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Paris Match
September 21, 1989

"Je n'y crois pas, lui dit son premier éditeur.
Votre commissaire est d'une écœurante banalité..."

Georges Simenon

par Bernard de Fallois

 

J'ai perdu un ami. Le chagrin ne rend pas éloquent. Je ne dirai pas ici pourquoi j'aimais Simenon, je dirai pourquoi je l'admirais.

L'immense petit Belge qui vient de mourir au bord du lac Léman nous laisse deux cents romans, qui sont des « espèces de chefs-d'œuvre », et dont, en tout cas, chacun rendrait jaloux les meilleurs romanciers. Voici le mystère Simenon. Pourquoi, si tous ces romans se ressemblent, ne se lasse-t-on pas d'en lire de nouveaux ? Pourquoi est-on si heureux qu'il y ait toujours un Simenon à découvrir ? Quel est le virus ?

Quand il l'isole pour la première fois, Simenon a vingt-sept ans. Il en parait dix de moins. Son visage est sans relief, mi-Tintin, mi-Rouletabille, il a un aplomb terrible qui ne se voit pas. De loin, malgré une tendance à l'embonpoint, il paraît plutôt fluet, timide, jovial et malicieux. Si on regarde ses mâchoires de plus près, on voit qu'elles pourraient broyer un quartier de bœuf et quand les yeux, qu'il a très pâles, se posent sur vous, on dirait deux rayons laser. A Paris, où il habite depuis six ans, il est connu sous le nom de Sim, qui est son nom de plume. Les usagers de trains de banlieue, lorsqu'ils achètent au kiosque de la gare un roman d'amour ou d'aventure, connaissent aussi Miquette, Aramis, Jean du Perry, Luc Dorsan, Germain d'Antibes, etc., en tout une vingtaine d'auteurs. Mais à la fin du mois, quand les éditeurs envoient leur chèque à ces vingt créateurs, toutes les enveloppes portent la même adresse: Georges Simenon, 21, place des Vosges, Paris.

Il est noctambule et matinal à la fois. Il possède un don très spécial, qu'il est seul à connaître : il lui faut moins de temps pour écrire un roman qu'à un autre pour le recopier. A vingt-sept ans, il a déjà derrière lui à peu près deux cents romans, et plus de mille contes et nouvelles. Qu'il ne signe pas. Il considère qu'il fait des gammes. Pourtant, if se demande si le moment n'arrive pas où il va devenir Simenon. Une idée lui est venue. Pas une idée, car il se méfie des idées comme de la peste, mais un personnage. Une silhouette plutôt. Lourde, massive, silencieuse. Le nom existe déjà, il vient de s'en servir deux ou trois fois : Maigret. La profession aussi : policier. A Delfzijl, au nord de la Hollande, sur sa péniche amarrée le long d'un quai, la machine à écrire bien calée sur deux caisses en bois, il met au point le prototype en une semaine. Au printemps suivant, il en écrit trois autres, pour avoir une petite réserve, et envoie le tout à son éditeur. Pourquoi ne pas tenter une série ?

Quinze jours plus tard, le vieil Arthème Fayard le reçoit avec beaucoup de gentillesse et une mine navrée. « Mon pauvre Sim, cela m'étonne de vous. Croyez-moi, je sais de quoi je parle — les éditeurs savent toujours de quoi ils parlent —, votre idée n'est pas bonne. Vous contrevenez à toutes les règles, et je vais vous le démontrer. Premièrement, l'énigme est insignifiante, c'est un vulgaire fait divers. Deuxièmement votre coupable n'a pas le moindre intérêt, et de plus il n'est ni bon ni mauvais, ce que le public n'aime pas. Troisièmement, votre détective, pardon votre commissaire, est un homme tout à fait quelconque, pas spécialement intelligent, qui reste assis des heures entières devant un verre de bière, il est d'une écœurante banalité. Comment voulez-vous vendre cela ? » Mais au moment où l'auteur, ayant repris ses manuscrits, se dispose à partir, Arthème Fayard, qui était un homme très bon — les éditeurs sont toujours très bons — l'arrête. « Je ne peux pas vous faire cela. Laissez les moi. Nous allons publier quand même. On verra bien. »

Et on vit. Le triomphe immédiat. Un roman par mois, sous une couverture photographique qui a l'air d'être populaire et qui ne l'est pas. Traduction dans tous les pays. Le cinéma à ses pieds. Sans le savoir, Simenon venait de créer un personnage mythique, c'est-à-dire qui existe en dehors des histoires où il figure. Mythique et paradoxal. Pas un génie, pas un surhomme, pas un héros, pas un saint. Plutôt quelqu'un comme un médecin de famille, qui sait d'avance qu'on ne peut pas grand-chose, mais qui s'assoit tout de même au bord du lit, parce que entendre, c'est déjà soulager.

Propulsé du jour au lendemain dans toute la France, puis dans le monde entier, le nom de Simenon devient une légende. Cette légende le suivra toute sa vie, avec son cortège d'erreurs (la cage de verre, qui n'a jamais existé, le bunker d'Epalinges, qui n'avait rien d'un bunker, etc.) et elle nuira beaucoup à son œuvre. Il est une aubaine pour les journalistes : quel autre écrivain peut figurer dans le « Livre des records » sous tant de rubriques différentes ? Combien de femmes ? Combien de maisons ? Combien de romans ? Combien de droits d'auteur ? Mais ce n'est plus un écrivain, c'est un phénomène.

Or, le phénomène n'avait aucune envie d'être un phénomène, il voulait être écrivain. Et il savait qu'il ne l'était pas encore. Cinq ans plus tard, nouveau tournant : la N.r.f., temple des lettres pures, lui propose de l'accueillir. Jef Kessel a parlé de lui à Gaston Gallimard. Depuis qu'il a failli rater Proust, celui-ci a ses limiers partout, guettant les talents nouveaux. La proposition plaît à Simenon, qui sait que l'époque Maigret doit se terminer du moins il le croit. Adieu Maigret. Il va maintenant travailler sans filet, sans cadavre, sans énigme. Comme les vrais grands. Avec un sujet qui est le sien, et qu'il est le seul à cultiver l'homme. Cet homme dont il dit qu'il est « le même partout » et qu'il appelle, faute d'avoir trouvé une meilleure définition, « l'homme tout nu ». Une telle réussite laisse perplexe. Au lendemain de la guerre, en France, la position de Simenon est ambiguë.

Le public le dévore toujours. Dans les statistiques annuelles des plus nombreuses traductions, son nom ne cesse de monter. Il vient directement après la Bible et Lénine ! Mais les intellectuels l'ignorent.

Il y a ceux qui ne le lisent pas : les critiques. « Pourquoi le lirais-je ? me dit un jour l'un d'eux, fort réputé. Comment parler d'un écrivain qui fait des romans comme Cézanne faisait des Sainte-Victoire ou Monet des nymphéas ? » Je lui fis remarquer que cette judicieuse comparaison pouvait au contraire l'inciter à en parler. Il me tourna le dos.

Il y a ceux qui sont « un peu déçus ». Ils attendaient que Simenon passe la vitesse supérieure. Encore un effort, Monsieur Simenon ! Vous pouvez être notre Balzac. On voudrait toujours qu'un grand écrivain ressemble à ceux qui l'ont précédé, sans penser que s'il est un grand écrivain, c'est justement parce qu'il ne leur ressemble pas.

Il y a ceux qui prennent un ton condescendant. A la N.r.f., que Simenon a quittée, on commence à murmurer : « Gide avait raison, c'est un romancier, ce n'est pas un écrivain. » Cette fine distinction consolait le grand André Gide. Comme tous les vrais artistes, il était honnête, mais il ne fallait pas trop lui en demander. il avait vu tout de suite que Proust était beaucoup plus grand que lui, et il l'avait dit. Mais il ajoutait : « C'est un imposteur. » Il savait que Simenon était un romancier prodigieux, et il aurait donné « La porte étroite », « Les faux monnayeurs » , « Les caves du Vatican », tous ses romans pour pouvoir écrire un seul Simenon. Mais il ajoutait : « Ce n'est pas un écrivain. » Et il se trompait.

Car si, dès la première page d'un roman de Simenon, vous avez l'impression qu'on ne vous raconte pas une histoire mais que vous la vivez, si vous éprouvez la sensation presque physique de l'angoisse, du malaise, de la fatigue ou de la peur, c'est bien parce que Simenon a sa « manière » à lui ce qu'on appelle un style. Il écrit avec peu de mots. Mais ces mots, il les choisit, il les agence d'une certaine façon. Parce qu'il est simple, il a l'air banal. Mais tout le monde peut être banal, tout le monde ne peut pas être simple. Il faut un savoir-faire très particulier, une oreille à soi : c'est un art. Voyez ceux qui s'amusent à le pasticher. Simenon est une proie facile, ils vont n'en faire qu'une bouchée. Et c'est l'échec. Ils fui ont emprunté tout ce qui, d'après eux, exerçait un effet magique: la pipe, la brume, la pluie; le silence. Mais la magie n'est pas au rendez-vous. Quelque chose manque : l'essentiel. ils ont utilisé les mêmes mots : le magnétisme a disparu, la vibration ne passe pas. Comment Simenon les faisait-il vibrer ? Un jour, la Sorbonne comptera les phrases interrogatives qu'if y a chez lui. Considérables. Pourquoi ? Parce que Simenon, essayant d'alter toujours plus loin, de ne plus peindre seulement des décors, des actes, des caractères, a réussi ainsi à peindre des « moments de conscience ». Mêlant les impressions marginales, ce qu'on voit, ce qu'on entend, aux sensations intérieures, il a capté ce qu'avant lui personne n'avait pu «rendre » .

Les grands changements en art sont souvent liés à des petits riens, et on les remarque d'autant moins qu'ils sont faits pour ne pas être remarqués. « Soyez simple », avait dit La Bruyère. « Voulez-vous dire qu'il pleut ? Dites : "Il pleut". « Simenon est d'accord sur la simplicité, mais il change un mot. « Voulez-vous dire qu'il pleut ? Dites : "Je suis mouillé". » Ceux qui ne comprennent pas qu'une infime modification de ce genre est une aussi grande révolution que le moteur à explosion dans la technique ou la Déclaration des Droits de l'homme dans la politique, ceux-là feraient mieux de parler d'autre chose.

C'est la raison des mésaventures de Simenon au cinéma. Tout le monde s'est jeté sur lui. Le film a l'air tout fait, il n'y a plus qu'à le tourner. Or Simenon a eu les plus grands réalisateurs - Renoir, Carné, Clouzot -, les plus grands comédiens - Raimu, Gabin, Michel Simon -, mais le résultat est toujours le même : honorable, agréable... et décevant. Pourtant l'image était là, les personnages n'étaient plus des êtres de papier, mais de vrais humains, en chair et en os. Alors où est passée la vie ? La réponse est simple : elle était dans les mots. La littérature n'est pas le cinéma. Quand elle est celle d'un grand écrivain, elle le surpasse. Simenon est le premier écrivain contemporain du cinéma à avoir battu le cinéma sur son propre terrain : la fascination.

Qu'est-ce qu'un grand écrivain ? C'est un peintre. Dans le musée Simenon, dont tous les libraires possèdent la clé, deux cents toiles vous attendent. Elles sont merveilleuses. Vous avez l'impression qu'elles vous regardent. Si vous y entrez une fois, vous deviendrez un habitué.

Bernard de Fallois


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