Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

L'illustré   (N° 50) XXXVIIe anné
Lausanne, 12 decembre 1957, p 27-29

 

Auteur de 168 romans signés,

GEORGES SIMENON
EST-IL UN ÉCRIVAIN?

PAR M. M. BRUMAGNE

English translation


Simenon, en voiture, quitte le château d'Echandens, sa nouvelle résidence.

Il est cinq heures. Le ciel s'assombrit. Simenon sort brusquement de son bureau et nous l'entendons crier : « Denise (c'est sa femme), voudrais-tu m'apporter mon portefeuille, un mouchoir et une poignée de monnaie. Je m'aperçois que depuis ce matin j'ai les poches vides. »

Cette phrase directe, banale en apparence, nous révélait mieux que des discours toute la liberté d'action, la liberté d'être de celui qui nous avait reçu. Il se tenait debout dans le grand salon clair du château d'Echandens, sa demeure suisse, parfaitement à l'aise, parfaitement lui-même, abrité semblait-il des contraintes de l'existence par une distance naturelle qu'il établit entre les choses et lui. Néanmoins, Simenon ne reste pas indifférent aux contingences qu'impose la communauté. La voie qu'il emprunte pour les reprendre à son compte est celle de l'imaginaire: il invente des personnages romanesques, s'incarne dans leur chair fictive et vit alors dans la fièvre de la création, leurs obligations à eux, leurs préjugés, leurs drames, jusqu'à la limite de leur résistance et de la sienne.

C'est de cette façon qu'il se jette dans l'aventure écrite, tentant de dénouer spontanément le destin des autres — et par là, le sien — d'un seul jaillissement, sans restrictions et sans aucun recours à la science, à la métaphysique ou à une quelconque morale. Il essaye simplement de comprendre l'homme, ne proposant ni remède, ni salut à sa misère.

Le « cas » Simenon


Attentif, accueillant, d'une simplicité parfaite, Simenon ne cherche pas à travestir sa pensée, à faire des phrases éblouissantes et publicitaires. Honnête dans ses œuvres, honnête avec les hommes, il pose sur toute chose un regard attentif et sensible. (Photos Yves Debraine)

Il n'est pas aisé de parler de Georges Simenon. Encore moins de le définir. S'il reçoit gentiment les journalistes, s'il accorde des interviews (c'est souvent sa femme qui les donne pour lui), il n'aime pas pour autant la publicité. Il ne la hait point non plus, mais y demeure indifférent. Dans la presse mondiale, on a lu et relu tout ce qui le concernait : Simenon, l'écrivain le plus prolixe, vient s'installer près de Lausanne... Simenon, le romancier le plus lu... Simenon porté à l'écran... etc.

Pourtant, cet auteur, si peu avare de parole et de publications, ne se livre pas, se refuse à prononcer des « phrases capitales » ; comme dans son œuvre, il se dérobe avec franchise, ce qui peut sembler paradoxal, il se tait ou suggère. On voudrait le situer : on a peur de trahir à la fois, ses silences et ses aveux. Pourquoi ? Parce que l'œuvre simenonienne, sur laquelle se sont penchés de nombreux exégètes (ce qui fait sourire l'auteur) échappe à toute prise. On a tenté de l'expliquer, de la commenter, de lui chercher une parenté, une ascendance : elle reste, et Simenon avec elle, un phénomène inclassifiable qui tient une place à part dans la vie des lettres contemporaines. Parce que surtout la fécondité de l'écrivain est telle qu'on ignore s'il faut critiquer ou applaudir ; les critères manquent pour fonder un jugement réaliste sur cette forme nouvelle du roman qu'il a su créer, d'une manière parfois aussi magistrale. Admiré par les uns, déchiré à belles dents par les autres, il poursuit sa quête qui est, en somme, sa propre conquête.

A notre époque, un romancier qui n'est pas un peu moraliste, qui ne philosophe pas, se pare du titre d'amuseur : il est disqualifié. D'instinct, Simenon s'oppose à cette formule, à cette mode qui fleurit abondamment depuis quelques années. Son intuition exceptionnelle, son sens étonnant d'une certaine psychologie humaine et sa mémoire ajoutée à un métier patiemment appris lui servent de base, pour poser les jalons de ce qu'il nomme le roman de demain, celui de l'homme nu, de l'homme quelconque poussé dans ses derniers retranchements.

« Je hais la psychanalyse, dit-il, et je ne m'interroge pas sur le pourquoi de mon écriture. Un roman, pour moi, c'est de la vie digérée. Or, la plupart des écrivains actuels romancent un climat moral. Ils écrivent à l'envers, sans aucune spontanéité. Ils cherchent une grave question à débattre, ajoutent des personnages qui y collent et partent studieusement dans le labyrinthe des explications... Non ! L'école du roman est dans la rue. On se nourrit d'odeurs, de couleurs, on se laisse imprégner par les êtres et les choses, et quand la digestion est terminée, telle un fruit mûr, l'œuvre tombe de l'arbre. »

Depuis qu'il a commencé à écrire (à l'âge de 25 [sic] ans), Simenon ne lit plus de romans, mais des mémoires, des correspondances, des biographies et des journaux aussi, de la première à la dernière ligne :

« Pourquoi se tenir au courant de la production, qui est déjà de la vie digérée par d'autres ? On ne fait pas du neuf avec des déjections... En plus, c'est une idée absolument fausse de prétendre qu'un livre s'écrit lentement. Les vrais romanciers travaillent vite : Balzac, Stendhal, Victor Hugo. Je crois que c'est depuis que les auteurs se sont pris pour des penseurs qu'ils pondent une œuvre par an, qu'ils cogitent en silence ! Et puis, voyez-vous, je refuse de juger qui que ce soit et quoi que ce soit. On oublie souvent cette parole profonde de l'Evangile... Enfin ! je suis incapable de me mouvoir dans l'abstraction. Non, je ne suis pas fait pour penser et ce que je dis maintenant n'a aucune valeur... Mon besoin, c'est d'écrire sans intention préalable, sans volonté déterminée de prendre une direction plutôt qu'une autre. C'est seulement quand j'ai terminé un livre que je m'aperçois qu'il me fallait fouiller, par l'intermédiaire de mes personnages, un coin de moi-même qui devait encore inconsciemment me tarabiscoter. »

Simenon face à la création


Tout le matériel de travail de Simenon se trouve sur sa grande table : un plan étalé, quelques guides Michelin, ses douzaines de crayons soigneusement affûtés, son tabac, son cendrier et sa pipe, la même que celle du commissaire Maigret.

Il parle en marchant. Derrière son bureau, un feu de bois brûle calmement. Tout semble facile dans cette pièce aux grandes fenêtres donnant sur les jardins et plus loin sur Lausanne, qu'un rayon de soleil illumine. La pipe à la main, l'œil vif, il laisse venir les questions, les rattrape au bond :

« Sans travail ?... Je suis mal dans ma peau. J'ai besoin soudainement de reprendre contact avec mon univers. C'est physique. Ma femme décèle d'ailleurs avant moi les symptômes infaillibles du livre en gestation. Elle décommande les rendez-vous. Les lettres et le téléphone, je n'y réponds plus moi-même depuis longtemps. Je ressemble à une chatte en gésine ! Alors je pars me promener... une heure... cinq heures ; aucune notion du temps. En me promenant naît un rythme, clef du rythme de l'œuvre à venir : je sais, je sens plutôt que mon roman se construira suivant une modulation particulière, rapide ou large, serrée ou en contrepoint. A partir de ce rythme se précipitent les couleurs qui détermineront l'atmosphère : sombre, terne, claire, humide, ouatée... Et voilà que je butte sur une odeur. J'y suis très sensible, c'est souvent d'une odeur que se situe mon vrai point de départ. Elle est un rappel ; celui d'un lieu particulier qui me monte par bouffées à la mémoire. Et de ce lieu, enfin, surgit mon personnage central, ramassis sans nul doute, de visages rencontrés çà et là.

» Ce personnage incarné, je dois lui trouver une identité, une maison, des parents, des ramifications, une vie. Une fois rentré chez moi, je dresse des listes de noms pour découvrir celui qui cadrera le mieux avec son aspect, sa nationalité et sa mentalité. C'est dans les annuaires de téléphone que je regarde, et il me faut parfois plusieurs heures pour en venir à bout. Une fois découvert, je l'inscris sur une grande enveloppe jaune, sur laquelle je note toujours tous mes renseignements. Pourquoi une enveloppe ? Par habitude, rien d'autre ! Je développe ensuite sa maison et le lieu où elle se situe. Pour cela, j'ai recours aux plans des villes dont je ne me sépare jamais, même en voyage. Je connais enfin tous les détails, toutes les particularités de cette maison, de la rue, des alentours. J'ai en quelque sorte besoin de planter un décor, de tout savoir, y compris des éléments qui, peut-être, ne me serviront pas. J'investis mon personnage d'un passé ; la suite n'est plus qu'une question de mathématiques : étant donné la situation, le caractère de l'individu, je cherche alors l'événement qui l'obligera à aller jusqu'au bout de lui-même... et moi avec ! Une fois le premier chapitre ordonné, le drame noué, j'écris. Je deviens cet homme ou cette femme. Je ne vois plus rien, rideaux fermés, je ne me montre plus. Et quand je rentre dans la réalité, j'ai l'impression que c'est le monde qui m'entoure, qui n'est pas réel. D'ailleurs, le mien, c'est le vrai. »

Pour que Simenon puisse entrer dans l'imaginaire avec une telle intensité, une telle acuité en même temps, c'est parce qu'il a faite sienne cette définition du personnage de roman tel que le concevait Balzac : « C'est n'importe qui, poussé jusqu'au bout de lui-même. »

« Nous avons en nous, explique-t-il, toutes les possibilités, toutes les passions, tous les instincts, depuis ceux du criminel jusqu'à ceux du héros. Cela tient un peu de notre volonté, mais cela tient aussi beaucoup des circonstances. »

Dans ses livres, Simenon veut nous restituer la genèse de ces pauvres drames que l'on méprise parfois, que l'on ignore souvent... faits divers sans importance. Il les revit pour nous faire comprendre qu'ils nous concernent, nous les passifs, les voleurs, les révoltés en puissance, comme ils le concerne, lui, l'enfant des rues populeuses de Liège, l'adolescent fiévreux et tourmenté errant le long des canaux huileux sur lesquels passent de lentes et nostalgiques péniches.

Simenon, en partant d'une histoire de rien du tout, sait raconter et, en s'appuyant sur sa propre expérience, peut « vivre à l'essai », et jusqu'au bout, des sentiments dont il ne possède parfois que l'amorce. Dès qu'il décrit un personnage, il se décrit lui-même ; ce qu'il a observé et ce qu'il sait se confondent. On a l'impression qui il se souvient devant nous, qu'il nous fait partager ses émotions, ses sensations : il ne compose pas, il joue avec son cœur. Il est à la fois Maigret et l'assassin, il est Frank Friedmaier et Holst, le vieil homme respectable de « La Neige était sale », dans une impérieuse nécessité de sincérité totale, de dépouillement absolu, de crudité aussi, parce qu'elle est une des formes même de la vie.


Pendant ses travaux de préparation d'un livre, lorsqu'il en pose les fondations, ses mains ne peuvent rester inactives. Pour remplacer un chapelet turc aux grains d'ambre qu'il manipulait nerveusement, sa femme lui a offert une boule d'or. Souvent, pendant des heures, il la fait sauter d'une main dans l'autre, arpentant fiévreusement la pièce, en proie aux affres de la gestation littéraire.

« Si l'on me demandait mon métier, je dirai que je suis rentier! »

Simenon écrit très peu si l'on compte le temps qu'il passe à son bureau. « Je travaille 59 jours par an : cela fait cinq romans à raison d'une douzaine de jours pour les écrire, corrections comprises. Vous voyez cette belle table de travail... Je m'en sers rarement. C'est en voyage, dans une chambre d'hôtel, que le mal d'écrire me travaille. Le livre terminé, je redeviens une créature normale, un mari, un père de famille, un rentier. J'ai toujours trois romans sur le marbre ; je ne le fais pas exprès. Mon éditeur publie, sans avoir le droit de lire mes manuscrits... J'use trois douzaines de crayons par livre. Je ne suis d'aucune secte, d'aucune chapelle, pas même de la Société des gens de lettres. Je connais très peu de confrères. De quoi parlerait-on ? De littérature ! Je ne vais pas aux réceptions, aux cocktails, aux parties. Je ne vais jamais, non plus, voir mes films. Trois fois m'ont suffi : j'étais crispé. Alors je vends mes droits... Si je suis nomade, c'est comme les escargots ; j'emporte ma maison en voyage. Un de mes amis prétend que j'ai le «nomadisme casanier ». »

Au château d'Echandens, c'est un va-et-vient perpétuel dont Simenon est absent. Sa femme s'occupe de tout. Elle a une secrétaire, car le courrier ne manque pas ; c'est même une véritable administration quand on pense que les livres de Simenon sont traduits en 22 langues, qu'il y a huit ou dix contrats à signer par semaine, qu'on édite un livre (de lui) par jour dans le monde, que 50 journaux publient ses feuilletons, qui il a 168 titres à son actif plus tous les autres, édités sous un pseudonyme, que sept films vont être réalisés l'année prochaine d'après ses romans et que 48 ont déjà été tournés...

Simenon est un homme heureux

Beaucoup de gens penseront sans doute que la fortune qui sourit à Simenon sous ses aspects les plus divers, est bien faite pour rendre heureux, et qu'on le serait à moins. Mais ce n'est pas là pourtant que réside la clef du bonheur de l'écrivain qui est d'ailleurs un homme très simple, sans caprices et sans ostentation.

« Que je suis un homme heureux, conclut-il avec son léger accent liégeois, un peu chantant. Voyez-vous, si un pommier porte ou veut porter des poires, comment voulez-vous qu'il réalise sa fonction, son authenticité de pommier. Mais s'il accepte sa charge de fruits, que peut-il désirer de plus ?... C'est le défaut de notre époque : les hommes ne font jamais plus ce qu'ils veulent, ce qu'ils aiment... Ce n'est pourtant qui une question de simplicité ! »

Chaque année, à l'exemple de son pommier, Simenon se défait de sa charge mûrie.

A seize ans, il avait prévu ce qui il ferait ; il savait qu'il avancerait à petits pas. Avant trente ans, il n'a pas voulu écrire de grands romans et d'ébauches en ébauches, dit-il, remet celui qu'il projette depuis des années : son grand roman, dont il connaît le thème, celui de la tragédie antique, de l'homme non plus face à lui-même, ou face aux autres, mais affrontant son destin. Pourquoi attendre cette œuvre promise pour dire si oui ou non Simenon est un grand bonhomme, pour porter un jugement que le temps saura mieux que nous et plus sagement proclamer ?

Le don de Simenon, c'est de saisir la vie en état de mouvement, de la surprendre dans ce qu'elle a de tragique et de quotidien. Il n'est pas un auteur, il est un homme qui écrit ; rien de ce qui est humain ne lui échappe, parce qu'il connaît ses limites momentanées, parce qu'il s'est installé dans le concret, dans une réalité que l'intellectuel ignore le plus souvent. Il va droit son chemin et regarde patiemment vers son but. C'est pour cette raison qu'il ne défend aucune thèse, qu'il ne plaide aucune cause.

Simenon est le romancier de la présence jaillissante, de la création spontanée, prélogique, qui ne peut donner prise à l'analyse, car rien n'y est délibérément choisi.

Ecrivain, précurseur, romancier d'évasion ? Pourquoi vouloir juger à tout prix ? Simenon et son œuvre se ressemblent : ils évoluent, ils coïncident, ils existent. Cela suffit.

M. M. B.

Simenon, sa femme Denise — qui est pour lui la plus précieuse des collaboratrices — et leurs deux enfants, Johnny et Marie-Georges : une famille heureuse. D'un premier mariage, Simenon a un autre fils, actuellement aux études en France. (Photo François Martin)


Home   Bibliography   Reference   Forum   Plots  Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links