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Cahiers Simenon 8, 1994

 

Maigret au Fouquet's

Robert J. Courtine

[English translation]

 

Maigret poussa la porte à tambour du Fouquet's. Il était juste 20 heures et il avait chaud. On était le 18 janvier et soudain, dans l'après-midi, la température s'était élevée. Le matin, il faisait un froid sec et vif, et Mme Maigret lui avait noué elle-même sa grosse écharpe de laine: « Si tu ne dois pas rentrer de bonne heure... » Et puis, brusquement, le temps avait complètement changé. Les journaux du lendemain devaient d'ailleurs titrer sur ce réchauffement. On n'en avait pas vu de tel depuis janvier 1893!

Renfrogné, le chapeau enfoncé sur un front transpirant, la pipe au bec et cette sacrée écharpe autour du cou, Maigret restait là, planté au milieu du restaurant. La vestiaire se précipita puis s'arrêta, étonnée de cet homme massif figé au milieu de la salle. C'était une nouvelle. Un maître d'hôtel s'interposa: « Bonsoir, commissaire, une table? Peut-être voulez-vous d'abord passer au bar? » Maigret, grognant, se laissa délester de son pardessus, se dirigea vers le bar et s'accouda près du téléphone: « Un porto! Non, une fine à l'eau! Non! un... Ce que vous voulez, une bière! »

Le commissaire vida son verre d'un trait, s'épongea le front de son grand mouchoir aux discrètes raies bleues, bourra sa pipe. Le téléphone sonna: « Pour vous, commissaire », dit Vonick, le second barman.

— Oui? Lucas?

— Il est arrivé à l'Alma. Il est descendu sur la berge, semblant hésiter. Mais Janvier le collait, alors il est remonté. A présent, il est sur le pont. Il regarde l'eau et Janvier tour à tour, avec comme un reproche dans les yeux. Il ne risque pas d'enjamber le parapet, Janvier et lui vent coude à coude.

Et comme Maigret ne disait rien: « Bon, eh bien, je vais retourner... »

— C'est ça, continue... Lapointe?

— Derrière Janvier, patron.

Maigret poussa un soupir, raccrocha, fit signe à Vonick de lui redonner une autre bière et, lourdement, se retourna vers les tables du bar.

Au fond, dans la partie nouvellement décorée, prise sur la terrasse, Raimu et son inséparable Maupi, Marcel Pagnol et Georges Simenon bavardaient. Simenon l'apercut, se leva et vint lui serrer la main:

« Alors, commissaire, en chasse ou en goguette? » Le commissaire soupira, regarda son historiographe, haussa les épaules: « Vous avez une bien belle pipe, Georges! » Et comme son regard à présent errait sur tous les visages:

« Une belle faune, non? » répliqua le romancier. « Mais rien pour vous, j'imagine... »

A ce moment, le téléphone résonna: « Pour vous, commissaire! »

C'était encore Lucas: « Il est revenu par ici. Je vous téléphone de la brasserie de l'Alma où il vient d'entrer, Lapointe sur ses talons. Ils commandant un whisky. Double! Si cela continue, ils vont être tous les deux dans un bel état! »

Maigret sourit. Le petit Lapointe, comme on l'appelait au Quai depuis qu'il était entré voilà déjà quinze ans avec l'allure d'un étudiant, s'était pourtant étoffé.

Il repose l'écouteur. Ralluma sa pipe. Un pli soucieux barrait son front. Avait-il bien fait d'accuser Bredonville? Et de le laisser filer?

Simenon venait de rejoindre ses amis. Les autres tables se libéraient mais redevenaient vite occupées. Maigret reconnaissait des têtes, quelques-unes célèbres, aperçues dans les couloirs de la P.J. chez son collègue des Renseignements généraux. Un metteur en scène célèbre parlait haut, comme pour étonner la jeune personne qui l'accompagnait. Deux étrangers signaient des papiers. Une vieille comédienne minaudait en tripotant ses fausses perles et répondait à un homme âgé, qui...

— Monsieur Maigret, téléphone...

— Allô! Oui?

C'était encore Lucas: « Il est maintenant en face, au Relais. Il boit un whisky. Non, c'est Janvier qui est entré avec lui, mais il a commandé un Vittel. On continue?

Pauvre Lucas! Il ne comprenait pas, il se demandait si le commissaire ne battait pas un beurre. Il sursauta à la question de son patron: « Il faudrait savoir s'il est armé. »

Après avoir raccroché, Maigret commanda encore une bière, dont il laissa s'effondrer la mousse sans boire. Il essaya it de reconstituer la scène qu'il avait vécue, un peu plus tôt, dans le bureau de Gérard Bredonville. Avait-il commis une erreur? Deux jours plus tôt, Stephen Brodsky, l'un de ces producteurs dont on ne voit jamais le nom sur les génériques, avait été tué d'une balle de revolver, qui n'avait pas été retrouvé. En revanche, on avait vite su que Brodsky s'était disputé la veille avec son secrétaire général, Gérard Bredonville.

Jeune homme de bonne famille bourgeoise originaire du Bourbonnais, passionné de cinéma après avoir tâté plus ou moins du journalisme, Bredonville avait été promu par Brodsky à la tête des films Phœnix. Tant pis si aucun film n'avait encore vu le jour, si les fins de mois participaient du carambouillage, si Gérard avait dû, à la suite d'une obscure affaire de signature de traite, lancer un S.O.S. à un vieil oncle de Moulins qui, après s'être fait tirer l'oreille, avait bien voulu envoyer le mandat sauveur. Est-ce que Gérard s'était rendu compte alors qu'il avait été piégé par son associé? Avait-il menacé Brodsky de dénoncer ses faux? Celui-ci, en retour, ne lui avait-il pas démontré que c'était lui, Bredonville, qui trait en prison? Il n'avait pas d'alibi pour l'heure du crime (que le médecin légiste fixait entre 19 et 22 heures). Il assurait être parti pour Moulins dès 18 heures, après son altercation avec l'escroc. Le reste était confus. Maigret venait de l'interroger, à son retour, dans le bureau même du crime, devant les traits de craie qui, sur le tapis usé, esquissaient le corps de la victime. Il niait. On n'avait pas retrouvé l'arme. Il était difficile de prouver que Bredonville avait quitté Paris plus tard qu'il ne le disait et n'avait pas crevé, comme il le prétendait, du côté des Bézards. On ne se souvenait plus de lui au petit bar de Cosnes-sur-Loire, du sandwich qu'il prétendait avoir avalé en vitesse, avec un verre de sancerre...

Fallait-il l'emmener au quai? L'avoir « à la chansonnette », comme disaient Torrence et Lucas? Maigret avait hésité.

« Ecoute, petit », grogna-t-il enfin, « tu as tort de nier, de te défendre. Après tout, Brodsky était une ordure. Il t'a sans doute menacé. En avouant, tu n'en auras que pour quelques années, peut-être même pas... Je devrais t'emmener, mais il est tard. J'ai faim. Tu es libre. Moi je vais en face, manger un morceau au Fouquet's. Si tu te décides, tu n'as qu'à venir me le dire un peu plus tard. »

Il s'était levé. Il avait gardé son lourd pardessus et crevait de chaleur. Il fit signe à Lucas de sortir avec lui dans le couloir: « Suis-le avec Janvier, qui attend en bas. Au besoin, que l'un de vous téléphone à Lapointe de vous rejoindre. Attention à ce qu'il ne fasse pas de casse... »

— Vous croyez qu'il va vous rejoindre, patron?

— Sais pas. A moins qu'il ne se foute à l'eau, ce qui nous mettrait dans de beaux draps. C'est pour le coup que le juge Coméliau... Bon! Allons-y...

C'est ainsi qu'il s'était retrouvé au bar du Fouquet's.

— Allô! Lucas, oui! Au bar du George-V avec Janvier, cette fois? Bien, il n'est pas armé? Lapointe l'a bousculé pour s'en assurer en sortant du Relais? Bon! Dis le bonsoir à Nino le barman, de ma part.

— Une autre bière, monsieur le commissaire?

— Non, je passe à table...

Plus lourd encore, il passe dans le restaurant, s'assit à la table tout de suite à droite, placée en face de Maurice Casanova, le patron. M. Charles apporta la carte: « Nous avons un beau saumon frais en Bellevue, monsieur Maigret! »

— Et là-dedans?

(Il désignait du doigt le chariot d'argent.)

— Le jambon chaud-épinards, monsieur le commissaire.

— Du jambon, oui, avec des frites, et en attendant votre machin, oui, le saumon. Et de la bière!

Avant même que le saumon arrive, on le rappelait au téléphone du bar.

— Maigret, oui! Au Vieux Berlin? Une bière, cette fois? Bon. Il semble remonter par ici! On verra...

On lui servait à présent de belles tranches d'un jambon à l'os, d'un rose fondant de lever de soleil sur la mer, avec un plat de frites monumental.

Bredonville entra. C'était un gamin encore, en somme. Il semblait dépaysé, bien qu'il eût, ces derniers mois, joué ici les habitués. Malgré la chaleur, il semblait frissonner. Janvier, qui était entré derrière lui, recula et sortit sur le clin d'œil du commissaire. Bredonville vacilla, l'aperçut. Un rictus amer crispa ses lèvres. Maigret, retenant un grand soupir intérieur, ne disait rien, semblait ne pas le connaître.

— Vous êtes content, non?

Le commissaire releva la tête : « Tiens! C'est vous. Asseyez-vous et prenez quelque chose avec moi, vous devez avoir faim puisque vous êtes revenu de Moulins sans prendre le temps de déjeuner. Un jambon? Mais oui, avec des frites. Garçon, des frites! Et une bière! »

Bredonville mangeait du bout des lèvres, jetant par instants de brefs regards étonnés à ce gros homme qui, en face de lui, se régalait visiblement des frites craquantes et dorées. Intense moment pour Maigret de jouissance grassement épicurienne et de réflexion diffuse.

« A quoi pense-t-il? » se demandait Bredonville. « A me mettre les menottes? Et si je persistais à nier? Les bat-on encore, au Quai, les assassins? »

Il eût été bien étonné s'il avait su qu'à cet instant Maigret pensait à cette satanée écharpe que, depuis midi, il se reprochait d'avoir acceptée de sa femme le matin.

Et il le fut plus encore lorsque Maigret fit signe au garçon de présenter les fromages. Le plateau, venant de la ferme Saint-Hubert, était magnifique: « Vous me donnerez de la fourme », dit le commissaire. « Et aussi un peu de celui-là, le chèvre, oui. Il ressemble au Chambérat du Bourbonnais, n'est-ce pas, Gérard? C'est que je suis de là-bas aussi, moi, de Saint-Fiacre, où mon père était régisseur... »

Alors Gérard Bredonville craqua. Les larmes lui montèrent aux yeux.

— Je l'ai tué, commissaire, c'est vrai. Mais je vous assure...

— Je sais, mon petit, je sais... Prenons un café puis nous irons tranquillement au Quai...

Il paya, se leva, immense. On lui apporta son manteau, son chapeau et son écharpe de grosse laine amoureusement tricotée par Mme Maigret. Il bourrait lentement sa pipe. Au bar, il n'y avait plus grand monde, et Simenon et ses amis s'en étaient allés, peut-être à la projection d'un film. D'un film avec un vrai producteur. Dommage. Il aurait bien aimé lui serrer la main, lui dire... Lui dire quoi? Qu'il avait terminé son enquête en quelques heures, sans quitter le Fouquet's ou presque?

Lucas avait-il bu un verre à la terrasse fermée, en attendant? Et mangé un sandwich?

Lucas venait d'entrer: « Appelle un taxi », lui demanda Maigret. « Et tu peux t'en aller. Mais, avant, téléphone chez moi et dis à Mme Maigret que j'en ai encore pour une heure. »

Puis, se tournant vers le jeune homme qui, penché sur sa tasse de café, avalait une dernière larme: « Tu viens, jeune homme! »

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