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L'affaire Ewanchuk:
un survol fait en groupe et
à la lumière des romans de George Simenon

 

Gilles Renaud
Cour de justice de l'Ontario

 

Atelier: Les récents développements
dans le domaine du droit criminel

20e congrès annuel de l'AJEFO
"Pour l'amour de la justice"
Toronto, le 25 juin 1999


Introduction

Peut-on contester que le droit criminel canadien ait été profondément modifié par le jugement récent de la Cour suprême du Canada dans l'affaire R. c. Ewanchuk?1 Pour un temps encore, les tribunaux se verront confronter avec la question de l'interprétation de ce jugement; spéculations et hypothèses abondent quant à son influence ultime...

L'obligation de réserve qui m'incombe fait en sorte qu'il m'est difficile de participer directement à la polémique à laquelle se livrent plusieurs commentateurs.2 Cependant, j'ai la faculté d'animer un débat sur le sujet dans le cadre de cet atelier portant sur les récents développements dans le domaine du droit criminel. J'ai donc cherché, dans un premier temps, à identifier certaines questions fondamentales que la Cour suprême a soulevées. Ensuite, j'ai scruté les romans de Georges Simenon afin d'y relever plusieurs exemples de situations de faits qui mettent en relief l'enseignement de notre plus haut tribunal en matière d'agressions sexuelles. Finalement, l'objectif de cet atelier est de susciter un échange fondamental (et collectif) afin de cibler les limites du consentement à l'activité sexuelle. J'ai bon espoir que le résultat de nos discussions servira à orienter les réflexions des juristes qui œuvrent dans le domaine du droit pénal.

Cependant, qu'il me soit permis, tout d'abord, d'ouvrir une parenthèse et de faire valoir le motif de cette démarche inusitée; en effet, pourquoi délaisser la jurisprudence au profit de la littérature populaire? Je suis d'avis qu'une connaissance approfondie du monde romanesque peut être fort utile lors de l'appréciation des questions de faits. À l'appui de cette thèse je cite, d'une part, la professeure Jenny McEwen qui a soulevé que3:

Findings of fact ... are based upon conventional wisdom about how people and objects function in everyday life. All of us, through our own personal experiences, through hearing about the personal experiences of others, and through knowledge gained from books, films newspapers and television, have accumulated vast storehouses of commonly held notions about how people ... generally behave in our society. From this storehouse one formulates a generalization about typical behaviour.'

D'autre part, nous sommes redevables au doyen Wigmore de ces mots qu'il écrivait en 1922: "The lawyer must know human nature. [She] must deal understandingly with its types and motives. These [she] cannot all find close around... For this learning [she] must go to fiction which is the gallery of life's portraits".4

Abordons maintenant, et en groupe, les fondements conceptuels que nous livrent le jugement Ewanchuk à la lumière de la plume du célèbre écrivain belge.5

1) L'absence de consentement donne lieu à une
condamnation pour aggression sexuelle

Ewanchuk nous enseigne que: "La mens rea est l'intention de se livrer à des attouchements sur une personne, tout en sachant que celle-ci n'y consent pas, en raison de ses paroles ou de ses actes, ou encore en faisant montre d'insouciance ou d'aveuglement volontaire à l'égard de cette absence de consentement." Voir le para. 23 des motifs du juge Major.6 Notons que le jugement ne cite aucun arrêt ou ouvrage de doctrine à l'appui de cette thèse. On ne fait qu'exprimer l'évidence même, n'est-ce pas?

Toutefois, il importe de souligner que les tribunaux ont parfois fait preuve d'un préjugé favorable à l'endroit de plaignant(e)s qui présentaient un profil évident de victime d'agressions sexuelles tant au niveau des blessures qu'à celui de l'attitude face à l'agresseur; un legs de l'époque du hue and cry de la common law, croirait-on. Voir R. c. Wilmott, [1967] 1 C.C.C. 171 (C.A. Ont) aux pages 173-174 et aussi R. c. Turner (1970), 1 C.C.C. (2e) 293 (C.A. Ont.), à la page 293 où il est question des cris des victimes, de la preuve évidente de leurs efforts à résister aux agresseurs, etc.

Je cite ces commentaires car la Cour suprême a souligné l'importance de la preuve de l'absence de consentement au paragraphe 29. "Bien que le témoignage de la plaignante soit la seule preuve directe de son état d'esprit, le juge du procès ou le jury doit néanmoins apprécier sa crédibilité à la lumière de l'ensemble de la preuve. Il est loisible à l'accusé de prétendre que les paroles et les actes de la plaignante, avant et pendant l'incident, soulèvent un doute raisonnable quant à l'affirmation de cette dernière, selon laquelle, dans son esprit, elle ne voulait pas que les attouchements aient lieu." Nous devons donc nous attarder à l'appréciation des éléments de preuve et c'est à ce stade-ci que les préjugés peuvent jouer un rôle important voire décisif et que les romans, les films, etc., contribuent à entrenir de fausses notions du consentement.7

Simenon nous offre des exemples utiles à ce sujet que nous aborderons plus tard au cours de cet atelier. Qu'il suffise d'en citer un seul immédiatement. Ainsi, dans le roman Maigret au Picratt's,8 l'enquête policière établit qu'il n'y avait aucun doute que la victime avait été agressée en raison de son désarroi et des marques de violence que portaient ses vêtements.

2) L'acteus reus: des attouchements
sexuels non souhaités

Au paragraphe 23, le juge Major a écrit que "L'acteus reus de l'agression consiste en des attouchements sexuels non souhaités." Sa Seigneurie poursuit son analyse, au paragraphe 25, "L'actus reus de l'agression sexuelle est établi par la preuve de trois éléments: (i) les attouchements, (ii) la nature sexuelle des contacts, (iii) l'absence de consentement. Les deux premiers éléments sont objectifs. Il suffit que le ministère public prouve que les actes de l'accusé étaient volontaires. La nature sexuelle de l'agression est déterminée objectivement; le ministère public n'a pas besoin de prouver que l'accusé avait quelque mens rea pour ce qui est de la nature sexuelle de son comportement: voir R. c. Litchfield, [1993] 4 R.C.S. 333, et R. c. Chase, [1987] 2 R.C.S. 293."

La difficulté, nous en convenons tous, est d'évaluer si la personne accusée peut prétendre à juste titre que les attouchements étaient souhaités. À cet effet, il sera utile de reprendre les commentaires qui sont consignés au paragraphe 30. "La déclaration de la plaignante selon laquelle elle n'a pas consenti est une question de crédibilité, qui doit être appréciée à la lumière de l'ensemble de la preuve, y compris de tout comportement ambigu. À cette étape, il s'agit purement d'une question de crédibilité, qui consiste à se demander si, dans son ensemble, le comportement de la plaignante est compatible avec sa prétention selon laquelle elle n'a pas consent:"

Il convient de souligner aussi l'enseignement que l'on retrouve au paragraphe 24: "Le Code criminel ... ne définit qu'indirectement le crime d'agression sexuelle. L'infraction consiste en des voies de fait visées par l'une ou l'autre des définitions du para. 265(1) du Code, et qui sont commises dans des circonstances de nature sexuelle telles qu'il y a atteinte à l'intégrité sexuelle de la victime..."9

Le prochain commentaire doit aussi être retenu: "Toutefois, l'absence de consentement est subjective et déterminée par rapport à l'état d'esprit subjectif dans lequel se trouvait en son for intérieur la plaignante à l'égard des attouchements, lorsqu'ils ont eu lieu..." Voir le par. 26. M. le juge Major ajoute, au par. 27, "À cette étape, le juge des faits ne s'intéresse qu'au point de vue de la plaignante. La démarche est purement subjective."

3) La mens rea de l'infraction

À ce sujet, notons les commentaires qui sont contenus aux paragraphes 41 et 42. Vu l'importance du débat, il convient de les citer in extenso.

L'agression sexuelle est un acte criminel d'intention générale. Par conséquent, le ministère public n'a qu'à prouver que l'accusé avait l'intention de se livrer à des attouchements sur la plaignante pour satisfaire à l'exigence fondamentale relative à la mens réa. Voir R. c. Daviault, [1994] 3 R.C.S. 63.

Toutefois, étant donné que l'agression sexuelle ne devient un crime qu'en l'absence de consentement de la plaignante, la common law admet une défense d'erreur de fait qui décharge de toute culpabilité l'individu qui croyait sincèrement mais erronément que la plaignante avait consenti aux attouchements. Agir autrement donnerait lieu à l'injustice que constituerait le fait de déclarer coupable des personnes moralement innocentes: voir R. c. Creighton, [1993] 3 R.C.S. 3. Par conséquent, la mens rea de l'agression sexuelle comporte deux éléments: l'intention de se livrer à des attouchements sur une personne et la connaissance de son absence de consentement ou l'insouciance ou l'aveuglement volontaire à cet égard.

4) Le consentement tacite

M. le juge Major a fait remarquer, au paragraphe 31, "que l'avocat de l'intimé a soutenu que le juge des faits peut croire la plaignante quand elle affirme ne pas avoir consenti, mais néanmoins acquitter l'accusé pour le motif que le comportement de la plaignante a soulevé un doute raisonnable. Tant l'avocat de l'appelant que le juge du procès ont appelé cette situation le 'consentement tacite'."

Et sa Seigneurie d'ajouter, au paragraphe suivant:

Cependant, il découle de l'exposé fait précédemment que le juge des faits ne peut tirer que l'une ou l'autre des deux conclusions suivantes: la plaignante a consenti ou elle n'a pas consenti. Il n'y a pas de troisième possibilité. Si le juge des faits accepte le témoignage de la plaignante qu'elle n'a pas consenti, même si son comportement contredit fortement cette prétention, l'absence de consentement est établie et le troisième élément de l'actus reus de l'agression sexuelle est prouvé.

Bref, "Il n'existe pas de défense de consentement tacite en matière d'agression sexuelle en droit canadien." Voir le paragraphe 32. À ce sujet, le prof. Stuart a écrit: "There is good reason to suggest that the severe limits the Supreme Court has placed on the mistaken belief defence has made our sexual assault laws potentially injust to accused."10 Le prof. Stuart a ajouté, aux pp. 42-43: "The Court could have rested on the policy justification advanced by Rosella Cornaveira11 ... the use of 'implied consent theory' permits the perpetuation of rape mythology by presuming that consent to sexual touching exists ab initio and continues to exist until the woman successfully persuades the aggressor that she did not consent. Thus, consent may be implied in the absence of clear and unequivocal non-consent (usually resistance)".

5) L'aveuglement volontaire

En résumé, nous avons soulevé la question fondamentale de l'absence de consentement, dressé les grandes lignes des notions de mens réa et d'acteus reus et nous avons revu brièvement la question du consentement tacite. De plus, nous avons constaté que la vraie question en est une d'appréciation de preuve: la plaignante a-t-elle consenti aux attouchements?

Fort de cet enseignement, il s'agit maintenant de revoir en enfilade les exemples que nous livre Simenon pour ce qui est des volets qui forment l'ensemble de la question du consentement libre et volontaire. En premier lieu, quel sens doit-on donner aux expressions "l'insouciance" et "l'aveuglement volontaire"?

Le premier exemple est tiré du roman La fenêtre des Rouet?12 "Il l'entraînait. Elle ne résistait plus." Dans un tel cas, peut-on prétendre à bon droit que l'on croyait qu'il y avait consentement à l'activité sexuelle? Sur quels faits, sur quels gestes ou paroles peut-on établir un consentement valable? Ne s'agit-il pas plutôt d'un refus de la part de la personne inculpée de prendre les démarches nécessaires pour s'assurer du consentement? S'est-il volontairement aveuglé? A-t-il fait la sourde oreille?

Par ailleurs, il faut comparer la situation décrite ci-dessus, où l'on refuse de voir les faits tels qu'ils se présentent, avec une situation où l'on peut invoquer à juste titre un plein consentement même en l'absence de paroles ou de gestes. Comme l'écrit Simenon, "Elle attend qu'il l'embrasse, il ne l'ignore pas..."13 Bien que vous êtes les seuls juges des faits dans le cadre de l'atelier, il me semble qu'il soit raisonnable d'établir que dans le premier cas il s'agit d'insouciance coupable alors que dans l'autre, il s'agit d'un consentement valable qui se dessine à la lumière des circonstances qui entourent le geste et des discussions antérieures.

Ces mêmes circonstances peuvent démontrer hors de tout doute que la personne accusée savait pertinemment bien qu'il y avait absence de consentement. Donc, si la plaignante témoignait que dans le cadre de son travail comme employée d'un hôtel, "... je me suis approchée comme la veille pour poser le plateau sur la table de nuit. Il a mis un doigt sur ses lèvres en me désignant la cloison. Il ne souriait pas, ne se donnait pas la peine de me faire la cour. C'était décidé dans sa tête, et cela devait se passer comme il l'avait décidé. Il m'a fait signe de m'approcher et, quand j'ai été à portée de sa main, il a rejeté le drap..."14 Il y a fort à parier que le prévenu aurait peine à soulever un doute quant au bien-fondé d'une déclaration de culpabilité, mais c'est à vous d'en juger.15

6) Le consentement et l'absence de paroles

Au paragraphe 46 du jugement auquel se sont ralliés le plus grand nombre de juges, soit celui de l'hon. juge Major, on lit ce qui suit: "Pour que les actes de l'accusé soient empreints d'innocence morale, la preuve doit démontrer que ce dernier croyait que la plaignante avait communiqué son consentement à l'activité sexuelle. Le fait que l'accusé ait cru dans son esprit que le plaignant souhaitait qu'il la touche, sans toutefois avoir manifesté ce désir, ne constitue pas une défense." Et d'ajouter le juge Major, au paragraphe 47, "Dans le cadre de l'analyse de la mens rea, la question est de savoir si l'accusé croyait avoir obtenu le consentement de la plaignante. Ce qui importe, c'est de savoir si l'accusé croyait que le plaignant avait vraiment dit 'oui' par ses paroles, par ses actes, ou les deux."

Examinons la question suivante, à savoir les agissements du plaignant ont-ils donné lieu à une telle croyance? Dans un premier temps, il s'agit de débattre du bien-fondé d'une telle croyance en imaginant le cas où la transcription des témoignages serait tirée du roman Lettre à mon juge,16 à la p. 655. "Alors, des yeux, rien que des yeux, elle a eu l'air de me poser une question, de me demander pourquoi je ne venais pas m'asseoir à côté d'elle. J'ai hésité. ... Gauchement, j'ai traversé l'allée qui nous séparait. 'Vous permettez?' Un oui des yeux, toujours des yeux." Vous conviendrez, je le crois, qu'il est difficile de juger d'une telle situation équivoque où une des parties ne dit rien mais ne manifeste pas d'opposition?

Dans un deuxième temps, on peut concevoir facilement que deux personnes puissent participer librement, et en pleine connaissance de cause, à des activités sexuelles sans qu'un seul mot ait été échangé, mais il n'est pas contraire au gros bon sens qu'un jury constate qu'une telle situation, en l'espèce, soit de la pure spéculation ou bien une pure utopie. Bref, que l'absence de communication ait donné lieu à un geste criminel. L'exemple qui suit pourrait donc être la base d'une conclusion favorable à l'accusé mais pourrait aussi entraîner sa condamnation.

"C'est lui qui vous l'a demandé?"
...
"Non."
"C'est vous?"
"Non plus"
"Alors?"
"Il m'a regardé en devenant un peu rouge et a retiré ses lunettes. Puis il a toussoté et a posé ses deux mains sur mes hanches."
"Comment savait-il?"
"Que je voulais bien?"
"Oui"
"Il m'avait regardé et il avait compris.17

Encore une fois, on peut affirmer qu'une réponse qui dépend d'un regard est sans doute valable, mais c'est évidemment une moyen de communication qui est susceptible de donner lieu à des malentendus. Ainsi, dans Le chat, nous lisons "Il suffisait d'un regard à Nelly ... pour qu'elle comprenne. Elle répondait par un regard, elle aussi. C'était oui ou c'était non."18 On s'imagine facilement que la plupart des personnes puissent se tromper en cherchant à interpréter de tels gestes...

À ce sujet, notons que le prof. Stuart a invoqué le refus du législateur de retenir la proposition selon laquelle il doit y avoir une preuve d'une communication entre les parties pour ce qui est des activités à venir. Aussi, il a écrit: "The record is clear that the coalition of women's groups who played a major influence in shaping the Bill [the statutory definition of consent inserted by Parliament in 1992 as s. 273.1] ... wanted the definition of consent to be an 'unequivocal expression of consent'. It is equally clear that the restrictive definition was NOT included ... and never became law."19

Une telle preuve peut exister et il n'est pas déraisonable de prétendre que deux adultes pourraient aisément prendre le temps de convenir des gestes qu'ils poseront et des relations qu'ils désirent poursuivre. 20 Il n'est certes pas nécessaire qu'une personne demande, "On peut toucher?",21 mais une telle question peut éviter plusieurs malentendus. Ainsi, prenons l'exemple suivant. Un personnage songe au fait qu'il n'a pas "pensé à lui demander, comme au cours de mes expériences de jeune homme: 'Je peux?'" Voir Le train, à la p. 50. 22 Est-cela preuve qu'il s'agit d'une démarche normale pour un adolescent que de demander si une personne consent à des activités sexuelles?

Tout bien considéré, nul ne saurais prétendre que "Qui ne dit mot consent." 23

7) La notion de la croyance sincère
mais erronée au consentement

Tel que discuté au paragraphe 43, l'accusé peut contester la preuve de mens rea du ministère public en plaidant la croyance sincère mais erronnée au consentement. Est-il possible qu'il y ait malentendu même si une partie dit 'oui'? Jugez-en à partir de l'exemple qui suit. Dans le roman policier Maigret et l'homme du banc, une prostituée demande à Maigret, "Vous voulez?" et il répond, "Merci." Son interlocutrice tient à préciser: "Merci, oui?" Et de répondre l'inspecteur, "Merci, non."24

Faut-il repousser les avances? Un exemple suffira pour illustrer une telle situation. "Aucun homme ne t'a fait la cour?" "Pas la cour. Certains ont essayé, comme ils essayent toujours... Comme toi avec l'Alsacienne! L'Alsacienne ne m'a pas repoussé..."25

Et puis, il faut discuter de l'importance de l'évaluation par les parties de l'évolution de la situation, s'il y a lieu. Aussi, dans l'exemple qui suit, une partie cesse de chercher à toucher l'autre, compte tenu du manque d'intérêt. "Il l'a caressé aussi ... en passant ... Mais il n'a pas été plus loin parce qu'il n'y a été particulièrement encouragé..."26

Est-il possible qu'il y ait des attouchements avec une personne endormie sans qu'il y ait infraction? Évaluons ensemble la situation qui suit, que l'on peut lire à la page 553 de L'ours en peluche. "Quand il s'était penché pour lui toucher l'épaule, elle ne s'était pas éveillée. Elle avait seulement frémi des pieds à la tête, comme si cet attouchement venait s'insérer dans son rêve. Qui le croirait aujourd'hui s'il parlait de tendresse? Pourtant, c'est d'un geste tendre qu'il avait écarté la blouse..."27

Les romans nous soulignent qu'il est possible d'être "passive, mais consentante."28 Est-ce conforme à l'enseignement de la Cour dans l'arrêt Ewanchuk? Quand est-il de l'importance de la timidité? Dans Le chat, nous sommes portés à croire que des jeunes amoureux sont intimidés.29

Un individu peut faire face à des accusations, n'est-ce pas, s'il se comporte ainsi: "Je n'ai pas l'habitude de traîner les choses en longueur." Une telle attitude laisse entrevoir des difficultés avec la loi, comme en fait foi le reste de la citation, "Elle ne s'y attendait pas..."30

Et que dire de la situation de fait qui suit? "Même pas un attentat... J'avais déjà couché deux ou trois fois avec la fille... Un soir, sur le chemin, je la rencontre et, sous prétexte que j'ai bu, elle refuse... Alors, moi, je l'ai empoignée..."31 Des accusations devraient-elles être déposées? N'est-il pas nécessaire que le consentement soit établi libre et éclairé pour chaque épisode? Il ne saurait être question qu'une personne se fonde ou s'appuie sur une expérience antérieure. Un autre exemple qui nous est offert est tiré du roman Les demoiselles de Concarneau: "Laissez-moi encore vous embrasser, Marie, mais, cette fois, avec votre permission..."32

Cet autre exemple à être débattu dans le contexte de la notion de 'consentement' dans le contexte de la croyance sincère mais erronnée au consentement est tiré du roman Le coup de lune: "Voilà ce qui s'était passé, et le reste, très vite, très mal, sous le signe du désordre et de la maladresse. Elle avait été aussi étonnée que lui, confuse à coup sûr..."33

Il est évident que nul n'est tenu de dire non, proposition qu'illustre cette citation, "Elle n'avait qu'à dire non! Je ne l'aurais pas prise de force!"34

Enfin, que dire en faveur de la thèse de la défense dans le cas qui suit? "Peut-être n'a-t-il même pas eu besoin d'user de la force, car elle n'a pas conscience de ses actes."35

Conclusion

C'est à vous qui êtes appelé à plaider de décider du sens ultime de l'enseignement de notre plus haut tribunal pour ce qui est de la question du consentement. Il est à souhaiter que cet atelier ait servi à jeter quelques balises pour le débat à venir.


Notes

  1. [1999] A.C.S. 10 (Q.L.), 169 D.L.R. (4e) 193, 131 C.C.C. (3e) 481.
  2. Voir notamment l'article du professeur Don Stuart qui critique fortement ce jugement, "Ewanchuk: Asserting 'No Means No' at the Expense of Fault and Proportionality Principles" (1999), 22 R.J.D.C. (5e) 39-49. En outre, "Advances Less Criminal Than Hormonal: Rape and Consent in R. v. Ewanchuk" (1999), 5 Appeal 18-27, par Gavin Last et "Une justice d'équilibre, de respect et de compréhension de la souffrance des victimes...", Me Diane Trudeau, (avril 1999), 7 Presse jur. No. 2, à la p. 13.
  3. Evidence and thé Adversarial Process The Modern Law, Oxford: Blackwell Publishers, 1992, à la p. 44. Le soulignement a été ajouté.
  4. Voir "A List of One Hundred Legal Novels", (1922), 17 IlI. L. Rev. 26, à la p. 31. Avec raison, il faut faire la part des choses en ce qui concerne les romans. Par exemple, Simenon prête ces paroles à un magistrat à la retraite: "Je croyais que, depuis mon temps, la police avait fait quelques progrès et qu'elle avait appris à se méfier du témoignage des enfants. Les enfants et les jeunes filles, voilà les témoins les plus dangereux..." Voir Le témoignage de l'enfant de chœur, Tout Simenon, Volume 2, Presses de la Cité, 1988, Paris, à la p. 4.
  5. On pourrait tout aussi aisément citer plusieurs exemples tirés des pièces de Shakespeare. Un seul suffira. On se rappelera que Portia a déclaré "in terms of choice I am not solely led By nice direction of a maiden's eyes: Besides, the lott'ry of my destiny Bars me the right of voluntary choosing..." Voir The Merchant of Venice, ii-i-12 à 14.
  6. Le juge en chef Lamer, et les juges Cory, Iacobucci, Bastarache et Binnie ont souscrit au jugement de monsieur le juge Major.
  7. Certaines expressions dites romantiques sont-elles mises en cause, notamment "to steal a kiss"? Voir le para. 13 du jugement Bannister v. General Motors of Canada Ltd., [1994] O.J. No. 3182 (Dic. Gén) (Q.L.), 8 C.C.E.L. (2e) 281.
  8. Tout Simenon, Volume 5, Presses de la Cité, 1988, Paris, à la p. 332.
  9. Un exemple se trouve à la p. 143 du roman La boule noire: "Je déteste Ken, qui prend un malin plaisir à me plaquer ses sales mains sur le corps chaque fois qu'il m'attrape dans un coin, sachant que j'ai horreur ...." Tout Simenon, Volume 8, Presses de la Cité, 1989, Paris. Ainsi, il importe peu que Ken se comporte ainsi par désir sexuel ou pour lui faire de la peine; dans un cas comme dans l'autre, il porte atteinte à son intégrité sexuelle.
  10. Voir "Ewanchuk: Asserting 'No Means No' at thé Expense of Fault and Proportionality Principles", 22 C.R. (5th) 39-4.9.
  11. Voir "The Reform of the Sexual Assault Laws", (1993) 2 Crown's Newsletter 1, aux pp. 18-19.
  12. Tout Simenon, Volume 1, Presses de la Cité, 1992, Paris, à la p. 88.
  13. Voir La neige était sale, Tout Simenon, Volume 1, Presses de la Cité, 1992, Paris, à la p. 88.
  14. Voir Marie qui louche, Tout Simenon, Volume 5, Presses de la Cité, Paris, 1988, à la p. 685.
  15. Un exemple insigne de cynisme d'une personne qui abuse de son ascendant hierarchique se trouve à la p. 57 du roman Maigret se trompe, Tout Simenon, Volume 7, Presses de la Cité, 1989, Paris. Voir aussi Le fils, à la p. 33, "Parce qu'il est un écrivain fort connu, sinon célèbre, il a tendance à croire que tout doit lui céder." Tout Simenon, Volume 9, Presses de la Cité, 1989, Paris.
  16. Tout Simenon, Volume 1, Presses de la Cité, Paris, 1992.
  17. Voir Une vie comme neuve, Tout Simenon, Volume 5, Presses de la Cité, 1988, Paris, aux pp. 471-472.
  18. Voir Le chat, Tout Simenon, Volume 13, Presses de la Cité, 1990, Paris, à la p. 486.
  19. Voir l'article précité, à la p. 45.
  20. Il n'est pas inusité de lire des biographies où il est question de malentendus qui découlent d'un manque de communication. Ainsi, Robert Payne a écrit de Gandhi, "Regularly, every Sunday, he would dine ... and be introduced to some unmarried girls who were also invited to dine. Some of them were coy, and the old lady delighted in leaving him alone with them. Tongue-tied, almost speechless, he would somehow attempt a conversation only to find himself caught up in inextricable confusion, his words misunderstood and his very silences regarded as breathless adoration." Voir The Life and Death of Mahatma Gandhi, Konecky & Konecky, 1969, New York, à la p. 67.
  21. Voir Marie qui louche, Tout Simenon, Volume 5, Presses de la Cité, Paris, 1988, aux pp. 719-720.
  22. Tout Simenon, Volume 11, Presses de la Cité, 1990, Paris.
  23. Voir Les cent mille francs de p'tite madame, Tout Simenon, Volume 22, Presses de la Cité, 1992, Paris, à la p. 1100.
  24. Tout Simenon, Volume 6, Presses de la Cité, 1989, Paris, à la p. 419.
  25. Soulignement ajouté. Voir La porte, Tout Simenon, Volume 11, Presses de la Cité, 1990, Paris, à la p. 257.
  26. Voir Un crime en Hollande, Tout Simenon, Volume 16, Presses de la Cité, 1991, Paris, à la p. 637.
  27. Tout Simenon, Volume 10, Presses de la Cité, 1990, Paris.
  28. Voir Le président, Tout Simenon, Volume 9, Presses de la Cité, 1989, Paris, à la p. 547.
  29. Tout Simenon, Volume 13, Presses de la Cité, 1990, Paris, à la p. 443.
  30. Voir Chez les Flamands, Tout Simenon, Volume 17, Presses de la Cité, 1991, Paris, à la p. 393.
  31. Voir encore Chez les Flamands, Tout Simenon, Volume 17, Presses de la Cité, 1991, Paris, à la p. 411.
  32. Voir Les demoiselles de Concarneau, Tout Simenon, Volume 19, Presses de la Cité, 1992, Paris, à la p. 863.
  33. Tout Simenon, Volume 18, Presses de la Cité, 1991, Paris, à la p. 266.
  34. Voir Les clients d'Avrenos, Tout Simenon, Volume 19, Presses de la Cité, 1992, Paris, à la p. 361.
  35. Voir L'écluse no. 1, Tout Simenon, Volume 18, Presses de la Cité, 1991, Paris, à la p. 530.

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