Bibliography   Statistics   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

LE FIGARO
JEUDI 26 JUILLET 2001 (p 28)
LA SÉRIE DE L'ÉTÉ

par Baudouin Bollaert
English translation
1. Maigret au pays des moulins
2. La Diligence de la mer de Norvège
3. Hönningsväg ou le paradis perdu

 

SUR LES TRACES DE...

SIMENON AU CAP NORD (1)

Des polders au cercle polaire, la genèse du célèbre commissaire

Maigret au pays des moulins

Ses ouvrages, publiés sous son vrai nom ou sous un de ses dix-sept pseudonymes, ont totalisé 550 millions d'exemplaires traduits un une soixantaine de langues : Georges Simenon est l'écrivain de langue française le plus fécond depuis Balzac. Un personnage émerge de cette œuvre immense (dans tous les sens du mot) : le commissaire Maigret. C'est entre 1929 et 1930, après diverses esquisses, que le jeune Simenon – il n'avait pas encore 30 ans – a mis la dernière touche à son héros. Au cours d'un voyage qui devait le mener au cap Nord.

---------------------------
Delfzijl :
Baudouin Bollaert

---------------------------

C'est un bronze d'à peine 1 mètre 20, posé sur un socle de pierre au milieu d'une pelouse ombragée. Sous les frondaisons de frênes cinquantenaires, à deux pas d'un canal, on reconnaît Maigret, massif, un peu bougon, avec son chapeau, sa pipe et un lourd manteau sur les épaules. Sa statue se dresse ici, depuis le 3 septembre 1966, à l'angle de deux rues, Ruksweg et Jaagpad, dans un étrange incognito de verdure...

La statue de Maigret à Delfzijl

Le plus célèbre policier de la littérature française est supposé être né dans cette cité maritime de 18 000 habitants. (DR)

Vient-on encore voir le célèbre commissaire à Delfzijl, port de l'extrême nord de la Hollande ? L'œuvre du sculpteur Pieter d'Hont est épargnée par les fientes de pigeon, mais pas par les toiles d'araignée. Les curieux sont rares et, dans les boutiques, Maigret ne figure sur aucune carte postale. Pourtant, le plus célèbre policier de la littérature française est supposé avoir jailli de l'imagination fertile de Georges Simenon dans cette cité maritime de 18 000 habitants...

Et l'écrivain accrédite cette thèse, sans équivoque possible. Dans un texte rédigé le 24 mars 1966 en exergue à ses œuvres complètes, il raconte cette naissance comme une sorte d'illumination (voir encadré). Pourtant, s'agit-il bien, comme il l'affirme, du Maigret de Pietr-le-Letton et l'a-t-il écrit dans le port de Delfzijl, installé au fond d'une vieille barge ?

Dans les vapeurs de genièvre

Voici comment Simenon, en 1966, raconte la naissance de Maigret à Delfzijl dans un texte écrit pour le tome 1 de ses œuvres complètes établies par Gilbert Sigaux, aux éditions Rencontre [La naissance de Maigret]:

« L'Ostrogoth avait besoin d'un recalfatage complet, de sorte que je dus conduire le bateau en cale sèche au bord du vieux canal. J'avais gardé (...) l'habitude d'écrire deux ou trois chapitres par jour. Je me rendis vite compte que c'était impossible dans une coque rendue sonore comme une cloche par les calfats qui la frappaient à grands coups de masse du matin au soir (...).

Le hasard me fit découvrir, à moitié échouée, au bord du canal, une vieille barge qui semblait n'appartenir à personne. On y pataugeait dans trente à quarante centimètres de cette eau rougeâtre particulière au vieux canal (...). Cette barge, où j'installai une grande caisse pour ma machine à écrire (...), allait devenir le vrai berceau de Maigret (...).

Je me revois, par un matin ensoleillé, dans un café qui s'appelait, je crois, Le Pavillon (...). Ai-je bu un, deux, ou même trois petits genièvres colorés de quelques gouttes de bitter? Toujours est-il qu'après une heure, un peu somnolent, je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable (...).

Le lendemain à midi, le premier chapitre de Pietr-le-Letton était écrit. Quatre ou cinq jours plus tard, le roman était terminé. »

Les Hollandais, prudent, ne veulent pas trancher cette querelle d'experts. Près du bronze du commissaire, ils se contentent d'indiquer qu'en villégiature à Delfzijl en 1929, Simenon y a situé l'action d'Un crime en Hollande... Ici, pas de contestation possible. Mais le Maigret en question n'est que le septième de la série officielle lancée à grand fracas, le 20 février 1931, par Fayard... Ce qui ne résout pas l'énigme.

Ce jour-là, un « bal anthropométrique » est organisé par l'éditeur et son poulain au dancing de la Boule blanche, à Montparnasse. Les gens du Tout-Paris sont priés de laisser leurs empreintes digitales à l'entrée. Succès garanti ! Francis Carco, Colette, Marcel Achard, ou encore le caricaturiste du Figaro Sennep et le tout jeune Pierre Lazareff n'auraient raté l'événement à aucun prix.

A l'époque, Simenon n'a que 28 ans. Après avoir « gâché du plâtre » dans le roman populaire, le voilà qui publie enfin sous son véritable nom. Finis les pseudonymes utilisés selon le jours et son humeur ! Il se sent prêt à aborder la grande littérature. Même par le biais du genre policier qui a le mérite de lui assurer les « garde-fous » nécessaires. C'est-à-dire le cadre et le confort d'une intrigue dont, à dire vrai, il s'affranchira très vite pour ne plus s'intéresser qu'à l'épaisseur humaine de ses personnages et développer l'inimitable « atmosphère simenonienne »...

C'est au printemps 1929, deux ans avant le « bal anthropométrique », que Simenon avait décidé de partir en bateau vers la Hollande, l'Allemagne et la Norvège. En un an, il avait publié la bagatelle de quarante romans... Avec l'argent gagné chez ses éditeurs – Tallandier, Ferenczi ou Fayard – il s'était fait construire à Fécamp l'Ostrogoth, un cotre de 10 mètres sur 4, 20 tonneaux, au moteur de 30 chevaux. Avant de larguer les amarres, il le fera baptiser en grande pompe par le curé de Notre-Dame de Paris !

C'est à la barre de l'Ostrogoth, un cotre de 10 mètres de long qu'il a fait baptiser par le curé de Notre-Dame de Paris, que Simenon s'est s'élancé sur les canaux hollandais, première étape de son périple au cap Nord. (Photos Sipa-Press et Fonds Simenon.)

Quelques semaines plus tard, le voilà donc à Delfzijl. La Hollande, avec ses canaux, ses digues, ses écluses, son peuple de marins lui procure les sensations qu'il aime : vivre sur l'eau – avec sa femme Tigy – et écrire aux escales, un grog à portée de la main, la pipe aux dents, tandis que l'Ostrogoth aux membrures puissantes et à la coque de chêne tire sure ses ancres...

Des quais de Delfzijl, on peut toujours apercevoir aujourd'hui par beau temps les côtes allemandes. La ville est moderne, un peu froide. Elle a perdu ses fortifications et, sans doute, ses charmes d'antan. Elle offre une curieuse impression de port actif et de station balnéaire désertée. Quelques jeunes en dreadlocks, originaires du Surinam, côtoient de grands gaillards blonds dans le centre piétonnier : les pavillons de brique sont impeccables ; les jardins bien tondus ; de grandes filles saines roulent à bicyclette dans le vent... A 30 km au sud, dans cette région de polders, de gaz et de tourbières, Groningue (170 000 habitants) semble autrement plus vivante.

Dans Un crime en Hollande, Maigret est envoyé à Delfzijl pour enquêter sur le meurtre de Conrad Popinga (nom emprunté à un policier que Simenon a vraiment rencontré aux Pays-Bas !). Comme toujours, l'énigme est moins importante que l'étude psychologique. Et Simenon se délecte à décrire la bourgeoisie hollandaise. S'il en aime la rigueur et l'honnêteté, il en souligne les rigidités. Nous sommes dans les années trente : le cannabis n'est pas encore en vente libre à Amsterdam et personne n'envisagerait un mariage entre prêtres...

Simenon regarde et évoque. Il ne donne pas dans la fresque. Il réduit déjà les proportions de la toile. « Il a la natteté des petits peintres flamands, leur amour des notations exactes, d'un univers en ordre. Mais le malaise peut se glisser soudain dans un monde trop rassurant, trop sage, trop confiant dans les rites quotidiens », note Bernard de Fallois (1).

En réalité, son coup d'essai en Hollande s'intitule Le Château des sables rouges. C'est un roman populaire vraiment écrit, lui, en 1929 à Delfzijl, dont le héros – l'inspecteur Sancette – est l'antithèse de Maigret. Simenon hésite encore entre les deux modèles. Il rend bien, par touches minuscules, l'atmosphère de la région. Ici, un gros « chanteur des psaumes » qui lui fait penser « à un marchand du fromage surveillant l'embarquement de ses boules rouges sur une péniche » ; là, un serveur qui fait passer « du poisson bouilli, avec des pommes de terre bouillies, des légumes bouillis, des châtaignes bouillies et, enfin, en guise de dessert, une orange acide à faire grincer des dents ».

Aujourd'hui à Delfzijl, on sert des boulettes chaudes dans des distributeurs automatiques, des hamburgers dans des fast-foods à l'insupportable odeur de graisse recuite et des sandwiches partout. Un restaurant grec – l'Athene – s'est implanté dans la rue principale. Mais rien ne prouve que la qualité de la cuisine ait vraiment progressé en 70 ans...

Le Château des sables rouges est supposé se passer entre Groningue et Delfzijl, dans le hameau de Roodezand, à 3 km de Slochteren, un bourg de 600 habitants desservi par le chemin de fer. J'ai fait la ligne et l'omnibus s'est arrêté à Sauwerd, Bedum, Stedum, Loppersum et autres localités. Mais pas à Roodezand et Slochteren introuvables sur la carte... Ah, la liberté de l'artiste !

Quand Simenon quitte Delfzijl, il a terminé Le Château des sables rouges. Mais a-t-il écrit Pietr-le-Letton qui, officiellement, est son premier Maigret ? Il le prétendra 37 ans plus tard. Or, cette version a beau être séduisante, elle ne résiste pas à l'examen. Deux spécialistes (3) on rétabli ce qui semble être la vérité : en septembre 1929, il écrit Train de nuit, signé Christian Brulls, où apparaît pour la première fois Maigret à la fin du roman. Puis, en janvier 1930, il commence à Wilhelmshaven, en Allemagne, le premier « vrai » Maigret où celui-ci est présent de bout en bout : La Maison de l'inquiétude.

Dans sa maison flottante, écrit Pierre Assouline (4), Simenon « semble s'immerger dans la géographie humaine pour mieux fuir l'histoire immédiate. Il est dans une situation idéale, romantique à souhait, sur laquelle les événements n'ont pas prise, à moins qu'ils ne le rattrapent sans prévenir » C'est le cas dans l'Allemagne d'Hindenburg, peu avant le début de l'évacuation progressive de la rive gauche du Rhin. Soupçonné d'espionnage (sic!), il doit quitter Wilhelmshaven et terminera La Maison de l'inquiétude à Stavoren, aux Pays-Bas.

Repères
1903
1919
1922
1924
1929-31
1945
1955
1957
1972
1989
naissance de Georges Simenon à Liège
entre à La Gazette de Liège, chargé des chiens écrasés
arrive à Paris
publie son premier roman populaire, Le Roman d'une dactylo
genèse de Maigret
part aux Etats-Unis (15 octobre)
retour en France (19 mars)
s'installe près de Lausanne, à Echandens
renonce à écrire des romans ; se consacre à ses « dictées »
mort de Simenon à Lausanne

Enfin, ce n'est qu'à son retour de Norvège, en avril, qu'il rédigera en France Pietr-le-Letton en reprenant d'ailleurs le thème du sosie présent dans La Maison de l'inquiétude...

Alors pourquoi ce pieu mensonge ? Pourquoi renier Train de nuit, La Maison de l'inquiétude et deux autres « prototypes » de Maigret intitulés La Figurante et La Femme rousse ? Parce que Pietr-le-Letton est signé, pour la première fois, de son vrai nom et que, publié d'abord dans la revue Ric & Rac de juillet à octobre 1930, il figurera dans la série lancée à grand renfort de publicité par Fayard lors du « bal anthropométrique ».

C'est donc à cheval entre septembre 1929 et avril 1930 que naît le commissaire Jules-Amédée-François Maigret. Pas de façon spontanée, mais grâce aux « dix-huit personnages qui l'ont précédé comme autant d'esquisses » (2). Un processus de lente maturation – que le commissaire lui-même n'aurait pas désavoué – et dont le périple nordique de Georges Simenon aura été le catalyseur.

En Hollande, ce périple n'en est qu'à ses débuts. Mais Simenon emmagasine déjà les images qu'il régurgitera dans ses romans. Il ne se lasse ni des canaux ni de la mer aux couleurs et aux odeurs sans cesse renouvelées. Pourtant, les conditions ne sont pas toujours faciles. « L'Elbe s'élargit, l'eau devient houleuse, un rive disparaît, puis l'autre, écrit-il. Et c'est la mer du Nord, triste, rageuse, semée de bancs perfides. » (5) L'Ostrogoth lui donne parfois l'impression d'être « joujou » sur les vagues déchaînées. Il n'en poursuit pas moins sa route et son rêve, les deux intimement liés...


Notes
  1. in Simenon, (Gallimard 1961).
  2. in Sancette contre Maigret, Francis Lacassin (Omnibus, 1999)
  3. Claude Menguy et Pierre Deligny in Les Vrais Débuts du commissaire Maigret (Traces, n°1, 1989)
  4. in Simenon (Juilliard 1992, Folio 1996)
  5. in Escales nordiques, parues dans Le Petit Journal du 1er au 12 mars 1931 et dans Mes apprentissages (Omnibus 2001).



DEMAIN:
LA DILIGENCE
DE LA MER DE NORVÈGE



Home   Bibliography   Statistics   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links