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LE FIGARO
SAMEDI 28 - DIMANCHE 29 JUILLET 2001 (p 28)
LA SÉRIE DE L'ÉTÉ

par Baudouin Bollaert
English translation
1. Maigret au pays des moulins
2. La Diligence de la mer de Norvège
3. Hönningsväg ou le Paradis perdu

 

SUR LES TRACES DE...

SIMENON AU CAP NORD (3)

De la Hollande au cercle polaire, la genèse du commissaire Maigret

Hönningsväg
ou
le Paradis perdu

Le cap Nord. Le vrai ou le faux? Voilà une autre énigme digne de Maigret. (Photo P. Wysocki / Hémisphères)


(Photo Harlingue-Viollet)
D'une falaise de 307 mètres, désertique et inhospitalière, le navigateur anglais Richard Chancellor, en 1553, et le prêtre ethnologue italien Francesco Negri, en 1664, ont fait un lieu mythique : le cap Nord, la pointe la plus septentrionale du continent européen, 71°10'21"N... Comment Georges Simenon, en ce début d'année 1930 consacré à la découverte de la Norvège, aurait-il pu rater ce cap vertigineux plongeant dans l'océan glacial ? Après Chancellor, Negri et des personnalités telles que le futur Louis-Philippe, le roi Chulalongkorn du Siam ou l'inévitable Thomas Cook, le voici donc sur place. La curiosité toujours en éveil du père de Maigret ne sera pas déçue...

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Hönningsväg :
Baudouin Bollaert

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Mars s'achève. Tant pis pour le soleil de minuit visible seulement du 11 mai au 31 juillet... Mais Simenon, grand amateur de lumières hivernales, s'en soucie-t-il ? Pas le moins du monde. On ne peut admirer ce fameux soleil du cap Nord que si « le temps le permet ». Deux fois sur trois, en effet, les touristes se heurtent à un épais brouillard ou à des nuages sombres. Si bien qu'aujourd'hui les marchands de cartes postales vendent des modèles de photos toutes noires ou toutes grises, avec le mention : « J'y étais, mais je n'ai rien vu ! »

Le père de Maigret ne dit pas s'il a vu du bleu dans le ciel hivernal de l'époque, mais il n'a pas été dupe d'une des plus surprenantes supercheries du siècle : le cap Nord n'est pas le vrai cap Nord ! « D'abord, écrit-il, il est sur une île, ce qui suffit pour lui interdire de se parer du titre de cap le plus septentrional du continent. Ensuite, il a un confrère que les Norvégiens appellent le cap Nordkyn, solidement rattaché à la terre, et qui, lui, peut prétendre au titre officiel de cap Nord » (1).

Simenon préfère en rire : si les deux caps, note-t-il, se ressemblent comme des frères – blanc l'hiver, gris l'été –, c'est sur le faux qu'il y a « une boîte aux lettres », c'est lui qui a « les honneurs des cartes postales tirées à des millions d'exemplaires », et encore lui que les touristes « arrosent chaque année de champagne ».

Les données ont-elles changé aujourd'hui ? Oui, si l'on sait qu'un énorme complexe – un peu Futuroscope, un peu musée Grévin et un peu Las Vegas avec boutiques, restaurants et suite spéciale pour lune de miel – a été construit sur le site et que l'île de Mageroy est désormais reliée au continent par un tunnel. Non, si l'on admet que le prétendu cap Nord n'est pas devenu plus vrai qu'avant. Sur la même île, on a trouvé plus septentrional avec Knivskjelloden (71°11'8"N), et, sur la terre ferme, c'est Kinnaroden qui s'avance le plus au nord...

Tout cela est heureusement inoffensif : la Norvège est un pays de légendes, et celle-là ne déparerait pas un album des trolls, les petits monstres de la mythologie locale. Quant à Simenon, il a lui-même trop souvent joué avec la vérité, réécrit l'histoire à sa façon, ou utilisé stratagèmes et noms d'emprunt dans ces livres pour s'en offusquer. Savait-il que Louis-Philippe d'Orléans, alors âgé de 22 ans, s'était rendu au cap Nord sous la fausse identité de Müller ? Le futur roi avait débarqué en 1795, et la Révolution française n'était pas loin... En tout cas, dans l'une des nouvelles des Treize Coupables que Simenon écrit en 1930 pour la revue Détective, dirigée par Joseph Kessel, le personnage principal s'appelle Müller... Réminiscence ?

Le plus grosse commune de l'île de Mageroy est Hönningsväg : 200 habitants en 1930, 3 000 aujourd'hui. L'express côtier y fait escale, bien sur. Toujours le même décor charmant : des quais sur pilotis, des maisons de bois de toutes les couleurs, des chalutiers impeccablement entretenus, et ces séchoirs à morues surnommés ironiquement « plantations de bananes ». Mais Simenon ne retient qu'une chose de son passage : le Gimmle, autrement dit le « Paradis » en français.

« Je vous le donne en mille, raconte-t-il. Le Paradis est tout bonnement un cabaret de nuit. Il y a une salle avec un piano mécanique et un phonographe. On joue des valses et des tangos. (...) Quant aux serveuses, elles sont jolies. (...) Et si vous insistez un peu, elles disparaissent dans une petite chambre et vous font discrètement signe de les suivre. Parfaitement. Un claque, un vrai claque dans l'océan Glacial, par 38° sous zéro... »

Lui, l'amateur invétéré de femmes, l'ancien amant de Joséphine Baker, y rencontre notamment un serveuse hongroise et tout ce monde apatride – voire interlope – qui l'a si profondément marqué lors de son enfance, à Liège, quand sa mère louait, pour arrondir ses fins de mois, des chambres à des émigrés venus des pays de l'Est. Des êtres ballottés par le destin, dont il peuplera un grand nombre de ses romans.

J'ai recherché le Paradis à Hönningsväg. Je n'ai trouvé que le Corner Café et le Nöden Club, semblables à toutes les discothèques d'aujourd'hui. Pas étonnant : à la fin de la guerre, comme la plupart des bourgades de la région, Hönningsväg a été entièrement brûlée par les Allemands. Seule la petite paroisse blanche a échappé au brasier. Une vieille photo d'époque la montre miraculeusement debout au milieu de ruines fumantes. Sans doute le Paradis est-il devenu cendres, lui aussi...

S'il existe en tout cas c'est sous une autre forme : à quelques kilomètres de là, l'île de Gjesvaerstappan est le paradis des oiseaux. Il suffit de monter à bord d'un caboteur pour en faire le tour et admirer des myriades de macareux, cormorans huppés, pétrels, fous de Bassan, pingouins torda, guillemots, eiders à duvet ou goélands argentés... sans parler des aigles de mer et des mouettes pillardes ! Simenon a dû les voir aussi, puisqu'il note : « Les oiseaux, sur certaines roches, sont si nombreux que, quand ils s'envolent, on peut croire de loin que c'est un orage qui obscurcit le ciel. ».

Plus à l'ouest, sur la route de l'express côtier, Hammerfest est un autre passage obligé : siège, entre autres, des usines Findus et du Club de l'ours polaire (ex-Club des chasseurs d'ours). Avec ses 10 000 habitants, on la surnomme la ville la plus septentrionale du continent. C'est d'ailleurs la course à la « septentrionalité » en Norvège : Skarsvag est le village le plus au nord et l'église de Tromsö la paroisse catholique la plus septentrionale du monde... Tourisme oblige !

A Hammerfest, Simenon fait une autre découverte : « Un chou, un vrai légume, un légume frais ! » Il s'extasie. Inutile de préciser que les étalages des supermarchés se sont bien garnis depuis. En revanche, côté boissons, le lois sont de plus en plus rigides. En 1930, Simenon se plaignait de ne pouvoir acheter de whisky que chez le pharmacien sur ordonnance du médecin. En 2001, le gouvernement vient de durcir sa lutte antialcool : s'il a bu un demi de Mack – l'équivalent de notre Kronenbourg – tout conducteur est passible de deux ans de retrait de permis de conduire et de 15 000 francs d'amende...

Au-delà de ces anecdotes de voyage, « petites histoires sans queue ni tête qu'on se raconte entre amis », Simenon excelle à peindre les changements de lumière qui caractérisent la Norvège. « Brusquement, comme on virait de bord, ce fut une mer d'un vert pâle, des montagnes neigeuses qui ruisselaient de soleil. Apothéose qu'il fallait se hâter de saisir car la lumière dorée fondait et un voile d'un gris de cendre s'étendait sur l'eau comme un rideau », écrit-il dans Le Passager du Polarlys.

A-t-il vu la minuscule plage de Forsöl dont le sable blanc et l'eau turquoise ont un air de Bora-Bora arctique ? Une herbe haute et bien verte recouvre le site archéologique qui mène à la grève et une centaine de rennes – qui sont à la Norvège ce que les vaches sacrées sont à l'Inde – broutent paisiblement dans un décor de bout du monde. L'été, on peut s'y baigner si l'on aime l'eau à 10°...

Au pays des Lapons

Les Sâmes ou Lapons sont aujourd'hui complètement intégrés dans la société : on les trouve aussi bien dans la banque, dans l'informatique que dans la pêche...

Physiquement, rien ne les distingue vraiment des Norvégiens, si ce n'est des pommettes un peu plus saillantes et un taille moins élevée. « Vous voulez voir des Lapons ? Allez à Oslo ! » plaisante une guide. Une façon de souligner que la majorité d'entre eux a abandonné la dure vie arctique et le chamanisme...

Les principales villes lapones sont Kautokeino et Karasjok, sur les plateaux du Finnmark. Dans l'une, 80 % des habitants parlent le sâme comme langue de tous les jours ; dans l'autre se trouvent le Parlement local (39 membres) et les principales institutions lapones.

Ah ! les rennes... L'un des buts de Simenon était d'aller à la rencontre des Lapons ou des Sâmes – à ne pas confondre avec des esquimaux ! –, qui élèvent ces animaux inséparables des paysages du Nord. « On annonce le repas, mon premier repas lapon, se réjouit-il. Et ce renne, si sympathique quand il tirait mon traîneau, voilà qu'on me le sert, coriace, amer, nageant dans une graisse rance dont l'odeur seule me donne la nausée. Mes hôtes s'en aperçoivent. Ils vont chercher un vieux morceau de phoque qu'ils me tendent avec un sourire gourmand... C'est encore pis ! »


Simenon est allé jusqu'à Kirkenes à la rencontre des Lapons (Photo Fonds Simenon et Roger-Viollet)

Pour avoir goûté, moi aussi, du phoque cru et du jambon de baleine, je sais que la nourriture locale, si l'on s'éloigne du poisson, est parfois surprenante. Mais de toutes ses descriptions, celle que fait Simenon des Sâmes est certainement la plus datée. Ils sont environ 30 000 aujourd'hui en Norvège, et seuls quelques dizaines continuent à mener la vie itinérante des rennes (Simenon se trompe sur leurs périodes de migration des plateaux vers les côtes). Les autres sont complètement fondus dans la population même s'ils ont des écoles et un Parlement pour perpétuer leurs traditions.

A Hammerfest, j'ai rencontré longuement dans son lavvu (genre de tipi local) Mikkel Sara, un Lapon de 44 ans, à l'intelligence fine. Sa femme enseigne la langue sâme, ses trois enfants sont à l'université de Tromsö. Il se partage entre ses rennes, dont il ne veut pas divulguer le nombre – « Je ne vous demande pas ce que vous avez sur votre compte en banque ! », sourit-il – et la vente d'objets artisanaux. « Seul avec mes rennes, je me sens libre, dit-il. Mais il faut aussi vivre avec son temps : j'ai un téléphone portable, une 4 × 4 et un négoce de souvenirs pour les touristes... Le secret, vous savez, c'est l'adaptation. »

On trouve également des Lapons en Suède, en Finlande et en Russie. Georges Simenon est allé jusqu'à Kirkenes, à la frontière de ce qui était encore l'URSS, pour mieux les connaître et étancher sa curiosité pour le pays de Tolstoï, Gogol et Tchekhov, ses écrivains préférés. Car Kirkenes, en tant que telle, est vite expédiée : « Ce n'est pas une ville, mais une mine de fer ! », écrit-il.

Quinze ans plus tard, dans un entretien radiophonique avec André Parinaud, il confirmera tout le bien qu'il pense de Gogol et de son livre Les Âmes mortes ; toutes l'admiration qu'il porte à Tchekhov, qui souffre de voir souffrir les hommes et « voudrait réparer les destinées ». Or Simenon aussi. Il considère même Maigret, son héros, « comme un raccommodeur de destinées »...

A-t-il définitivement « construit » son personnage au-delà du cercle polaire ? Le 1er juillet 1932, il confiera au journal La République :  « Maigret est né pour la première fois le... Attendez, il y a trois ans de cela. J'étais tourmenté par le désir de créer un policier français, bien français. J'étais allé chercher la tranquillité en Norvège, à bord de mon bateau, de même que les belles madames vont accoucher dans leur château du Loir-et-Cher... Et là, tout en cassant la glace, je mettais Maigret au monde, avec joie, avec amour. »

Comme toujours avec Simenon, la vérité est multiple ou approximative. Mais cette version-là n'en vaut-elle pas une autre?

FIN


Notes
  1. Toutes les citation sont tirées des séries d'articles Escales nordiques et Pays du froid (Omnibus, 2001).
  2. Voir le premier article de cette série.



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