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L'Écho de la Mode   (N° 39)
25 sept 1960,
p 8-9, 11

 

 

L'Écho chez Simenon

Jérôme Lefranc

English translation

 

Photo Dalmas
Georges Simenon, né à Liège, le 12 février 1903, est de nationalité belge. Vous connaissez ses célèbres romans policiers, et la silhouette du commissaire Maigret qu'il a créée vous est familière. Mais il est aussi l'auteur de nombreux romans psychologiques comme la Vérité sur bébé Donge, les Inconnus dans la maison, la Marie du port, le Testament Donadieu, où à l'intrigue policière se mêle une passionnante étude de caractères.

SIMENON m'attend à la gare de Lausanne. Je lui prêtais la silhouette massive du commissaire Maigret : je découvre un Simenon plutôt petit, maigre, le dos légèrement courbé. Il est vêtu d'une veste à damiers jaunes et blancs, porte un chapeau dont le bord se casse devant les yeux et ce nœud papillon qui est un peu à Simenon ce que la pipe est à Maigret.

Trop de crimes pour le « Petit Echo ».

Simenon m'entraîne vers sa voiture et nous partons pour Echandens où se trouve sa propriété. Il conduit lentement, parlant sans cesse, ralentissant pour allumer sa pipe d'une seule main.

Je suis flatté qu'un homme aussi occupé que lui se soit dérangé pour venir m'accueillir à la gare. Je ne vais pas tarder à comprendre : « L'Echo de la Mode » fait partie des souvenirs de Simenon!

– « L'Echo de la Mode », c'est bien « Le Petit Echo de la Mode » d'avant guerre, n'est-ce pas ? Si je me souviens bien, ses bureaux étaient situés à côté d'un parc... attendez... le parc Montsouris... Savez-vous que lorsque j'ai débuté à Paris, j'ai envoyé au « Petit Echo » l'un de mes premiers romans ? On me l'a retourné. Motif : trop de crimes...

Nous voici arrivés au château d'Echandens.

Nous entrons. Un long couloir peint en rose dessert les pièces du bas. Simenon pousse une porte et me fait entrer dans une pièce dont les murs sont entièrement tapissés de livres. Il n'y a ici que des « Simenon ». Sur une longue table, s'entassent des piles d'ouvrages neufs parus dans le monde entier. Je vois des « Maigret » traduits en russe, en japonais, en espagnol. Tous les trois jours, un livre de Simenon : édition originale, traduction ou réimpression, paraît quelque part dans le monde!

– On a dit que ma bibliothèque ne contenait que mes propres livres, et des annuaires de téléphone, dans lesquels je serais censé chercher les noms de mes personnages!

Il hausse les épaules, se plante devant moi, dans une attitude familière, les mains dans les poches de son pantalon.

– Cette pièce n'est pas ma bibliothèque. Ce sont mes archives... Suivez-moi, nous serons mieux pour bavarder dans mon bureau...

Nous montons au premier. Simenon s'arrête, se tourne vers moi.

– On a aussi écrit que j'avais les yeux bleus. Regardez : ils sont marron. Et que j'ai épousé ma secrétaire. Or, lorsque je me suis marié au Canada, ma femme n'était pas du tout préparée au travail qu'elle fait actuellement. Elle ne s'y est mise que peu à peu... Désormais, c'est elle qui s'occupe de toutes les questions matérielles, qui signe les contrats, discute avec mes éditeurs. Tout se passe ici, à Echandens. Cinquante-six de mes romans ont été portés à l'écran. Tous les projets sont étudiés par ma femme. Elle travaille au moins dix heures par jour, sans compter le temps qu'elle consacre à la marche de la maison.

L'homme aux 58 pipes.

Nous traversons une très grande pièce qui donne sur le parc. Des fauteuils, un canapé, des tables basses, un piano à queue. Et un meuble que l'on verrait mieux dans une église.

– Ce sont des orgues du xvie, une découverte de ma femme. Elle en a fait faire un meuble pour la télévision... Le soir, avec Johny, mon second fils, nous nous mettons sur ce canapé et nous regardons une émission...

Je suis étonné de voir à quel point Simenon fait corps avec sa vie de famille. Il me parle constamment de sa femme, de ses enfants : Marc, son fils aîné marié à Paris qui est assistant metteur en scène, Johny, dix ans, Marie-Jo, sept ans, qui n'a pas encore le droit de regarder la télévision. Dans un instant, il me montrera par la fenêtre son dernier-né, Pierre, qui a un an et qui fait ses premiers pas. C'est un nouveau Simenon que je découvre.

Nous voici maintenant dans son bureau. Murs blancs, moquette marron. Sur une grande table Renaissance espagnole, qu'il a rapportée du Mexique, une coupe qui contient au moins une vingtaine de crayons jaunes, pointus comme s'ils étaient tout neufs et un énorme cendrier. Dans l'embrasure d'une fenêtre, une table plus petite supporte une machine à écrire. Sur la droite, à portée de main, un nombre incroyable de pipes à l'alignement, dans des râteliers.

Sur la gauche, des étagères supportent six bocaux de verre, comme ceux que l'on voit dans les pharmacies, où se trouvent six tabacs différents. Dans la journée, Simenon fume du tabac anglais. Mais, dans la soirée, pendant qu'il regarde la télévision avec Johny, il compose sur une assiette un cocktail personnel, fait, suivant son inspiration, de tabacs blonds ou bruns...

– Venez par ici, me dit Simenon, en ouvrant une porte qui donne sur une pièce étroite, toute en longueur, dont un pan de mur est recouvert de livres... Vous voyez que je ne possède pas que mes propres ouvrages. Voici mes lectures...

Je vois des livres de médecine, des traités de criminologie, des ouvrages de psychanalyse, de psychologie, des revues techniques policières.

Je commence à comprendre que si Simenon grâce à des dons exceptionnels met douze jours pour écrire un roman – à raison de vingt-cinq pages par jour – il a médité et travaillé son sujet pendant des semaines, et qu'il en a fouillé le moindre détail avec la précision d'un homme de science.

Sur une vieille enveloppe jaune.

Simenon vient de se laisser tomber dans un grand fauteuil rouge. Il a enlevé sa veste. II bourre une énorme pipe. Il le fait avec beaucoup de soin et j'en profite pour lui poser mes questions. J'aimerais savoir comment il compose ses romans policiers. Connaît-il le dénouement ? L'action se déroule-t-elle suivant un plan prévu d'avance ?

– Pas du tout. Je ne connais jamais la fin lorsque j'écris le premier chapitre. Je pars d'une idée, je la creuse, je la travaille. Ou bien d'un personnage, ou d'une situation. Au début, c'est toujours un peu flou dans ma pensée, puis les choses se précisent, et peu à peu, ce sont mes personnages qui s'imposent à moi et qui me conduisent, j'allais dire qui me forcent la main jusqu'au dénouement... quand il y a un dénouement. Parce que, parfois, il n'y en a pas...

Simenon sait aussi être le meilleur camarade de ses enfants.

– Est-il exact qu'avant de commencer un nouveau livre, vous prenez des notes sur le dos d'une vieille enveloppe jaune et que c'est devenu chez vous un véritable rite ?

– Oui, c'est exact, je crois que j'ai beaucoup de manies. Une fois que j'ai fait une chose d'une certaine manière, il me semble qu'il faut que je refasse les mêmes gestes, pour m'assurer le succès. Par exemple, j'ai l'habitude de faire mes corrections au crayon; je n'utilise jamais d'autres crayons que ceux que vous voyez là, et il m'en faut toujours au moins deux douzaines, prêts à servir. En ce moment, j'ai une nouvelle manie. La veille du jour où je vais me mettre à un roman, ma femme nettoie toutes mes pipes... Vous avez vu, j'en ai cinquante-huit... sans compter toutes celles qui sont cassées et que je conserve. Il y en a facilement pour toute la soirée...

– Ecrivez-vous toute la journée ?

– Non, seulement le matin, de six heures et demie à neuf heures. Le temps de fumer sept pipes. Ensuite je me promène, je sors avec mes enfants, je flâne à droite ou à gauche, je lis...

Le commissaire Maigret, c'est mon père.

Avez-vous toujours beaucoup fumé ?

– J'ai commencé à douze ans. Je me suis arrêté pendant quelques semaines, lorsqu'un médecin m'a annoncé que j'étais atteint d'une grave maladie de cœur et qu'il ne me restait que quelques mois à vivre. Il y a vingt ans de cela...

– Lorsque vous avez appris que vos jours étaient comptés quelle fut votre réaction ?

– J'avais accepté cette éventualité avec calme. Je ne peux pas dire que l'idée de la mort me faisait peur. Je pensais surtout à mon fils, Marc. Quelle image conserverait-il de moi ? Vous savez que mon père est mort lorsque j'avais seize ans. On a dit que je l'ai pris pour modèle – physiquement et mentalement – pour créer le personnage de Maigret. C'est vrai. D'ailleurs, j'ai écrit mon premier roman à dix-sept ans, un an après la mort de mon père. On me demande souvent pourquoi je continue à écrire – actuellement, j'écris cinq romans par an – alors que mes droits d'auteur pourraient me faire vivre largement. Ecrire est nécessaire à mon équilibre. C'est un besoin, qui me permet d'abord de m'expliquer à moi-même... de me comprendre, d'essayer de comprendre les autres.

– Au fait, combien avez-vous écrit de romans ?

– Plus de trois cents.

– Et comment expliquez-vous votre succès ?

– Je ne me l'explique pas...

Simenon s'est redressé. Il réfléchit. Je vois son front se creuser brusquement, former des plis en accent circonflexe.

Je reçois souvent des lettres. Ce ne sont pas des lettres d'admirateurs. Ceux qui m'écrivent me disent : « Votre personnage, c'est moi, son problème, c'est le mien. » Et ils me demandent conseil.

– Vous répondez ?

– A toutes les lettres. Mais je ne suis malheureusement pas en mesure de résoudre tous les problèmes qui me sont posés. Ce ne sont d'ailleurs jamais des problèmes Policiers. On ne m'a jamais demandé de jouer dans la réalité le rôle du commissaire Maigret. Il paraît que Conan Doyle a eu la chance d'éclaircir quelques énigmes policières...

Je n'ai pas encore fait arrêter le moindre assassin...

Feu rouge ou feu vert ?

Pendant dix heures par jour, Mme Simenon est la plus compétente des secrétaires.

Mme Simenon vient d'entrer dans la pièce. Elle est grande, mince et brune. Ses cheveux relevés forment un haut chignon. Son visage grave s'illumine et devient très doux lorsqu'elle sourit. Elle est vêtue d'un tailleur bleu, d'une coupe très sobre, qui fait songer à la tenue des hôtesses de l'air. Elle porte sous son bras un volumineux courrier qu'elle doit aller mettre à la poste à Lausanne. C'est elle qui va me reconduire à la gare.

Cet après-midi a passé comme un éclair. On écoute Simenon comme on lit ses livres, sans reprendre son souffle. Dans la voiture qui me ramène à Lausanne, je demande à Mme Simenon si elle avait lu des livres de son mari avant de faire sa connaissance...

– Oui, me dit-elle, mais sans savoir qu'il en était l'auteur. Vous savez, je suis canadienne... Je connaissais déjà Georges depuis quelque temps lorsqu'il me demanda si j'avais lu des romans policiers français. Un seul, lui ai-je répondu, mais j'ai oublié le nom du livre et celui de l'auteur... Je lui ai raconté ce que j'en avais retenu, et c'est alors qu'il m'a dit : « Vous avez lu Le Blanc à lunettes, et c'est moi qui l'ai écrit... »

–Vous n'avez pas eu trop de mal à devenir la secrétaire de votre mari ?

– Pas du tout. Je crois que j'étais faite pour cela. Lorsque je suis entrée à la clinique, pour la naissance de Johny, j'ai emporté avec moi une serviette bourrée des dossiers en cours. La nurse m'a dit « Comme votre layette pèse lourd ! » Une demi-heure après l'accouchement, j'étais à peine remontée dans ma chambre, que j'ai reçu un appel téléphonique de notre avocat d'Hollywood. Nous avons discuté pendant quarante-cinq minutes. A la fin, il m'a dit : « C'est pour bientôt? » Lorsque je lui ai annoncé que Johny était né depuis un peu plus d'une heure, il a failli tomber à la renverse.

Nous arrivons en ville. La voiture s'arrête devant un feu rouge. Je regarde Mme Simenon et elle devine ma pensée. Je savais que le jour où elle était allée au premier rendez-vous que lui avait donné Simenon, elle s'était dit : « Si je ne rencontre que des feux verts, je continue, sinon, je m'arrête... » J'avais lu cette histoire dans une revue. Je voulais savoir si elle était exacte.

– C'est vrai, dit-elle. Lorsque j'ai vu Georges pour la première fois, à New York, j'ai eu « le coup de foudre ». Mais en même temps, j'avais peur... Les feux sont restés verts. La municipalité faisait des essais en prévision des élections. Je l'ai su un an plus tard...

L'histoire des feux verts... N'est-ce pas le meilleur roman de Simenon, celui de son bonheur et de sa réussite ?

JÉRÔME LEFRANC.

Les deux photos ci-dessus sont tirées du film sur Simenon réalisé par la Société Son et Lumière.


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