Bibliography   Statistics   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

LE FIGARO
VENDREDI 27 JUILLET 2001 (p 24)
LA SÉRIE DE L'ÉTÉ

par Baudouin Bollaert
English translation
1. Maigret au pays des moulins
2. La Diligence de la mer de Norvège
3. Hönningsväg ou le Paradis perdu

 

SUR LES TRACES DE...

SIMENON AU CAP NORD (2)

De la Hollande au cercle polaire, la genèse du commissaire Maigret


Soixante-dix ans après, l'express côtier est toujours là. Faisant halte dans 34 ports, onze navires font la route Bergen-Kirkenes. (Photo Dave Barcruff/Corbis)

La Diligence de la mer de Norvège

« C'est le plus charmant voyage du monde ! » (1) Derrière la provocation, Georges Simenon ne ment pas. Il revient d'un périple qui l'a mené au-delà du cercle polaire en mars et au début d'avril 1930. Hitler n'est pas encore au pouvoir en Allemagne, personne n'ose imaginer un deuxième conflit mondial, on ne connaît ni la télévision, ni les ordinateurs, ni Internet. L'avion ne s'aventure guère dans ces contrées glacées. Le Latham où a pris place l'explorateur Roald Amundsen – parti à la recherche de son ami italien Umberto Nobile – s'est même écrasé près de Tromsö en 1928. Deuil national en Norvège. Mais rien n'arrête la curiosité de Simenon en pleine gestation du personnage qui le rendra célèbre : Maigret...     [Photo: Fonds Simenon]

---------------------------
Tromsö :
Baudouin Bollaert

---------------------------

Quoi ? Les îles Lofoten, le cap Nord, la Laponie et cette ville minière de Kirkenes, aux confins de la Russie, alors que l'hiver s'achève à peine et que la température ne s'élève pas au-dessus des – 15° ? De la folie ! Un consul et quelques bons amis l'avaient d'ailleurs dissuadé de partir. C'est oublier combien Simenon aime la mer, les marins, la navigation, la découverte... Ses lointaines origines bretonnes et, surtout, le besoin de faire ce qu'il appelle ses « apprentissages », comme on fait ses gammes, sont là pour le pousser toujours plus loin, irrésistiblement.

Et puis, avant lui, la Norvège a excité l'imaginaire de trois grands romanciers français du XIXe siècle : Victor Hugo avec Han d'Islande en 1823, Honoré de Balzac avec Séraphita en 1835 et Jules Verne avec Un billet de loterie en 1864. Des trois, seul ce dernier a vraiment voyagé dans le pays. Mais il s'est arrêté au sud, dans le Telemark (2). Simenon, lui, ira jusqu'au Finnmark, tout au nord.

En cet hiver rugueux, il a abandonné son cotre, l'Ostrogoth, trop fragile avec ses dix mètres de long et ses quatre mètres de large pour affronter la mer de Norvège. A Bergen, il monte avec sa femme dans un de ces « petits vapeurs » qui, écrit-il, « chaque jour que Dieu fait » met huit jours pour monter jusqu'à Kirkenes. « Une sorte de bateau omnibus ou, si vous préférez la diligence de la mer de Norvège. » Un « excellent vapeur aux cabines confortables » qui, faute de routes et de lignes de chemin de fer, assurent le passage du courrier, des vivres, des marchandises et des voyageurs.

Quelque chose a-t-il changé depuis ? Pas vraiment. L'express côtier est toujours là et bien là, tel que l'a décrit Simenon : « Une vraie chaîne dont les anneaux se rencontrent, se saluent d'un coup de sirène. » Aujourd'hui, onze navires font la route Bergen-Kirkenes, en six jours et cinq nuits aller-retour. Ils s'arrêtent dans 34 ports, 365 jours par an. Sans compter les bacs et ferries qui, eux, ne desservent que quelques hameaux.

Certes, en 70 ans, le réseau routier s'est amélioré et les bimoteurs Dash- 8 de la compagnie aérienne Wideroe n'ont pas leur pareil pour atterrir sur les courtes pistes des bourgades du Finnmark. En été, on rencontre sûrement moins de Norvégiens sur les express côtiers envahis de touristes que dans ces avions à hélices : ce pasteur luthérien, par exemple, à peine troublé par le cap Nord vu du ciel ou cette longue jeune fille aux couettes blondes qui, depuis son départ, ne lâche pas la canne à pêche avec laquelle elle essayera d'attraper des capelans au large de Vadsö...

Mais que serait la vie des villages du nord de la Norvège sans l'express côtier qui pallie si souvent les défaillances des autres moyens de transport ? Sur les plus vieux bâtiments de la flotte, on se réunit encore, comme l'écrivait Simenon, « autour du capitaine qui a l'air d'un patriarche ». En ce matin de juin, le Harald Jarl, construit en 1960, vient de quitter Höningsväg pour Hammerfest. Il sent bon son « vapeur » d'autrefois. Le capitaine barbu absorbe au moins trois œufs à la coque au petit déjeuner et rejoint ensuite quelques passagers dans le salon aux boiseries encaustiquées. Deux femmes tricotent : elles ont la beauté de l'âge mûr sous leurs cheveux gris et, la tête inclinée, regardent le capitaine par-dessus leurs lunettes en demi-lune... Douce croisière.

Les eaux de l'Elbe

Simenon aime la mer. Mais il en connaît aussi les pièges. Dans Escales nordiques, il raconte la sortie du port d'Hambourg qui servira d'esquisse au prologue du Passager du Polarlys :

« Il faut avoir vécu la sortie de Hambourg sur un petit bateau. L'Elbe aux eaux glauques, agitées par mille hélices... Les docks qui s'espacent... Le ciel qui crache une humidité sale et glacée... Et les navires de tous tonnages qui se suivent en quatre, en six files, dans les deux sens, paquebots arrivant de l'Amérique du Sud, charbonniers anglais, transports de bois de Finlande, long-courriers australiens...

Une cacophonie de sirènes, de sifflets, de moteurs et de chaînes qui grincent... On se frôle... On se fâche... Les cornes de brumes gémissant sans fin... Des cloches sonnent quelque part et, à bord d'un luxueux navire, le steward court sur le pont en appelant son monde à table à coups de gong. »

Hiver comme été, l'express côtier continue donc de rythmer la vie des autochtones. « Ce n'est pas étonnant, notait déjà Simenon, le gouvernement paie le déficit des compagnies !  » C'est toujours vrai. Mais voilà : nous sommes ici à la limite extrême des terres norvégiennes, dans un paysage minéral troué de 176 000 lacs, le long d'une côte déchiquetée. Les distances immenses et l'interminable nuit polaire obligent l'Etat à multiplier les subventions pour fixer la population. A peine 76 000 habitants vivent au Finnmark, soit 2 % de la population norvégienne. Une misère si l'on sait que la province représente 15 % du territoire national !

Un peu plus bas, à 69°N quand même, se trouve la capitale de la Norvège polaire : Tromsö, 60 000 habitants, ville universitaire. Dans un site admirable qui rappelle Sydeny par son étendue et Venise pour le ballet des vaporetti locaux, Tromsö est un grand centre d'expéditions arctiques et se flatte d'une vie culturelle intense... Simenon avait été séduit : « Dans les magasins, je trouve les derniers disques de Paris, de Londres et de Berlin. Je compte trois cinémas qui sont déjà équipés en parlant et une affiche représente Marlène Dietrich. »


Grand centre d'expéditions arctiques, Tromsö avait séduit Simenon pour sa vie culturelle intense. (Photo Pictor)

L'un des cinémas est toujours là, sur Storgata, l'artère principale, avec moulée dans la pierre de sa façade classée, l'inscription : « Kinematograph, 1915 ». Steven Seagal a remplacé Marlène Dietrich mais, voici peu de temps encore, c'étaient les membres de la chorale masculine de Berleväg, de purs Norvégiens, qui tenait le haut de l'affiche ! Le film qui leur est consacré fait un tabac : déjà plus de 600 000 spectateurs !

Berleväg est un petit port du Finnmark de 1 100 habitants, battu par les vents, où tout est mer et cailloux. Pas un arbre à la ronde. Karen Blixen y a situé son austère roman Le Festin de Babette. A travers les 25 « mâles » de la chorale – dont le plus âgé à 96 ans ! – c'est la vie rude de Berleväg qui est rendue par le réalisateur Knut Brik Jensen avec tendresse et irrévérence. On pourrait traduire le titre du film par : Paisibles et déraisonnables. On y parle de tout : d'amour, de pêche ou de politique. On y chante aussi, bien sûr, dans le vent, sous la neige ou le soleil. Et le chef de chœur, dans son fauteuil de paralytique, n'est pas le moins pittoresque de la bande.

L'un des ténors s'appelle Leif Ananiassen. Retraité de 68 ans, il a accompli plusieurs fois le tour du monde dans la marine marchande avant de finir sa carrière comme garde-côtes. « Pour le sauvetage des marins, pas dans la police », tient-il à préciser. Depuis le film pour lequel ils n'ont pas touché un centime, les chanteurs de Berleväg sont demandés partout... « C'est la gloire !  » plaisante Leif. Dans sa Xantia Cirtoën, il m'emmène dans son cabanon d'été – « ma datcha », dit-il – à 40 km de là. Même toundra désertique, même paysage lunaire. Il parle de De Gaulle et des Anglais, de Brigitte Bardot et des bébés phoques, de Gérard Depardieu qu'il a vu dans La Comte de Monte-Cristo à la télévision. Ah, le château d'If ! Ah, Marseille ! Il se souvient d'une lointaine escale comme si c'était hier...

« Le norvégien n'est pas frondeur, écrit Simenon, il est grave, respectueux d'autrui. » Ici, dans ce Finnmark aux conditions extrêmes, il est aussi ce que dépeint le film : un peu givré, mais serein et attachant. Tel ce géant barbu, communiste non repenti, qui pleure comme un enfant devant le monument aux morts de Mourmansk lors d'une mémorable tournée de la chorale en Russie... « Je les aime », confie un Français de Lorient, Ludovic Besnard, qui a pris 40 % des parts d'une pêcherie de Berveläg et transports près de 2 000 tonnes de poissons de ligne par an en France : du flétan noir, du lieu, de l'aiglefin, du brosmes, de la rascasse du nord, sans oublier la morue en saison... « C'est une des mers les plus poissonneuses du monde que le Gulf Stream empêche de geler, dit-il. Et comme la Norvège n'est pas membre de l'Union européenne, il n'y a pas de quotas à partager avec les pécheurs espagnols ou français ! Pourvu que ça dure ! »

Quand Simenon longe les mêmes côtes, il n'a que 27 ans et déjà une incroyable production d'articles, de contes et de romans publiés sous pseudonymes. Il est en pleine gestation des « Maigret » et, lui, « l'admirable créateur de ports, de gares, de rues, de trains de nuit et d'écluses » (3) trouve à coup sûr dans ces paysages et ces hommes du bout du monde, dans la nuit polaire et les aurores boréales, la distance nécessaire au mûrissement du personnage qui le rendra célèbre sur tous les continents.


Le Kinematograf qui, en 1930, présentait
La Ruée vers l'or de Chaplin. (Photo DR.)

Quand il s'arrête à Tromsö, en 1930, le film à succès du Kinematograf est La Ruée vers l'or avec Charlie Chaplin. Prémonition ? Quarante ans plus tard, la Norvège touchera le jackpot avec l'or noir de la mer du Nord. Une manne inespérée pour ce pays de 4.4 millions d'habitants dont la pêche et les mines de fer étaient jusque-là les seules richesses. La vie en est-elle devenue moins chère pour autant ? A l'époque, Simenon se plaint : « On me réclame 16 francs pour un paquet de tabac ordinaire !  » Les prix n'ont pas baissé depuis et le litre d'essence est même plus coûteux qu'en France...

Juste retour des choses : les services gratuits – santé, éducation – sont de première qualité et il n'est pas rare de trouver des piscines chauffées dans les écoles de bourgades d'à peine mille habitants. La prospérité se voit aux maisons de bois pimpantes, aux puissantes 4×4 qui sillonnent les routes et aux scooters des neiges qui attendent l'hiver sous les auvents. Déjà, il y a 70 ans, Simenon avait été saisi par un « moto Harley-Davidson, aux pneus entourés de chaînes, s'appuyant des deux côtés sur des skis », le tout relié à un traîneau.

De son voyage au Pays du froid, il ne tirera à proprement parler qu'un seul roman : Le Passager du Polarlys (un des express côtiers porte d'ailleurs toujours ce nom). Le livre est écrit en novembre 1930, près de Concarneau ou à Morsang-sur-Seine, à bord de l'Ostrogoth, alors que Simenon rédige au même moment les premiers Maigret signés de son vrai nom. D'abord publié en feuilleton sous le titre Un homme à bord, dans l'Œuvre, Le Passager du Polarlys paraîtra en 1932 chez Fayard.

Comme Le Château des sables rouges, il marque un palier dans la carrière de son auteur. « Tout Simenon y est déjà avec la double pente de son inspiration : le vieux lutteur soudain lassé de ses triomphes et qui voudrait rentrer dans son enfance, mettre un terme à sa vie errante, et l'adolescent bouleversé, rageur, qui fait l'apprentissage du métier d'homme. »(3) Le père est encore un éducateur et le jeune lieutenant du Polarlys a besoin de la force sereine du capitaine Petersen pour surmonter ses premières épreuves.

Bref, du Simenon...


Notes
  1. Toutes les citations sont tirées des séries d'articles repris dans Mes apprentissages (Omnibus, 2001) : Pays du froid (signés Georges Caraman pour le revue Police et reportage, mais non publiés en raison de la disparition de cet hebdomadaire) et Escales nordiques, reportages parus dans Le Petit Journal (1er - 12 mars 1931).
  2. Passions boréales (Presses universitaires de Caen).
  3. Simenon, par Bernard de Fallois (Gallimard, 1931).



DEMAIN:
HÖNNINGSVÄG
OU LE PARADIS PERDU



Home   Bibliography   Statistics   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links