle d'Amsterdam (NAH). Il a 40 ans à peine, et en paraît dix de moins, à cause de sa longue silhouette d'étudiant, de son visage rose et de ses cheveux blonds. Son prénom est Jef et il a une voix toujours joyeuse. Il a rencontré Maigret à Paris, où il est venu faire un stage à la PJ. Les deux hommes sont devenus bons amis (au point que Keulemans prend plaisir à appeler Maigret patron), se revoyant parfois lors de congrès internationaux. Maigret l'a même invité à dîner chez lui, ce qui a donné à Keulemans le rare privilège de goûter à la cuisine de Mme Maigret!

4) Swiss made

Je n'ai pas traité, dans cette étude, des inspecteurs et collaborateurs que Maigret rencontre et auxquels Simenon n'a pas donné de nom. Je voudrais néanmoins terminer cette partie de mon analyse en évoquant un personnage sans nom, mais que je tiens à mentionner pour deux raisons: la première, c'est que je suis Suissesse moi-même, et cela me permet d'évoquer un peu mon pays; la seconde, c'est que la Suisse a joué un grand rôle dans la vie de Simenon, puisqu'elle a été la terre de son dernier asile...
Ce personnage, c'est le chef de la Sûreté de Lausanne (VOY). Enchanté de pouvoir enfin rencontrer Maigret (dont, décidément, la réputation dépasse les frontières!), il l'invite à déjeuner "très simplement, au bord du lac, dans une calme auberge vaudoise".
Le policier suisse est un grand gaillard athlétique, sans doute amateur de ski (logique, en Suisse!!), au teint clair et rasé de près, aux yeux bleus très clairs, dont le père est vigneron (voilà qui aurait sans doute plus à Maigret, d'avoir un père vigneron!), et au sourire plein d'humour.
Et Maigret gardera longtemps le souvenir de ce déjeuner (surtout du petit vin blanc du pays!) avec son collègue suisse, dont il déjà oublié le nom, mais dont il conservera le souvenir plein d'intimité et de complicité.

juillet 2006


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