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L'écrivain, l'écriture et le rapport au temps

par Murielle Wenger

English translation

J'aimerais revenir ici sur un thème déjà abordé à plusieurs reprises, à savoir le rapport qu'entretient Simenon avec le temps qui passe, en focalisant sur l'écriture de ses romans, autrement dit en s'intéressant à la chronologie de celle-ci dans un déroulement annuel. J'ai déjà parlé de la relation entre le mois de la rédaction et celui de l'action dans le roman (voir ici), ainsi que du rapport quantitatif entre Maigret et non-Maigret écrits en une année donnée (voir ici).

L'analyse présente va reprendre en partie ces éléments, en les affinant et en les complétant.

Commençons par un survol de la chronologie de la production simenonienne, en ne prenant en compte que les écrits signés du nom de l'auteur, et en commençant par l'année 1930, dans l'idée que d'une part, on a dès cette année une idée assez exacte des dates d'écriture des romans, et d'autre part, qu'en 1930 paraît le premier roman non-Maigret signé du nom de l'auteur, qui abandonne alors presque définitivement les écrits de la "littérature industrielle" produite sous ses divers pseudonymes, même si ceux-ci vont encore paraître assez régulièrement jusqu'à la fin de la décennie.

L'année 1930 voit donc l'achèvement, au printemps, du premier Maigret officiel, Pietr le Letton, puis la rédaction, en été, de deux autres Maigret, suivis, en automne, par le premier non-Maigret signé Simenon, et encore un autre Maigret. 1931 est l'année de huit Maigret, écrits entre mars et décembre, avec dans l'intervalle des nouvelles et un roman non-Maigret en juillet. En 1932, on a cinq romans Maigret écrits entre janvier et mai, puis trois non-Maigret en automne. Dès 1933, la proportion s'inverse: en janvier, Simenon écrit un non-Maigret, puis en avril ce qu'il croit être son dernier Maigret (L'écluse no 1), puis tout le reste de l'année est consacré à l'écriture de cinq non-Maigret, dont les deux derniers sont les premières publications chez Gallimard, la maison d'édition que Simenon vient de rejoindre. En janvier 1934, il écrit le dernier Maigret de la période Fayard, et abandonne définitivement (croit-il) son commissaire pour écrire quatre non-Maigret. De 1935 à 1938, Simenon écrit vingt-quatre non-Maigret, plus de nombreuses nouvelles, avec et sans Maigret.

 

1939 marque un premier tournant: après l'écriture de cinq non-Maigret, l'auteur reprend en décembre son personnage, pour le premier des six romans du commissaire chez Gallimard (Les caves du Majestic). L'année 1940 commence par un Maigret, suivi de deux non-Maigret et de nombreuses nouvelles, et se termine par un autre Maigret. 1941 comprend quatre non-Maigret, et un seul Maigret, 1942 deux non-Maigret et un Maigret, 1943 trois non-Maigret et un Maigret, le dernier de la période Gallimard. En 1944, Simenon écrit deux non-Maigret, et en 1945 un non-Maigret et plusieurs nouvelles, ainsi que la première nouvelle et le premier roman Maigret de la série Presses de la Cité, Maigret se fâche, qui est le dernier écrit sur terre française avant le départ pour le rêve américain.

 

Nous allons nous focaliser sur le cycle Presses de la Cité, car c'est celui qui est le plus documenté en ce qui concerne les dates d'écriture des romans, nous permettant donc une analyse plus fine.

Dès cette période, Simenon va alterner de façon plus ou moins régulière les Maigret et les non-Maigret. Chaque année, de 1946 à 1972, voit l'écriture d'au moins un Maigret parmi les non-Maigret, lesquels peuvent compter de un à quatre représentants. Mais le rapport entre les deux types d'écrits montre l'attachement de l'auteur pour son personnage: sur les 27 années considérées, 10 comptent autant de Maigret que de non-Maigret, 7 voient la production de un tiers de Maigret pour deux tiers de non-Maigret, et 5 années comptent deux Maigret sur cinq romans produits. On trouve même deux années qui comptent deux Maigret pour un non-Maigret, et une année qui compte trois Maigret et un seul non-Maigret.

On peut aussi observer que, sur l'année, la rédaction d'un Maigret n'occupe pas une place anodine: c'est souvent le premier roman qui ouvre la production annuelle (c'est le cas pour 15 années des 27 considérées), mais c'est aussi celui qui peut clôturer l'année (9 années sur 27, soit un tiers des cas).

On peut établir une statistique sur les dates de rédaction des romans, soit les 61 non-Maigret et les 50 Maigret, répartis en fonction des mois d'écriture. Voici un tableau qui nous donne un résumé de la situation:

Ce tableau nous montre que la production simenonienne se répartit de façon non anodine sur l'année: d'abord, si l'on additionne les Maigret et les non-Maigret, on constate que c'est en juin et en octobre que Simenon est le plus productif, puis en septembre et en mars. A contrario, c'est en novembre et en août qu'il a écrit le moins de romans.

Plus intéressante est la comparaison entre Maigret et non-Maigret: il semble y avoir en effet des moins plus "maigretiens" que d'autres: manifestement, les mois d'hiver (surtout janvier et février) sont plus propices à l'élaboration d'une enquête du commissaire qu'à celle d'un roman "dur", alors qu'octobre est tout aussi clairement le mois des non-Maigret.

Si l'on répartit les romans selon les saisons d'écriture, on s'aperçoit que la production est plus ou moins équivalente selon celles-ci, avec cependant une production un peu plus élevée en automne.

L'automne et le printemps sont les saisons préférentielles pour l'écriture des non-Maigret, tandis que l'hiver est celle des Maigret, comme le montre le tableau ci-dessous:

On pourrait répartir le cycle Presses de la Cité en deux grandes périodes: d'une part, les dix premières années (1946 à 1955) qui forment la grande période américaine de l'œuvre simenonienne, puis les quinze dernières années (1957 à 1972), où l'auteur est en création depuis sa base helvétique, les années 1955-1956 formant charnière, avec un court séjour en France.

J'ai donc établi aussi une statistique sur les mois et les saisons d'écriture, en fonction du lieu de rédaction. J'ai considéré d'une part la "période américaine", et d'autre la "période helvétique", en laissant de côté les deux années où Simenon s'installe provisoirement en France. Voici ce que cela nous donne:

Il apparaît de ce tableau que la rédaction des romans ne se passe pas aux mêmes moments pour Simenon, qu'il soit installé au Nouveau Monde ou dans une de ses demeures helvétiques: dans le premier cas, le moment le plus favorable est la fin de l'année, particulièrement le mois de décembre (notons que c'est surtout vrai pour les Maigret), tandis qu'en Suisse, c'est en juin et en octobre qu'il est le plus inspiré (pour les Maigret, il y aussi février et septembre).

La comparaison saisonnière nous montre une différence assez nette entre Amérique et Europe: aux USA, l'hiver est la saison de plus grande production, tandis qu'en Suisse, c'est l'automne. La comparaison entre les Maigret et les non-Maigret nous montre que les premiers sont nettement plus fréquemment écrits en hiver aux USA, mais répartis à part quasi égales entre les quatre saisons en Suisse; quant aux non-Maigret, ils sont répartis entre les quatre saisons aux USA, mais plus souvent écrits en automne en Suisse.

Une autre façon de mener l'analyse est de s'intéresser aux dates précises d'écriture à l'intérieur d'un mois donné. J'ai donc dressé un calendrier des jours d'écriture des romans, que voici:

Les dégradés de couleur jaune à rouge correspondent aux dates d'écriture des Maigret: plus une case est de couleur foncée, plus le jour donné a été utilisé pour écrire un Maigret: par exemple, le 12 juin n'a été utilisé qu'une seule fois dans la rédaction d'un Maigret, tandis que le 18 juin l'a été pour 6 Maigret. Les cases bleues correspondant à la date de rédaction d'un non-Maigret (ceux-ci peuvent avoir aussi été écrits aux mêmes dates que les Maigret, la couleur bleue indique que la date en question n'a été utilisée que pour un non-Maigret), et les cases blanches sont des jours où Simenon n'a écrit aucun roman du corpus Presses de la Cité.

On notera les points suivants:

  • la mi-juin paraît particulièrement fertile pour l'écriture d'un roman Maigret

  • certaines périodes sont exclusivement réservées aux non-Maigret, en particulier: la mi-mars, très féconde (dont les 16 et 17, qui sont utilisés pour 6 romans), la majeure partie du mois de mai, la mi-octobre (le 11 octobre est utilisé pour 8 romans)

  • certaines périodes sont exclusivement réservées aux Maigret: du 28 au 31 janvier; en février: du 1er au 11, les 14 et 15, les 28 et 29; en mars: les 1er, 26 et 27; le 30 avril; les 1er, 2 et 3 mai; en juillet: les 5 et 6, du 23 au 30; du 25 au 30 août; du 18 au 24 novembre

  • il apparaît aussi que certaines dates ne sont jamais utilisées pour la rédaction d'un roman, que soit un Maigret ou non; ce sont essentiellement des dates correspondant à des périodes de vacances, soit: de la fin décembre au début janvier, période des fêtes de fin d'année; fin mars à début avril, qui doit correspondre plus ou moins aux vacances de Pâques; la mi-mai (période de l'Ascension ?); fin juillet – début août (vacances d'été); on notera les dates du 12 et 13 février, que Simenon n'a jamais employées pour écrire un roman dans ces années-là: comme par coïncidence (mais en est-ce vraiment une ?) ces dates correspondent à l'anniversaire de l'auteur; était-il toujours occupé ces jours-là par cette commémoration (en famille) ? Ou cela correspondait-il à une sorte de "blocage inconscient", qui fait que l'auteur ne se sentait pas en verve à cause de cet anniversaire ? Difficile à dire, d'autant plus que l'on sait que la rédaction proprement dite d'un roman était précédée d'une "mise en état", qui durait, selon les recherches des simenologues, de un à trois jours, pendant lesquels l'auteur pensait à ses personnages, préparait les fameuses enveloppes jaunes, etc.

 

On peut aussi s'intéresser au jour précis où commence la rédaction proprement dite (on connaît ces dates grâce aux calendriers que Simenon annotait pour son travail): le premier jour de la rédaction est important, car c'est là que tout démarre, et les premières lignes vont être la base sur laquelle tout va pouvoir s'emmancher – ou non, en cas de panne d'inspiration. Bien sûr, on pourrait imaginer qu'un écrivain fasse de nombreuses corrections sur son premier jet, dont il ne pourrait quasiment rien garder selon comment se déroule son roman. Mais on sait qu'il n'en est pas ainsi de Simenon, qui, lorsqu'il commençait un roman, allait souvent d'un trait jusqu'au bout, peut-être grâce à cet état de préparation dans lequel il s'était mis préalablement. Les manuscrits et tapuscrits conservés au Fonds Simenon attestent que le romancier faisait des corrections plutôt de détails, d'ajustement, mais que l'essentiel de la trame était présente dans le premier jet.

Pour en revenir à cette date de début de rédaction, j'ai établi le tableau suivant:

D'une manière générale, on peut constater que les trois dates du mois qui sont les plus favorables pour commencer un roman sont, Maigret et non-Maigret confondus, le 5, le 11 et le 21. On remarque aussi que la première moitié d'un mois est plus souvent féconde que la seconde. Notons aussi que ce n'est pas le même quantième qui sert le plus souvent de point de départ pour un Maigret et un non-Maigret: les deux dates les plus favorables pour commencer un Maigret sont le 1er du mois, ou le 5, tandis qu'un roman "dur" s'écrit dès le 7, le 8 ou le 21; certains quantièmes ne sont jamais employés pour commencer un Maigret: le 3, le 4, le7, le 28 et le 31, et pour les non-Maigret, il s'agit, dans le même cas, des 9, 10, 15, 18, 19, 22 et 30. Notons encore que les dates du 26 avril, 1er mai, 21 juillet et 5 septembre ont été utilisées chacune à deux reprises pour commencer un Maigret, et celles des 8 et 11 mars, 21 juin, 7 juillet, 7 et 8 octobre à deux reprises pour un non-Maigret, tandis que celle du 5 octobre l'a même été trois fois pour un non-Maigret; enfin, les dates du 13 et 17 juin, 6 et 11 septembre, et 11 novembre, ont été utilisées chacune pour commencer un Maigret et un non-Maigret.

 

Enfin, on peut encore pousser l'analyse jusqu'à examiner quel est le jour de la semaine où Simenon débutait un roman. Voici ce que cela nous donne:

Sans conteste, le jour de la semaine le plus favorable pour commencer un roman est le mardi, Maigret et non-Maigret confondus, puis le lundi. Les autres jours sont moins utilisés, en particulier le dimanche. Rappelons que les enquêtes de Maigret débutent aussi le plus souvent un mardi, sinon un lundi (voir ici): la coïncidence est pour le moins frappante... Il resterait à voir ce qu'il en est du début de la trame dans les romans durs, et peut-être un simenonien s'essaiera-t-il à son tour à la comparaison...

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