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Les couleurs de Maigret

par Murielle Wenger

English translation

Noir     Blanc     Gris     Rouge     Jaune     Bleu     Vert     Brun     Rose     Violet     Orange     Polyphonie    

"les avenues, les rues de Paris étaient un véritable feu d'artifice dans la chaleur de juillet et on voyait partout des éclaboussures de lumières; il en jaillissait des toits d'ardoises et des tuiles roses, des vitres des fenêtres où chantait le rouge d'un géranium; il en ruisselait des carrosseries multicolores des autos, du bleu, du vert, du jaune" (La patience de Maigret)

1. Introduction

Simenon a répété plus d'une fois combien il a aimé les peintres, en particulier les impressionnistes qui faisaient chanter les couleurs, et sans doute son œuvre littéraire en est-elle influencée. A sa manière, Simenon sait aussi user des couleurs pour dépeindre une ambiance, un paysage, un personnage.

J'aimerais dans cette étude me pencher sur l'emploi des termes de couleurs dans les Maigret, voir comment l'auteur les emploie, quelles sont les couleurs les plus utilisées, à quelle description elles sont réservées, comment elles contribuent à rendre une atmosphère, à poser un décor, à mettre en lumière des sensations et des impressions.

Rappelons, à la suite de Michel Pastoureau (Dictionnaire des couleurs de notre temps, Bonneton, 1999), que la couleur est une notion symbolique et culturelle, donc liée à une société donnée. Historiquement, la couleur, dans la culture occidentale, s'organise d'abord sur un mode ternaire, qui remonte à la protohistoire, et qui est construit sur trois couleurs: blanc, noir et rouge; dès le Moyen Age, et jusqu'à nos jours, le système symbolique de la culture occidentale s'articule autour de six couleurs: le blanc, le noir, le rouge, le bleu, le vert et le jaune; ces six couleurs de base ont ceci de particulier qu'elles n'ont pas besoin d'un référent dans la nature, au contraire de ce que Michel Pastoureau appelle les "les demi-couleurs", comme le rose, le violet, ou l'orange, termes qui sont nés par référence à un objet.

Pour le recensement que j'ai effectué dans le corpus, j'ai pris en compte les termes de base utilisés en français pour désigner les couleurs, soit les adjectifs "blanc", "noir", "rouge", "vert", "jaune", "bleu", pour les six couleurs symboliques de base, auxquels il faut ajouter les autres adjectifs désignant une couleur en français: "violet", "orange", "brun", "gris", et "rose". Ces onze termes représentent l'éventail de base du symbolisme des couleurs en français, que l'on référence aussi par le terme de "champs chromatiques". Notons encore que le vocabulaire français comporte d'autres termes qui disent différemment les couleurs, et qui correspondent à une nuance à l'intérieur de chacun des onze champs chromatiques. Mais, comme l'écrit Pastoureau: "La synonymie absolue, on le sait, n'existe pas. Dans le vocabulaire des couleurs c'est peut-être encore plus vrai que dans n'importe quel autre champ du lexique. Un mot comme rouge ne peut être remplacé par aucun synonyme. […] Des mots comme grenat, carmin, vermillon, ne désignent que certaines nuances du rouge: ils ne sont pas interchangeables avec lui, encore moins entre eux." Nous allons donc aussi examiner si Simenon, dans ses textes, utilise ces termes de nuance de couleur, et si oui, quelle est l'importance de leur fréquence par rapport à l'utilisation des termes de base, et à quel but sémantique correspond leur emploi.

2. Aspect quantitatif de l'emploi des couleurs dans les Maigret

Une première analyse sommaire du corpus nous montre que Simenon utilise préférentiellement, dans son emploi des termes de couleur, le système de base des six couleurs tel que décrit plus haut, auxquelles il faut ajouter le gris. Les termes "blanc, "noir" et "rouge" sont ceux qui reviennent le plus souvent sous sa plume, retrouvant par là le système originel de la culture occidentale (rappelons, à la suite de Pastoureau, comment ces trois couleurs sont privilégiées, par exemple dans la tradition des contes: ainsi, il donne l'exemple de Blanche-Neige, aux cheveux noirs comme l'ébène, aux lèvres rouges comme le sang et à la peau blanche comme la neige, ou de la fable du corbeau et du renard, où l'oiseau noir lâche un fromage blanc dans la gueule du renard rouge).

Simenon utilise ensuite à part quasi égale le jaune (ce dernier, comme on le verra, apparaît souvent sous sa nuance "blonde") et le bleu, puis le gris, qui prend plus d'importance chez l'auteur que dans le système symbolique de base. Le brun est plus fréquemment employé que le vert, qui ne fait manifestement pas partie de la panoplie préférée de l'auteur.

On trouve ensuite le rose, puis les occurrences dans le champ chromatique du violet sont plus rares, et enfin l'orange est une couleur très rarement rencontrée.

Notons encore que si l'on fait une analyse en fonction des trois "périodes" du corpus, on constate que les trois couleurs du système originel (blanc, noir, rouge) restent les plus fréquentes, quelle que soit la période; mais, pour la période Fayard, la couleur suivante la plus employée est le gris, suivi du jaune et du bleu; tandis que pour la période Gallimard, le vert, le jaune et le bleu devancent le gris (envie de Simenon de "mettre des couleurs" dans une période historiquement difficile ?); pour la période Presses de la Cité, jaune et bleu devancent le gris, suivi du brun puis du vert. On remarquera donc ce "recul" du gris au fil du corpus, au profit de couleurs plus vivantes, et on osera admettre que cela correspond à une certaine légèreté des ambiances que prennent les romans dans les deux dernières périodes, par rapport à l'atmosphère plus "sombre" des textes de la période Fayard. Ceci est à mettre en parallèle également avec la constatation que nous avions faite à propos des descriptions météorologiques dans le corpus, où on se rend compte que Simenon tend de plus en plus à mettre son personnage en scène pendant la "belle saison", et de moins en moins sous les brumes automnales… Remarquons que cette plus grande légèreté dans l'atmosphère correspond en même temps à une plus grande profondeur psychologique des intrigues, qui tendent à se rapprocher, dans leur essence, de celle des romans durs.

3. Analyse sémantique de l'emploi des couleurs dans les Maigret

Dans la suite de cette étude, nous allons considérer chacun des champs chromatiques, en fonction de leur apparition dans le corpus des Maigret, et voir à quoi l'emploi des termes de couleur correspond, autrement dit analyser quel concept est décrit par chaque couleur, quels sont les objets ou les concepts qui reçoivent un qualificatif de couleur, et quel est le but visé par l'auteur en leur attribuant telle ou telle couleur.

D'une façon générale, on peut dire que, dans le corpus des Maigret, l'emploi d'un terme de couleur sert à qualifier des notions dans trois champs sémantiques:

  1. description d'un personnage, par son vêtement et son aspect physique (peau, cheveux, yeux, moustache et pilosité en général)

  2. description d'un objet

  3. description d'un paysage ou d'un décor, pour donner une "ambiance" aux scènes décrites.

3.1. Noir

On pourrait résumer le champ symbolique du noir en l'articulant en trois domaines: d'une part, tout ce qui évoque des notions "négatives" (mort, deuil, saleté, tristesse, etc.); d'autre part, en opposition, un domaine de notions "positives" (luxe, élégance); et entre deux, un domaine plus ou moins "neutre", avec les notions d'austérité et d'autorité.

Dans le corpus, l'utilisation du terme "noir", tout en s'attachant à la description des trois champs sémantiques notés ci-dessus, va aussi reprendre certains aspects du champ symbolique de cette couleur. Cette remarque est d'ailleurs valable pour chacune des couleurs étudiées, nous ne la répéterons donc pas dans la suite du texte.

  1. Notons tout d'abord que pour ce qui est du noir des yeux, cheveux et pilosité (barbe, moustache, poils en général), cet attribut de couleur est moins fréquemment employé que les autres attributs pouvant décrire l'aspect physique (blanc, gris, brun ou roux).

    Si, dans la période Fayard, les cheveux noirs servent surtout à connoter les personnages dans leur statut d'"étranger" (par exemple, Anna Gorskine, aux "cheveux noirs, gras, non peignés, [qui] tombaient en mèches épaisses sur son cou" (Pietr le Letton), Gloria Negretti avec ses "cheveux d'un noir luisant" (Le charretier de la Providence), ou Ephraïm Graphopoulos dans La danseuse du Gai-Moulin), dans les deux périodes suivantes, l'éventail s'élargit: on a toujours des personnages d'origine étrangère aux cheveux noirs: par exemple, Maria, aux "cheveux longs, d'un noir soyeux" (Maigret et son mort), le docteur Bloch, avec ses "cheveux noirs et huileux" (Maigret au Picratt's), Pozzo, aux "cheveux très noirs ramenés sur le sommet du crâne" (Maigret, Lognon et les gangsters), Louise Sabati dans Maigret a peur, ou Fouad Ouéni, aux "cheveux drus, épais, d'un noir d'encre" (Maigret et l'affaire Nahour); mais on trouve aussi une galerie de personnages non étrangers, qui se voient attribuer des cheveux noirs: par exemple, Jeanne, aux "cheveux noirs et gras [qui] lui pendaient des deux côtés de la figure" (Maigret se fâche), Me Liotard dans L'amie de Madame Maigret, Désirée Brault dans Maigret se trompe, Mme Fumal, aux "cheveux d'un noir d'encre" (Un échec de Maigret), Mme Planchon dans Maigret et le client du samedi, Mirella Jonker dans Maigret et le fantôme, Aline Bauche dans Maigret se défend et La patience de Maigret. D'un point de vue symbolique, cette attribution de cheveux noirs connote ces personnages d'une notion "négative" telle qu'évoquée plus haut: le "noir du mal" chez Ouéni, Me Liotard ou Mme Planchon, ou le "noir de la tristesse" chez Louise Sabati ou Mme Fumal.

    Le noir peut aussi définir la couleur des poils et/ou de la moustache: l'expression "noir de poil" revient souvent dans les textes, décrivant un type de personnage aux origines bien déterminées: Auvergnat ou Méridional, doté souvent aussi de moustaches noires.

    Le noir peut encore qualifier les yeux: "yeux d'un noir intense, d'une vie extraordinaire" de Bernadette Amorelle (Maigret se fâche), "petits yeux noirs" de Lucile de Courçon (Maigret a peur) ou de Mlle Poré (Maigret et la jeune morte), "grands yeux noirs" de Carlotta (Maigret se défend), ou "beaux yeux noirs" de la caissière de la Sardine (Maigret et l'indicateur).

    Enfin, le terme "noiraud" est souvent employé pour décrire un personnage féminin, c'est en général le terme réservé pour qualifier les "petites bonnes": "Julie, la plus petite et la plus noiraude des deux bonnes" (Les vacances de Maigret); Irma, la "gamine noiraude" qui aide la cuisinière Rosalie Moncoeur dans Maigret au Picratt's; Jojo, la "petite bonne noiraude" de l'Arche dans Mon ami Maigret; Lucile, "une petite noiraude" qui travaille à l'Hôtel de Bretagne dans Maigret, Lognon et les gangsters.

  2. L'adjectif "noir" est aussi très souvent utilisé pour décrire le vêtement des personnages. N'oublions pas que dans la période d'écriture des Maigret, le noir reste la couleur dominante des vêtements, en particulier du costume masculin qui se veut sobre et discret: "complet jaquette de drap noir inusable" d'Emile Gallet (M. Gallet, décédé), "veston noir bordé" du directeur du Majestic et du sous-directeur du Crédit Lyonnais (Les caves du Majestic), "veston de cheviotte noir" du directeur du George-V (Maigret voyage). C'est aussi la couleur des robes portées par les personnages féminins dont l'auteur veut souligner l'austérité: robe noire d'Any dans Chez les Flamands, de Cécile: "Ses robes noires qu'elle devait couper elle-même sur de mauvais patrons" (Cécile est morte), de Jenny: "une petite robe noire en lainage" (Les scrupules de Maigret), ou la distinction: la "robe noire très simple, relevée seulement au col d'une étroite dentelle blanche" de Mlle Blanche dans Maigret chez le ministre; "Elle portait une robe noire très simple mais merveilleusement coupée" (Mme Chabut dans Maigret et le marchand de vin). C'est souvent la robe portée par les femmes de ménage: "Elle portait une robe noire devenue informe" (Mme Martin dans La patience de Maigret). C'est aussi la robe noire ordinaire qu'on porte tous les jours, ou la robe noire plus distinguée qu'on porte à certaines occasions, par exemple pour se rendre à la messe: "C'était bien comme pour une grand-messe que la vieille Jaquette s'était habillée. Elle portait une robe de soie noire, une guimpe noire qui lui enserrait le cou, un chapeau noir orné de faille blanche et des gants immaculés." (Maigret et les vieillards).

    Le noir, dans le domaine symbolique de la mort, évoque aussi les vêtements de deuil, que l'on porte à l'occasion des enterrements, fréquemment évoqués dans le corpus: "La robe noire qu'elle portait ne devait servir qu'à cela: suivre les enterrements !" à propos de la vieille Mathilde, dans L'ombre chinoise. C'est aussi la robe noire de l'enfant de chœur portée à la même occasion.

    C'est encore, marié au blanc, le costume des personnages de la domesticité: femmes de chambre, bonnes, serveuses de restaurant, qui portent un tablier blanc sur leur robe noire ("Une petite bonne d'hôtel qu'on ne remarque pas d'habitude, avec sa robe noire, ses bas noirs, son tablier blanc.": à propos de Thérèse dans La maison du juge). C'est aussi la livrée noire des chauffeurs de grande maison ou des maîtres d'hôtels et majordomes, la blouse noire des employés, le costume noir du personnel des casinos et des restaurants.

    Le noir du vêtement peut aussi évoquer le domaine symbolique de l'élégance: c'est la soie noire des robes des dames, ou l'habit de cérémonie des messieurs. C'est encore le "manteau de satin noir bordé de fourrure blanche" et un "ample manteau de satin noir doublé de soie blanche" portés par Adèle dans La danseuse du Gai-Moulin. C'est aussi la robe noire qui fait d'Else une apparition fantastique: "Sa robe était-elle de velours noir ? Toujours est-il qu'elle était plus sombre que tout le reste, qu'elle faisait une tache profonde, somptueuse." (La nuit du carrefour). Le noir comme appareil de séduction… que l'on retrouve dans les robes fourreaux noires des entraîneuses: "On l'y voyait en robe de soie noire […] une robe du soir particulièrement collante."; "il vit une photo d'Arlette, dans l'éternelle robe noire qui moulait son corps si étroitement qu'elle était plus nue que sur les photographies obscènes qu'il avait dans sa poche." (Maigret au Picratt's).

    Mentionnons encore le fameux pardessus noir de Maigret, un attribut essentiel du personnage, particulièrement dans la période Fayard: c'est son aspect de "fonctionnaire" qui correspond au domaine symbolique de l'autorité (l'uniforme du policier). Ce même domaine symbolique est évoqué par les robes noires des avocats: "les vastes couloirs où s'agitaient les avocats en robe noire qui semblaient battre des ailes." (Maigret et le client du samedi).

    Couleur de l'ordinaire des humbles, ou couleur de l'élégance des mondains, couleur de l'austérité ou du luxe, le noir impose son ambivalence dans le monde de Maigret…

  3. De nombreux objets, au fil des textes, reçoivent le qualificatif de "noir", qu'on trouve aussi dans la description du décor d'un lieu, maison ou paysage, contribuant, avec le blanc et le gris, à rendre une atmosphère nostalgique d'un monde disparu, comme un vieux film en noir et blanc…

    La toute première mention d'un terme de couleur, dans le corpus, est celle du noir, qui décrit un objet, le "gros tuyau noir" qui relie au plafond un poêle planté au milieu du bureau de Maigret. Dans ce même bureau, on trouve aussi le marbre noir de la cheminée, et celui de l'horloge, mentionnés dans de nombreux romans.

    On trouve, parmi les objets noirs, des éléments liés au monde maritime et fluvial: "cinq chalutiers noirs […] rangés le long du quai" à Fécamp (Pietr le Letton), une "balise rouge et noire" à Concarneau (Le chien jaune), "un gros bateau noir et blanc" à Delfzijl (Un crime en Hollande), la "coque noire" du bateau l'Océan et un "bateau noir [qui] gravite insensiblement sur la ligne d'horizon" à Fécamp encore (Au rendez-vous des Terre-neuvas), des "chalands du Rhin, d'un millier de tonnes, en acier noir" à Givet (Chez les Flamands), la "masse noire [d'un] vapeur énorme" à Ouistreham (Le port des brumes), "la tôle noire" d'un remorqueur à Paris (Signé Picpus); le "yacht noir" de Mrs Wilcox (Mon ami Maigret), "noir et blanc dans le soleil, le Zwarte-Zwaan", la péniche de Jef Van Houtte (Maigret et le clochard), "un remorqueur noir et rouge" à Paris (Maigret et l'homme tout seul).

    On va rencontrer aussi, dans les textes de la période Presses de la Cité, de nombreuses voitures noires: "une limousine noire, aux gros phares de cuivre" chez les Gendreau (La première enquête de Maigret), la "petite Simca noire" de l'inspecteur Castaing (Maigret et la vieille dame), "une longue voiture noire" à l'hôtel de V… (Maigret et les vieillards), une "grosse voiture noire de marque anglaise" chez les Wilton (Maigret et le voleur paresseux), une "Citroën noire" appartenant à François Paré (L'ami d'enfance de Maigret), la "voiture DS noire" de Sabin-Levesque (Maigret et monsieur Charles) et surtout, la "petite voiture noire" utilisée par les policiers, mentionnée dans de nombreux romans.

    Enfin, outre les nombreux cadres noirs encadrant portraits et photographies sur les murs, ainsi que les tableaux noirs, signalons le calepin noir de Maigret, mentionné dans maints romans.

  4. On trouve aussi, dans le corpus, le terme de "noir" appliqué à des éléments de décor. Pour ce qui est des maisons, on trouve à nouveau l'opposition entre le noir de l'austérité, avec les nombreux bureaux et pupitres de bois noir dans les administrations et les études de notaires, "un fauteuil Voltaire recouvert de cuir si sombre qu'il en paraissait noir" chez les Martin (L'ombre chinoise), et le noir du luxe, avec les grilles noires devant les maisons des riches: celle du docteur Barion dans Monsieur Lundi, celle de Groult-Cotelle dans L'inspecteur cadavre, celle des Serre dans Maigret et la Grande Perche; et aussi des "dalles de marbre noir et blanc" chez Malik (Maigret se fâche), un "couloir dallé de noir et blanc" chez les Serre (Maigret et la Grande Perche), une "vasque de marbre noir" chez les Jonker (Maigret et le fantôme). Mentionnons enfin le lit "d'ébène, couvert de velours noir" de la chambre d'Else, qui rappelle le velours noir de sa robe (La nuit du carrefour). Le noir du décor peut évoquer aussi le thème du deuil, avec les tentures noires qui drapent les portes et les chambres mortuaires des maisons et des églises où a lieu un enterrement (nombreux exemples dans le corpus).

    Lorsque le terme "noir" s'applique au décor d'un paysage, l'aspect physique des choses prend en même temps une teinte symbolique; le noir évoque alors la tristesse, la solitude, le danger, la peur, la nuit: par exemple, dans Pietr le Letton, quand Maigret est à la poursuite de Pietr dans le port de Fécamp, il voit "devant lui la jetée déserte, longue ligne noire dans l'ombre"; dans Le charretier de la Providence, le paysage est noyé sous la pluie, rendant les choses mornes: "Maigret avait l'impression que la pluie redoublait, que le ciel était plus noir et plus bas qu'il ne l'avait jamais vu"; il en est de même dans Le chien jaune: "Il pleuvait. Les rues étaient pleines d'une boue noire."; dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas, Maigret se rend sur l'Océan pour ruminer son enquête: "Le bassin vide n'était qu'un grand quadrilatère noir", et plus loin: "la mer: un grand trou noir qui exhalait une odeur forte"; dans Le port des brumes, Maigret se promène dans Ouistreham: "Tout était noir. Tout était fermé.", et plus loin: "le brouillard se liquéfiait, rendait les pavés noirs et luisants", et lorsque Maigret, ligoté sur le pavé, regarde le Saint-Michel s'en aller "Une masse noire dans le noir". Dans L'affaire du boulevard Beaumarchais, tandis que Maigret interroge la suspecte, "on voyait des gouttes de pluie rouler sur les vitres noires"; de même, dans Le témoignage de l'enfant de chœur: "Des gouttes d'eau, devant lui, glissaient lentement sur les vitres noires"; dans L'inspecteur cadavre, c'est les ardoises d'une église "que la pluie avait rendues noires et luisantes"; dans Les vacances de Maigret, le commissaire se rend chez Mme Popineau: "Il marcha, dans le noir piqueté de becs de gaz"; dans Maigret et l'homme du banc: "Il avait plu tout le dimanche, une pluie froide et fine, les toits et les pavés étaient d'un noir luisant", et plus loin: "Les silhouettes des passants étaient noires dans le noir des rues"; dans Les scrupules de Maigret: "une pluie glacée noircissait les pavés"; dans Une confidence de Maigret, voici encore la pluie: "Les gouttes […] dessinaient de grands cercles noirs sur le pavé poussiéreux où elles s'écrasaient une à une."

    Ainsi, le noir, dans le paysage, est-il partie intégrante de cette fameuse "atmosphère simenonienne", qui baigne dans la pluie et la nuit…

  5. Enfin, on notera que Simenon utilise parfois, à la place du mot "noir", le terme "noirâtre", qui donne une connotation un peu différente au concept évoqué (on verra plus loin qu'il utilise aussi ce suffixe en "âtre" pour les autres adjectifs de couleur, afin d'en modifier quelque peu le sens): le mot "noirâtre", au sens premier, signifie "qui tire sur le noir, qui n'est pas tout à fait noir", mais chez Simenon, son emploi a aussi un sens symbolique, car il est souvent employé avec une connotation négative, évoquant le malheur, la pauvreté, la tristesse: par exemple, dans Pietr le Letton, lorsque Maigret découvre le corps de Pietr dans le train, la blessure fait une "grande tâche noirâtre"; dans le même roman, sur le cadavre de Mortimer: "Ce n'était qu'une large plaie rouge et noirâtre"; dans Le charretier de la Providence, lorsque Maigret demande à Jean d'enlever ses bottes, sous lesquelles "les bandes de toile suiffée étaient noirâtres"; dans L'amie de Madame Maigret, lorsque le commissaire rentre chez lui et trouve le dîner brûlé: "la poule, la carotte, l'oignon n'étaient plus qu'une croûte noirâtre"; dans Maigret au Picratt's, la neige s'est transformée en pluie et "les rues étaient couvertes d'une mince couche de boue noirâtre et glissante".

3.2. Blanc

Le champ symbolique du blanc pourrait se résumer en trois domaines: d'une part, tout ce qui a trait à la pureté, à l'innocence, mais aussi, par dérivation, à l'hygiène et à la propreté, ainsi qu'au froid; d'autre part, ce qui a trait à la sagesse et à la vieillesse (les cheveux blancs), et enfin, le blanc en tant qu'absence de couleur, et en opposition au noir.

  1. Dans les textes, la couleur blanche de la peau a deux connotations: elle peut être positive: la blancheur "aristocratique" et distinguée: par exemple, dans Pietr le Letton, lorsque Maigret voit Pietr en conversation au Majestic avec les Mortimer-Levingston: "Il souriait finement […], et sa main blanche égrenait des raisins somptueux"; dans Le pendu de Saint-Pholien, les "mains blanches et soignées" de Belloir; dans L'écluse no 1, les "jolies mains, blanches et longues" de Decharme; dans Maigret à New York, la main de Maura, "fine et d'une blancheur étonnante"; la connotation négative est celle d'une pâleur due à la maladie, à l'émotion, ou à l'extraction sociale "basse": par exemple, la "blancheur maladive de la peau d'Henry Gallet (M. Gallet décédé), le visage "d'un blanc mat de Heurtin (La tête d'un homme), la "chair trop grasse et trop blanche" de Jaja (Liberty Bar), la "poitrine trop blanche" de Jean Ducrau (L'écluse no 1), la "chair […] boursouflée, d'un vilain blanc" de la comtesse dans Maigret au Picratt's; la "chair […] blanche, malsaine" de Serre dans Maigret et la Grande Perche; la "poitrine d'un blanc blafard" de Mme Fumal dans Un échec de Maigret; la "chair très blanche, d'un blanc malsain" de Mme Blanc la concierge dans L'ami d'enfance de Maigret.

    Le blanc de la peau, c'est aussi le corps entrevu, la tentation de la chair : par exemple, dans Le charretier de la Providence, les bas de Gloria qui, glissant le long de ses jambes, dévoilent "un genou empâté et très blanc", la "chair blanche" d'Adèle dans La danseuse du Gai-Moulin, les "jambes longues et blanches" de Fernande dans Maigret, la "gorge blanche et ronde" de Berthe dans Cécile est morte; les "cuisses nues et blanches" de Jenny dans Les scrupules de Maigret.

    Certains personnages se voient attribuer des cheveux et/ou une moustache et une barbe de couleur blanche. Il s'agit évidemment dans ce cas de souligner une certaine vieillesse du personnage en question. Le blanc des cheveux est souvent réservé aux personnages possédant une certaine distinction, voire d'un certain rang social (par opposition au gris, comme on le verra plus loin), et le mot "blanc" est alors accompagné d'un autre qualificatif qui en précise la nuance: par exemple, dans Le chien jaune, le maire de Concarneau, qui "avait l'air plus racé que jamais, avec ses cheveux blancs"; dans Chez les Flamands, Mme Peeters, dont les "cheveux d'un blanc surprenant n'étaient pas sans lui donner une certaine noblesse", et le docteur Van de Weert, "aux cheveux du même blanc pur que ceux de Mme Peeters"; dans Le notaire de Châteauneuf, le Commodore, au "front auréolé de cheveux d'un blanc immaculé"; dans Maigret et la vieille dame, les "cheveux d'un blanc immaculé" de Valentine; dans Les mémoires de Maigret, les "longs cheveux blancs de poète" de Xavier Guichard; les "cheveux blancs et soyeux" d'Hubert Vernoux dans Maigret a peur et du comte de Saint-Hilaire dans Maigret et les vieillards; les "cheveux d'un beau blanc soyeux" de Manuel Palmari dans Maigret se défend; "l'épaisse chevelure, d'un blanc immaculé" de Philippe Lherbier dans Maigret et le tueur.

  2. L'adjectif "blanc" peut aussi être celui du vêtement d'un personnage. C'est souvent celui de la chemise des hommes, qui la portent, comme il est d'usage à l'époque d'écriture des romans, sous un complet veston. C'est aussi le blanc du plastron qu'on porte avec l'habit de cérémonie. On trouve aussi les chemisiers blancs portés par les femmes, sous un tailleur, et ce chemisier blanc a quelque chose de sensuel sous la plume de Simenon: sa poitrine était plus aguichante que jamais sous un chemisier de soie blanche" (Beetje dans Un crime en Hollande), "Une chemisier de soie blanche rendait vraiment désirables de petits seins tremblants" (Sylvie dans Liberty Bar). Mais le blanc peut aussi être celui de l'innocence, avec la "chemise de nuit blanche" portée par Julie (Le port des brumes), par la comtesse (L'affaire Saint-Fiacre) et par Aline (L'écluse no 1).

    C'est également la toque blanche des cuisiniers, le bonnet blanc des soubrettes et des vieilles de la campagne, et, comme nous l'avons vu plus haut, le tablier blanc des femmes de chambre et des serveuses. C'est encore la blouse blanche des médecins et des infirmières, celle des peintres et des maçons venus prendre l'apéritif sur le zinc, celle des hommes de l'Identité judiciaire, la veste blanche des valets de chambre et des barmen, les gants blancs des majordomes, les cornettes blanches des religieuses.

    Ce peut être le pantalon blanc ou la robe blanche portés par les hommes ou les femmes pendant leurs loisirs, ou lorsqu'ils sont en villégiature sur la côte méditerranéenne: c'est le pantalon arboré par Sir Lampson dans Le charretier de la Providence; c'est le "pantalon de flanelle blanche" porté par Marcel Basso dans La guinguette à deux sous, par Ernest Malik dans Maigret se fâche, par Philippe de Moricourt dans Mon ami Maigret, …et par Maigret dans L'improbable M. Owen !

    Ce sont encore les gants de fil blanc des dames, et c'est aussi le chapeau blanc porté par Gloria dans L'amie de Madame Maigret, et la tenue blanche de Mirella Jonker dans Maigret et le fantôme.

  3. Parmi les objets de couleur blanche, on trouve dans le corpus des moyens de transport, surtout des navires, dont la blancheur se détache sur le bleu des flots: le yacht blanc de Sir Lampson (Le charretier de la Providence) et celui de Giovanni (La folle de Maigret), un "énorme vapeur blanc" (Liberty Bar); un "yacht blanc sur la ligne d'horizon" (L'improbable M. Owen), un "énorme yacht blanc" et le Cormoran, "petit bateau blanc" (Mon ami Maigret), et de nombreux bateaux aux voiles blanches.

    Le blanc est aussi la couleur des draps des lits, des nappes sur les tables, du marbre des tables de bistrots et des comptoirs de boutiques, de la serviette blanche que les serveurs de restaurant portent sur le bras.

  4. La couleur blanche sert aussi à qualifier des éléments du décor. C'est le blanc des murs des maisons et des hôpitaux, des villas au bord de la mer. Le blanc peut avoir une connotation "rustique": ce sont les murs blanchis à la chaux des maisons de la campagne, c'est le blanc de la cuisinière en émail de Mme Retailleau (L'inspecteur cadavre) du poêle en faïence blanche de Léontine Page (Maigret a peur) et de celui en émail blanc de Mme Cuendet (Maigret et le voleur paresseux); mais le blanc peut aussi dénoter le luxe: gravier blanc des allées de villas (celle des Swaan dans Pietr le Letton, celle des Rivaud dans Le fou de Bergerac, celle du Notaire de Châteauneuf); dalles blanches de la bibliothèque de Forlacroix (La maison du juge); marbre blanc de la cheminée chez Malik (Maigret se fâche) et chez les Sabin-Levesque (Maigret et Monsieur Charles), du hall d'entrée chez les Roussel (Maigret et le clochard), de l'escalier du cabinet du préfet (Maigret se défend), du sol de l'appartement des Parendon (Maigret hésite).

    Le blanc est aussi celui qu'on retrouve dans le paysage: c'est l'écume blanche des vagues de la mer, du ciel à l'aube, au crépuscule ou lorsque le temps est couvert, des nuages par beau temps, de la neige.

  5. Il arrive assez souvent à l'auteur d'utiliser un autre adjectif que le mot "blanc" pour définir cette teinte, dans le but d'en donner une nuance, à la fois sémantique et symbolique:

    • "ivoire" est souvent utilisé pour définir la couleur de la peau: celle de Mortimer dans Pietr le Letton, de Jean dans Le charretier de la Providence, du vieux Joseph l'huissier de la PJ dans Maigret se défend, de Mme de Caramé dans La folle de Maigret

    • "crème" définit un objet "d'une couleur blanche légèrement teintée de jaune", comme le dit le dictionnaire; chez Simenon, il est réservé essentiellement au tissu, celui des vêtements (la robe de Mary dans Le charretier de la Providence, la robe de chambre en soie de la comtesse Paverini dans Maigret voyage, et le complet de soie de Giovanni dans La folle de Maigret), celui des rideaux (par exemple le rideau crème à travers lequel Maigret aperçoit la silhouette de Mme Martin dans L'ombre chinoise), ou celui de la chambre tendue de soie de Valentine dans Maigret et la vieille dame

    • "laiteux" est un terme qu'on retrouve souvent: il peut qualifier un élément du décor, en particulier le ciel ou le brouillard, mais aussi la peau (par exemple, le "visage laiteux" de Karl Andersen dans La nuit du carrefour, les "épaules laiteuses" de Mme Beausoleil dans Le fou de Bergerac, ou "le corps laiteux" de la remplaçante d'Arlette dans Maigret au Picratt's), et encore des objets aperçus dans la pénombre, la nuit ou le brouillard ("Le Southern Cross, peint en blanc, faisait une tache laiteuse dans la pluie" dans Le charretier de la Providence)

    • "écru" est le terme réservé aux stores de toile, et "blanchâtre" s'applique essentiellement à des objets d'un décor vu dans la nuit, qui en atténue l'éclat

    • "livide", "blafard" et "blême" recouvrent environ le même champ sémantique: ils désignent la teinte des visages des personnages sous le coup d'une émotion ou maladifs, mais aussi la couleur des cadrans de pendules, horloges et autres réveils

    • "opalin" ou "couleur d'opale" est le terme réservé à la description d'un apéritif à base d'absinthe ou d'anis

    • enfin, le terme "blanc" peut être accompagné d'un autre qualificatif, qui en précise la nuance: par exemple, les murs des maisons peuvent être d'un "blanc crémeux, ou d'un "blanc cru": "le village était d'un blanc cru dans la lumière orageuse"(M. Gallet, décédé); "la lune venait de se lever, et la maison du juge sortait de la nuit, toute blanche, d'un blanc cru, livide, irréel"(La maison du juge).

3.3. Gris

Le champ symbolique du gris pourrait se résumer en deux domaines: l'un recouvrant des notions plutôt "négatives": tristesse, décrépitude, etc.; l'autre recouvrant des notions "positives", telles la sagesse (de la vieillesse, avec les cheveux gris), la connaissance (la "matière grise"), et le terme "argenté", qui reprend l'idée de brillance et de sacré. A noter l'ambiguïté du terme "argenté", à mi-chemin qu'il est entre le gris et le blanc (en héraldique, la couleur blanche se traduit par le mot "argent").

  1. Dans les textes, les yeux gris reçoivent souvent un qualificatif supplémentaire qui en précise la nuance, et qui prend alors une valeur symbolique: ainsi, les yeux d'un "gris verdâtre" de Pietr le Letton, qui soulignent à la fois le caractère "étranger", mais aussi "insaisissable" du personnage; les yeux "d'un gris terne" de Le Clinche (Au rendez-vous des Terre-Neuvas), accablé par son malheur; les "étranges prunelles grises, […] glacées" de Mme Martin (L'ombre chinoise), dans lesquelles va se manifester sa folie; les yeux "d'un gris pas engageant" d'Ernest Malik (Maigret se fâche), qui en disent long sur ce que Maigret pense de lui; les yeux "d'un gris délavé qui avaient beaucoup vu et qu'on aurait dit usés" de François Keller (Maigret et le clochard), et les yeux " d'un gris délavé très doux et pétillant" de Léontine (La folle de Maigret).

    Les "cheveux gris" servent à caractériser l'âge d'un personnage; ce peut être une simple mention de ces deux mots, parfois accompagnés des termes "rares", "clairsemés", ou au contraire "abondants" qui esquissent mieux la silhouette du personnage; mais le qualificatif supplémentaire peut aussi apporter une nuance symbolique, tels les "cheveux gris fer" d'Ernest Malik (Maigret se fâche), qui en soulignent la dureté morale.

    Les cheveux sont parfois "argentés"; ce terme étant réservé aux personnages dont l'auteur veut souligner la distinction: les cheveux argentés sont l'apanage de M. de Saint-Marc (L'ombre chinoise), de Me Canonge (Maigret et le corps sans tête), de John T. Arnold (Maigret voyage), de Stuart Wilton (Maigret et le voleur paresseux), de Pélardeau (Maigret à Vichy), du major Bellam (Mon ami Maigret), et de Vivien (Maigret et l'homme tout seul). On retrouve, dans la même acception, les moustaches argentées de Le Pommeret (Le chien jaune), de M. Delfosse (La danseuse du Gai-Moulin), de Vernoux de Courçon (Maigret a peur). Il est à noter que le terme "argenté", sous la plume de Simenon, conserve l'ambiguïté mentionnée plus haut: on imagine bien que ces chevelures et moustaches "argentées" sont entre le blanc et le gris, charge au lecteur d'imaginer la nuance que prend la brillance de ces attributs…

    D'autres personnages, moins "racés", se contentent de moustaches, barbes, sourcils ou poils "gris", tels Piedboeuf (Chez les Flamands), Gautier (L'affaire Saint-Fiacre), Dandurand (Cécile est morte), Duhourceau (Le fou de Bergerac); quant à Cageot (Maigret), il est, lui, affublé de sourcils "d'un gris de moisissure".

  2. Le gris est aussi la couleur des vêtements, et ce peut être alors le gris terne et triste qui fait que le personnage se confond avec son environnement: c'est le gris passe-partout, le gris des humbles et des gagne-petit, le gris de la grisaille, le "gris sombre" de la jaquette d'Emile Gallet (M. Gallet, décédé), du complet de Cageot (Maigret), de la cravate de Fouad Ouéni (Maigret et l'affaire Nahour), le "gris indéfinissable" du chapeau de Louis Jeunet (Le pendu de Saint-Pholien), le "gris neutre" du complet de Joseph Peeters (Chez les Flamands), le "gris souris" des complets de Lognon (Maigret et la jeune morte), le "gris presque noir" du complet de Marton (Les scrupules de Maigret), le "gris sombre, presque noir" de Lecureur (Maigret et Monsieur Charles); mais ce peut être aussi le gris de l'élégance, de la richesse, des classes sociales supérieures: c'est le "gris clair" du chapeau du chirurgien dans La nuit du carrefour, du complet d'Eugène (Maigret), de celui de Arnold (Maigret voyage), de Me Gaillard (La colère de Maigret) et de Carus (Le voleur de Maigret), du haut-de-forme de Lherbier (Maigret et le tueur), le "gris très clair" des vêtements des hommes du Milieu (le complet de Nicolas dans La pipe de Maigret, le chapeau du Sicilien dans Maigret à New York), le "gris perle" du complet de Boutigues dans Liberty Bar, de celui de Le Bret dans La première enquête de Maigret, du chapeau de l'Amoureux de Madame Maigret, de celui de Dr Bellamy dans Les vacances de Maigret, du chapeau du médecin de l'état civil dans Maigret et le voleur paresseux, du chapeau dans la vitrine de la modiste dans L'amie de Madame Maigret, du chapeau de Cinaglia et du melon du Baron dans Maigret, Lognon et les gangsters, du chapeau acheté par Thouret dans Maigret et l'homme du banc. Enfin, le gris est aussi la couleur de la blouse de travail, celle des hommes des laboratoires de la PJ, des quincaillers ou des employés de magasin.

  3. Les objets de couleur grise ne sont pas très nombreux dans le corpus, mais ceux qui sont mentionnés contribuent souvent, par leur couleur, à accentuer l'atmosphère de grisaille de l'intrigue: ainsi, la couverture de "coton d'un vilain gris" de la cellule d'Anna Gorskine dans Pietr le Letton, les couvertures "d'un vilain gris de caserne" dans la chambre de la bande des Tchèques dans Maigret et son mort, la "couverture grise et rêche" de l'atelier de Florentin dans L'ami d'enfance de Maigret, le papier gris du paquet qui enveloppe la machine à écrire, outil de chantage de Henry Gallet (M. Gallet, décédé), ou celui du paquet des billets de banque, également liés à un chantage, celui-ci opéré par Louis Jeunet (Le pendu de Saint-Pholien), ou encore le papier gris de l'enveloppe qui contient le rapport Calame dans Maigret chez le ministre.

    D'autre part, on trouve dans les textes quelques voitures grises, dont une "grosse torpédo grise" qui emmène les estivants à la plage dans Liberty Bar, la Dion-Bouton grise de Dédé dans La première enquête de Maigret, ou la Pontiac grise des Jave dans Maigret s'amuse.

  4. Parmi les éléments gris du décor, on trouve surtout des maisons en pierre grises, qui sont essentiellement les propriétés des nantis provinciaux, comme la villa de Le Pommeret dans Le chien jaune, la maison de Chabot dans Maigret a peur, celle du Dr Bresselles dans Maigret à l'école, la "vaste maison grise" des Deligeard dans La vieille dame de Bayeux, la "grosse maison en pierres grises" des Bréjon dans L'inspecteur cadavre. On trouve aussi du gris à l'intérieur des bâtiments: corridor dallé de gris de la mairie de Sancerre (M. Gallet, décédé) et de la maison des Naud (L'inspecteur cadavre), plancher gris de l'Hôtel de l'Amiral à Concarneau (Le chien jaune), murs gris des Caves du Majestic, dalles et boiseries grises de la mairie de Saint-André (Maigret à l'école). On trouve encore des maisons "d'un gris de suie" à Liège (Le pendu de Saint-Pholien), des "murs d'un gris de fumée" chez Mme Leroy (La pipe de Maigret), le "gris terne" de la cuisine d'Annette (Une confidence de Maigret), et les pierres "gris sombre" de l'immeuble de Mélan (Maigret se défend), tandis que l'hôtel particulier des Wilton est bâti d'une pierre "d'un gris clair très doux"(Maigret et le voleur paresseux). On rencontre du "gris pâle" sur les murs de la chambre d'hôtel de Lina (Maigret et l'affaire Nahour), sur les meubles du boudoir de Mme Parendon (Maigret hésite), dans la chambre de Mme Mahossier (Maigret et l'homme tout seul), et du "gris perle" dans le salon d'attente d'Olga (Les vacances de Maigret), dans la chambre d'hôtel de Maigret à Londres (Le revolver de Maigret), et dans la chambre de Line Marcia (Maigret et l'indicateur).

    On trouve aussi bien du gris dans le paysage: c'est le gris du temps pluvieux, qu'on voit dans le ciel et les nuages, et qui est aussi le reflet de "l'ambiance psychologique" du moment; au mot "gris" va s'ajouter alors un qualificatif qui en précise le sens symbolique: "le ciel était gris, avec, plus bas, des lambeaux de nuages noirâtres" (Le charretier de la Providence), "le ciel était couvert d'une couche de nuages d'un gris uniforme, orageux" (M. Gallet, décédé), "le ciel était d'un gris livide" (Le chien jaune), "la lumière, ce matin-là, était triste, le ciel d'un gris uniforme" (Chez les Flamands), "la couleur du ciel, d'un gris malsain" (Le port des brumes), "le ciel était d'un gris dur, lumineux" (Maigret à New York), "le ciel était d'un vilain gris sans espoir" (Mon ami Maigret), "les nuages se transformaient peu à peu en une calotte d'un gris uni" (Maigret et le fantôme), "la neige tombait toujours d'un ciel gris ardoise" (Maigret et l'affaire Nahour), "Le ciel, à l'unisson des consciences et des humeurs, était d'un gris neutre, le même gris, à peu près, que les pavés" (Les scrupules de Maigret).

    Maigret perçoit aussi le temps qu'il fait en regardant la couleur de la Seine: "la Seine était grise comme le ciel" (L'amie de Madame Maigret), "il faisait gris, la Seine était terne" (Maigret et l'homme du banc), "il faisait toujours gris, le fleuve avait une vilaine couleur" (Maigret se trompe), "il tournait dans son bureau, s'arrêtait un moment pour regarder la Seine d'un gris cruel" (Maigret et les témoins récalcitrants), "le ciel était toujours blanc et dur, la Seine d'un gris méchant" (Maigret et le client du samedi).

    Le gris est aussi celui de la lumière, lumière grise des appartements mal éclairés, du petit jour, "lumière grise et dure d'un jour sans soleil" (Un Noël de Maigret).

    Enfin, le gris, sous sa forme argentée, présente un paysage poétique: " La Loire, au-delà du tournant, n'était un grouillement de paillettes argentées" (Maigret), "une mer ruisselante de lumière argentée" (L'improbable Monsieur Owen),"au bord de la Seine, dans un scintillement argenté" (Maigret s'amuse).

  5. On trouve encore le terme "grisâtre", qui donne l'idée d'un gris terne, sale, pauvre, du "plus gris que gris": c'est le pantalon grisâtre de Fédor Yourovitch (Pietr le Letton), le complet grisâtre de Jeunet (Le pendu de Saint-Pholien) la barbe grisâtre de Cageot (Maigret), les manches de chemise aux poignets usés et grisâtres de Dandurand (Cécile est morte). Le mot s'applique aussi à l'allure des personnages: "le second clerc était un vieillard grisâtre" (Le notaire de Châteauneuf), l'homme à qui Félicie a confié le revolver est un "homme entre deux âges, grisâtre, quelconque" (Félicie est là), Jef Schramek a "l'aspect grisâtre des pierres des trottoirs" (Maigret et l'homme du banc). Le grisâtre est la couleur des murs des vieux immeubles, des planchers des salles mal éclairées, mais c'est aussi celle du couloir et de l'escalier du Quai des Orfèvres.

3.4. Rouge

"Parler de «couleur rouge» est presque un pléonasme. Le rouge est la couleur par excellence, la couleur archétypale, la première de toutes les couleurs. Dans plusieurs langues, c'est le même mot qui signifie rouge et coloré. Dans d'autres, il y a synonymie entre beau et rouge. Dans d'autres encore, entre rouge et riche. […] Rouge est le plus fortement connoté de tous les termes de couleur, plus encore que noir ou que blanc." (Michel Pastoureau, op.cit.)

A l'origine, le rouge est celui du feu et du sang, et sur cette base va se construire un champ symbolique fractionné en domaines antithétiques: le rouge du sang est celui de la force et de l'énergie, mais aussi celui du péché et de la violence; le rouge du feu est celui de la lumière du soleil qui réchauffe, mais aussi celui des flammes de l'enfer. Le rouge est encore le symbole de l'amour, la couleur des ballons et des confitures de l'enfance, la pourpre des vêtements du pouvoir; mais c'est aussi le rouge de l'interdiction et du danger (signalisation routière).

  1. Dans la description des personnages, les "yeux rouges" et les rougeurs de la peau font référence soit aux émotions (on a le nez et les yeux rouges parce qu'on a pleuré, le visage rouge de honte, de colère, de gêne, etc.), soit à la santé (visage "rougeaud" des gens qui boivent et mangent trop, rougeur de la fièvre et des coups de soleil, nez et mains rouges de froid, paupières rouges de fatigue, etc.). Mais le rouge est aussi celui de l'artifice, et de la séduction, avec le rouge qu'on étale sur les lèvres et sur les joues.

  2. En attribuant la couleur rouge aux vêtements, Simenon cherche souvent à attirer l'attention sur leur aspect étrange, insolite ou inattendu: voir la robe rouge de la petite fille qui conduit les chevaux d'une péniche dans Le charretier de la Providence, ou l'"invraisemblable chaussette rouge" sur le cadavre de Jeunet dans Le pendu de Saint-Pholien. Le rouge est aussi la couleur voyante qu'on s'autorise à porter pour sortir de la grisaille, ou pour se faire remarquer, comme la cravate rouge arborée par Thouret dans Maigret et l'homme du banc, ou la cravate "du plus beau rouge" de Dédé dans La première enquête de Maigret, ou encore le chandail rouge d'un journaliste dans Le chien jaune.

    Le rouge est une couleur souvent attribuée aux objets qui chaussent le pied: sandales de satin rouge d'Anne Gorskine dans Pietr le Letton, pantoufles de satin rouge d'Adèle dans La danseuse du Gai Moulin, les "ridicules pantoufles de feutre rouge" de Mosselet dans Tempête sur la Manche, et d'autres pantoufles rouges, comme celles de la patronne du Vieux-Calvados dans La première enquête de Maigret, de Pozzo dans Maigret, Lognon et les gangsters, de Palmari dans Maigret se défend, du vieillard témoin du crime dans Maigret et l'indicateur.

    Le rouge est surtout celui des chapeaux, et les jeunes filles et jeunes femmes au "petit chapeau rouge" semblent bien être un leitmotiv de la séduction et de la tentation dans l'imaginaire de Simenon: non seulement on les retrouve souvent dans le corpus, mais trois de ces personnages portent le même prénom de Berthe: "Son chapeau rouge la rendait aussi pétillante que le printemps" (Mademoiselle Berthe et son amant), Berthe Janiveau dans Signé Picpus porte aussi un chapeau rouge, ainsi que Berthe Pardon dans Cécile est morte, au "chapeau rouge cerise". On trouve encore Adèle avec une "toque de paille rouge" dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas, Francine au "drôle de petit chapeau rouge" dans On ne tue pas les pauvres types, Irma et son petit chapeau rouge dans Maigret et son mort, Isabelle au "petit chapeau rouge vif" dans Maigret en meublé, et même Félicie porte un chapeau rouge (Félicie est là) ! Notons encore cette phrase qui décrit une journée de printemps: "les femmes avaient déjà des chapeaux clairs, et, cette saison, c'était le rouge qui dominait, un rouge vif de coquelicot" (Maigret et le corps sans tête).

    Et comment mieux faire allusion au rouge tentateur qu'avec cette image tirée du même roman: Maigret découvre, sur un mur du café Calas, "un chromo représentant une femme en robe rouge qui tendait un verre de bière mousseuse"…

  3. On trouve aussi, dans le corpus, des objets rouges: fonte rouge des poêles, feux rouges de l'arrière des voitures et des trains, tapis rouges des cartes à jouer, pompes à essence rouges, encre rouge, crayon rouge, lettrines rouges des missels, reflets rouges du vin dans les verres, bornes de secours rouges, ficelle rouge, œillet rouge des boutonnières, géranium dont le rouge chante aux fenêtres. Il y a aussi des voitures, dont la couleur vive est souvent un moyen d'attirer l'attention sur son propriétaire: la Panhard rouge décapotable de Sainval dans Maigret et les témoins récalcitrants, la Peugeot 403 rouge qu'on recherche dans Maigret et le clochard, la voiture de sport rouge de Farano dans La colère de Maigret, l'Alfa Roméo rouge d'Alvaredo dans Maigret et l'affaire Nahour, l'auto rouge décapotable de l'amant de Francine dans Maigret à Vichy, la Jaguar rouge décapotable de Chabut dans Maigret et le marchand de vin, la voiture décapotable rouge vif du grand Marcel dans La folle de Maigret, la Jaguar rouge de Manuel Mori dans Maigret et l'indicateur.

  4. On trouve encore du rouge dans le décor: ce sont les murs de brique rouge et les toits rouges des maisons, et, à l'intérieur, les tapis rouges des escaliers et des couloirs dans les hôtels et les maisons, les rideaux à carreaux rouges dans les maisons et les bistrots, les nappes à carreaux rouges des brasseries et restaurants. C'est aussi le velours rouge des fauteuils, des banquettes des cafés, les carreaux rouges des sols, le "rouge sombre" des tapis et des rideaux. Et enfin, ce sont les nombreux édredons rouges qu'on trouve dans le corpus, en soie rouge chez les Maigret (Pietr le Letton), ou en satin rouge dans la petite maison de Tremblet (On ne tue pas les pauvres types).

    Mais c'est aussi le rouge de la tentation qu'on retrouve dans les cabarets et les boîtes de nuit, avec leurs tentures rouges, leurs enseignes au néon rouge, leurs murs rouges: "La salle était rouge. Tout était rouge, les murs, les plafonds, la garniture des sièges, d'un rouge légèrement orangé, qui, à tout prendre, ne faisait pas agressif, mais plutôt gai." (Maigret et Monsieur Charles)

    Le rouge dans le paysage est celui du soleil couchant: "Le soir tombait et les feux rouges du couchant rendaient plus rouge cette ville de brique, incendiaient le minium d'un cargo" (Un crime en Hollande).

  5. L'auteur utilise parfois d'autres mots que "rouge" pour évoquer le champ sémantique de cette couleur:

    • "rougeâtre" est la teinte des objets d'un rouge pas franc, des paupières fatiguées ou malades, de la lumière des ampoules poussiéreuses, et du coucher de soleil

    • "pourpre" est la teinte des visages sous le coup d'une violente émotion, c'est aussi la couleur du soleil couchant, le rouge profond de certains objets

    • "brique" est la teinte du visage, en particulier des personnages qui boivent beaucoup

    • "grenat" est la teinte du velours des meubles et des rideaux, et du peignoir d'Else dans La nuit du carrefour

    • "cramoisi" est la teinte que prend le visage sous le coup de l'émotion; c'est aussi la teinte des tapis, du velours des rideaux et des banquettes, chaises et fauteuils

    • on trouve encore des visages "sanguins" ou "rubiconds", des tomates et viandes "saignantes", la chambre "tendue de satin fraise écrasée" de Mirella Jonker (Maigret et le fantôme), et le "bibi vermillon" de Félicie…

3.5. Jaune

La couleur jaune a un champ symbolique qui peut se diviser en deux domaines opposés: d'une part, un domaine de notions "positives", avec la lumière du soleil, l'énergie, la puissance et la richesse (l'or); d'autre part, un domaine de notions négatives, avec la maladie, le mensonge et la trahison (Judas, les chevaliers félons du Moyen Age), et le déclin (tout ce qui est "jauni").

  1. Dans le corpus, la description physique des personnages utilise la notion du jaune pour la peau, dans son aspect maladif: peau jaune d'Emile Gallet et teint jaune d' Henry Gallet (M. Gallet, décédé), le Dr Michoux "maigre et jaune" (Le chien jaune), Jean Ramuel, "jaune comme un coing" (Les caves du Majestic), le visage "d'un vilain jaune qui évoquait un foie délabré" d'un garçon d'hôtel dans la patience de Maigret. Le terme "jaunâtre" s'utilise aussi dans ce contexte: "pomme d'Adam jaunâtre" du Dr Michoux dans Le chien jaune, "teint jaunâtre" de l'amant de Mme Boursicault dans Maigret en meublé.

    Pour les cheveux, c'est le terme "blond" qui est utilisé. Les personnages blonds sont très nombreux dans le corpus: leur blondeur souligne souvent leur origine nordique, tels Pietr le Letton, aux cheveux blonds très clairs, Edna Reichberg, la blonde Suédoise dans La tête d'un homme, le blond Joseph Peeters dans Chez les Flamands, Stéphanie la blonde Polonaise dans Stan le tueur, le blond Belge Francis dans Les vacances de Maigret, le blond Hollandais de Greef dans Mon ami Maigret, le blond Hongrois Krynker dans L'amie de Madame Maigret, le blond commissaire Keulemans dans Maigret et l'affaire Nahour, Mina Barillard dans La patience de Maigret, Evelina Nahour dans Maigret et l'affaire Nahour.

    On trouve de nombreux "grands blonds", comme Belloir dans Le pendu de Saint-Pholien, l'inspecteur Pijpekamp dans Un crime en Hollande, Harry Pills dans Maigret, Lognon et les gangsters, et cet attribut est, comme le dit Maigret, "une spécialité du Parquet": on voit donc de nombreux juges et substituts blonds à la taille élevée: le substitut Parrain dans Maigret et le clochard, le substitut Méchin dans Maigret et le client du samedi, le substitut De Claes dans Maigret hésite, le juge Poiret dans Maigret et le tueur. Il y a aussi des "petits blonds" comme l'inspecteur Lechat dans Mon ami Maigret.

    Il y a encore de "grandes blondes", comme Eléonore Boursang dans M. Gallet, décédé, Marie Vassilief dans L'affaire Saint-Fiacre, Mme Basso dans La guinguette à deux sous, la femme de Philippe de V… dans Maigret et les vieillards, Line Marcia dans Maigret et l'indicateur; de "grosses blondes", comme la patronne de l'hôtel Van Hasselt dans Un crime en Hollande, Laurence Decoin dans Les vacances de Maigret, Mlle Clément dans Maigret en meublé.

    La blondeur peut révéler une certaine innocence ou une certaine fragilité, comme celle d'Aline Gassin dans L'écluse no 1, d'Alain Lagrange dans Le revolver de Maigret, de Pierrot dans Maigret se trompe, de Jacques Pétillon dans Félicie est là, de Justin Minard dans La première enquête de Maigret; mais cette innocence et cette fragilité pourraient parfois se révéler n'être qu'apparentes: voir Marguerite Van de Weert (Chez les Flamands) et ses "cheveux blonds aux menues ondulations", Jehan d'Oulmont dans Peine de mort, Marcel Moncin dans Maigret tend un piège, Louise Bourges dans Un échec de Maigret.

    Le blond des cheveux peut être "criard", comme celui de la Bruxelloise Hortense dans Le charretier de la Providence; "agressif", comme celui d'une infirmière dans Le fou de Bergerac; "filasse", comme celui d'une grosse concierge dans M. Gallet, décédé, de Juliette Boinet dans Cécile est morte, de la femme d'un marinier dans Maigret et Monsieur Charles; "blondasse", comme les cheveux de Juliette Tremblet dans On ne tue pas les pauvres types; ou même, le blond peut être carrément "jaune", comme la barbe de Gassin dans L'Ecluse no 1, et les cheveux "presque jaunes" de la blonde curiste dans Maigret à Vichy. Le blond peut encore être "aérien", comme celui des cheveux d'Odette Bellamy et de sa mère (Les vacances de Maigret); "pâle" comme les cheveux de Mme Martin dans Un Noël de Maigret, ou ceux de Jef Van Houtte dans Maigret et le clochard; "clair" comme les cheveux de Dédé dans La première enquête de Maigret, d'Eveline Schneider dans Maigret et le voleur paresseux; "presque blanc" comme les cheveux de la famille des mariniers Naud dans Maigret et le corps sans tête, ceux d'Anneke dans Maigret et le clochard, ou ceux de Fernand Courcel dans L'ami d'enfance de Maigret; "couleur de paille" comme les cheveux de Lucile (Les vacances de Maigret); "couleur de lin" comme les cheveux de Jules Naud (Maigret et le corps sans tête); "couleur de chanvre" comme ceux des enfants des mariniers sur les péniches (Maigret s'amuse).

    Le blond est parfois artificiel, comme les cheveux "platinés" de Marthe Dorval dans L'auberge aux noyés et de Zoé dans Maigret et Monsieur Charles, les cheveux "oxygénés" de la caissière Mlle Berthe dans Le client le plus obstiné du monde, de Rose dans Un échec de Maigret, d'Helen Donahue dans Maigret, Lognon et les gangsters.

    On trouve aussi des jeunes filles et des jeunes femmes aux cheveux blonds frisés: Francine Tremblet dans On ne tue pas les pauvres types, la remplaçante d'Arlette dans Maigret au Picratt's, Mlle Isabelle dans Maigret en meublé, Mme Mahossier dans Maigret et l'homme tout seul.

    Enfin, mentionnons quelques personnages féminins dont la blondeur attire la sympathie (et voire plus…) de Maigret: Else (La nuit du carrefour) aux "cheveux blonds et légers", la blonde Martine Chapuis dans Maigret s'amuse, ou Arlette, aux "cheveux dorés" "aux reflets cuivrés" (Maigret au Picratt's).

  2. Les vêtements de couleur jaune sont plutôt rares dans le corpus, probablement dû au fait que cette couleur était peu utilisée dans l'habillement à l'époque d'écriture des romans (mais l'est-elle beaucoup plus de nos jours ?...): on trouve quelques souliers jaunes (qu'on nomme ainsi, mais qui sont probablement plutôt d'un brun très clair, "caca d'oie", comme ceux de Thouret dans Maigret et l'homme du banc et ceux de Dédé dans La première enquête de Maigret), les sabots jaunes des autochtones dans Un crime en Hollande, et ceux achetés par Mme Maigret à son mari en Alsace (La guinguette à deux sous), le ciré jaune de Mlle Otard dans Tempête sur la Manche, la blouse jaune à petites fleurs de Mlle Berthe et son amant, les gants jaunes de Félicien Gendreau dans La première enquête de Maigret, le sweater jaune d'Alain Vernoux dans Maigret a peur, le chemisier jaune pâle de Ginette Meurant dans Maigret aux Assises, la chemise jaune de Mme Planchon dans Maigret et le client du samedi, le peignoir de bain jaune canari d'Aline Bauche dans Maigret se défend, la robe jaune paille de Lina dans Maigret et l'affaire Nahour, le polo jaune de l'amant de Francine dans Maigret à Vichy, la robe de chambre jaune de Josée dans L'ami d'enfance de Maigret, le peignoir d'un jaune doré de Line Marcia dans Maigret et l'indicateur, et les gilets rayés de jaune des valets de chambre.

  3. Parmi les objets jaunes, on trouve de nombreuses enveloppes jaunes (comme celles qu'utilisait Simenon …?), des voitures jaunes (la torpédo achetée par Raymond Martineau dans Le port des brumes, la voiture de course jaune canard du comte dans L'affaire Saint-Fiacre, une petite voiture couleur citron dans Le fou de Bergerac, la Citroën jaune des amis d'Albert dans Maigret et son mort, une voiture de grand sport à carrosserie jaune dans Maigret et les vieillards, la Jaguar jaune d'Ed Gollan dans Maigret et le fantôme, le cabriolet jaune de Jean-Luc Bodard dans L'ami d'enfance de Maigret), un abat-jour de soie jaune dans la chambre d'Anna (Chez les Flamands), et toutes sortes de papiers jaunis par le temps et l'usure.

    Il y a aussi un papillon jaune qui se promène avec Maigret sur le chemin d'Avainville (La nuit du carrefour). Et enfin, n'oublions pas le chien jaune qui hante de sa présence l'intrigue du roman homonyme…

    Les objets peuvent être qualifiés de "doré" lorsqu'on veut évoquer leur luxe ou leur brillance: pieds dorés des meubles, panonceau doré des notaires, missel doré sur tranche convoité par l'enfant de chœur dans L'affaire Saint-Fiacre, cadre doré des miroirs ou des photographies, bout doré des cigarettes, galons dorés des uniformes, grilles à flèches dorées du parc Monceau, vin doré dans les verres sur les comptoirs de bistrots, frites et croissants dorés, mimosas dorés de la Côte d'Azur, petits verres à bord doré pour déguster framboise et prunelle du buffet chez les Maigret.

  4. On trouve aussi du jaune dans le décor: ce sont des maisons aux murs jaunes, de nombreuses façades et devantures de boutiques et bistrots peints en jaune, comme la boutique d'un Auvergnat dans Maigret et son mort, un bistrot rue de Turenne dans L'amie de Madame Maigret, un marchand de vin à Pigalle dans Maigret au Picratt's, un restaurant de chauffeurs dans Maigret se trompe, le jaune vif de Chez Popaul dans Maigret et le corps sans tête, un café quai des Grands-Augustins dans Maigret tend un piège, une boulangerie rue Mouffetard dans Maigret et le voleur paresseux.

    C'est aussi la couleur des édifices de la Côte d'Azur: la façade jaune de la mairie d'Antibes et du Casino, "jaune comme un chou à la crème" (Liberty Bar), l'"énorme masse jaune du Miramar" à Cannes (Les caves du Majestic), la petite église jaune à Porquerolles (Mon ami Maigret), la villa des Jave à Cannes (Maigret s'amuse).

    Ce sont aussi, à l'intérieur des maisons, des chambres tendues de jaune, comme celle de chez les Deligeard (La vieille dame de Bayeux), dont la couleur joue un rôle important dans l'intrigue, ou celle qui accueille Maigret chez les Naud (L'inspecteur cadavre), celle de Manuel Mori (Maigret et l'indicateur) en soie jaune, celle d'Aline Bauche (La patience de Maigret) "en soie bouton-d'or"; des salles de bain: carreaux jaunes chez Valentine dans Maigret et la vieille dame, carrelage jaune chez les Barillard dans La patience de Maigret, marbre jaune pâle dans la villa de Bandol des Marcia (Maigret et l'indicateur); des papiers peints jaune pâle dans la pension de Mlle Clément (Maigret en meublé), des murs d'un jaune vibrant et un tapis d'un jaune plus clair chez Marinette (Maigret et le fantôme),

  5. Les termes "jaune", "jaunâtre", et "doré" sont souvent associés à la lumière: "lumière jaune du train" qui arrive en Gare du Nord dans Pietr le Letton, "lueur jaune des lampes à pétrole" sur les péniches dans Le charretier de la Providence, fenêtre des Michonnet "qui se découpait en jaune clair" dans La nuit du carrefour, "rayons jaunes" d'une ampoule électrique dans La danseuse du Gai-Moulin et dans Tempête sur la Manche, "longs traits jaunes" des lampes de la voûte place des Vosges dans L'ombre chinoise, "place jaune de soleil" dans Le fou de Bergerac, lumière jaune du soleil déclinant dans Maigret et la vieille dame, "jaune brillant" du soleil qui se lève dans Maigret à l'école; "rectangle de lumière jaune" des fenêtres des maisons vues dans la nuit; mauvais éclairage des "lampes à filaments jaunâtres", "le verre de la lampe[…] se couronna d'une flamme jaunâtre" (La guinguette à deux sous), "le tramway 13 […] traîna ses lumières jaunâtres" (L'écluse no 1), "une lumière jaunâtre éclairait un plancher sale" (La pipe de Maigret), "une lanterne d'écurie […,] jetait une lueur jaunâtre" (La maison du juge), "le soir, les fenêtres dessinaient dans le noir des carrés jaunâtres" (Les mémoires de Maigret); et "brouillard jaunâtre" qu'on retrouve dans de nombreux romans qui se passent pendant la saison froide; et enfin: "il y avait un rayon de soleil, et le hall du Majestic en était tout doré" (Pietr le Letton), "la rue était toute dorée par le soleil" (Maigret et la Grande Perche), "fine poussière dorée" des pièces traversées par le soleil.

3.6. Bleu

Le champ symbolique du bleu comporte plusieurs domaines: c'est le bleu du ciel, et, par extension, de l'infini, du rêve et du blues, mais aussi du divin, du spirituel, et de la pureté; c'est aussi le bleu royal des rois de France, mais, en même temps, le bleu du vêtement de travail des ouvriers et des paysans; c'est le bleu de la fraîcheur, et le bleu marine qui a la même connotation d'austérité et d'élégance que le noir dans l'habillement.

  1. Dans le corpus, on rencontre des personnages aux yeux bleus, qui accompagnent souvent des cheveux blonds, mais aussi roux; le bleu peut être "clair", comme les yeux de Canut, le père du mousse (Au rendez-vous des Terre-Neuvas), de Jo le Boxeur (Maigret et son mort), du chef de la Sûreté de Lausanne (Maigret voyage), de Mme Chabut (Maigret et le marchand de vin), de Line Marcia (Maigret et l'indicateur), de Zoé (Maigret et Monsieur Charles);"très clair": Lomel (Maigret a peur), Planchon (Maigret et le client du samedi), Bob Mandille (Le voleur de Maigret), Chabut, dont le bleu très clair est "presque gris pâle"; "limpide": Mélan (Maigret se défend), Arlette (Maigret et la vieille dame) ou "presque transparent": Maria dans Maigret à l'école. On trouve aussi des yeux d'un bleu "de faïence": Beetje (Un crime en Hollande), Julien Baud (Maigret hésite), Amadieu (Maigret et Monsieur Charles), "de porcelaine": Grand Louis (Le port des brumes), Mauran (La colère de Maigret), Lina Nahour (Maigret et l'affaire Nahour), "de pervenche": Prosper Donge (Les caves du Majestic), Billy Louette (La folle de Maigret), "de myosotis": Forlacroix (La maison du juge), Félicie (Félicie est là), Mme Keller (Maigret et le clochard).

    Si les yeux bleus reflètent souvent chez les personnages une certaine innocence de l'âme (voir les yeux bleus de Justin Minard dans La première enquête de Maigret, de Steuvels dans L'amie de Madame Maigret, de Mlle Clément dans Maigret en meublé, de Dieudonné Pape, qui reflètent "douceur et timidité" (Maigret et le corps sans tête), de Gaston Meurant dans Maigret aux Assises, d'Eveline Schneider dans Maigret et le voleur paresseux, du juge Ancelin dans La patience de Maigret, aux "yeux bleus candides", de Me Parendon et de Mlle Vague dans Maigret hésite, de Fernand Courcel dans L'ami d'enfance de Maigret), cette innocence peut aller jusqu'à la naïveté: voir Ducrau, dont les "yeux bleus révélaient une naïveté déroutante" (L'écluse no 1).

    Mais ce bleu innocent peut aussi cacher une fragilité psychologique (voir les yeux bleus de Moncin dans Maigret tend un piège), ou la noirceur de l'âme (voir les yeux bleu clair de Valentine dans Maigret et la vieille dame). On mentionnera encore les yeux gris-bleu de Mme Marton et du juge Angelot, personnages au comportement parfois difficile à cerner et ambigu, et le "bleu sombre" des yeux d'Else, qui est le seul personnage du corpus à porter cette nuance dans son regard.

    Le bleu peut encore être la couleur que prend la peau quand elle a froid, qu'elle a reçu un coup, ou qu'elle est mal rasée. C'est aussi la teinte bleutée que prend le noir de certaines chevelures et moustaches.

  2. Le bleu est aussi très présent dans les vêtements portés par les personnages: c'est le complet bleu, souvent bleu marine, des hommes, celui qu'on porte le dimanche ou à certaines occasions, celui qui remplace peu à peu le noir austère dans l'habillement masculin; c'est le complet bleu taché de sang dans l'affaire Steuvels (L'amie de Madame Maigret) et l'affaire Meurant (Maigret aux Assises). C'est aussi le "bleu de travail", blouse bleue des paysans ou des ouvriers, combinaison bleue des chauffeurs et mécaniciens. C'est encore le tablier bleu des innombrables patrons et garçons de cafés, bistrots et restaurants, qui font partie du décor nostalgique de Maigret: "C'était bon de revoir un vrai zinc, de la sciure de bois par terre, un garçon en tablier bleu." (Maigret et l'affaire Nahour). Mais c'est aussi le tablier bleu (parfois à carreaux) des cuisinières et des servantes, de Mme Maigret, et de la mère du commissaire, d'"un bleu qui restait plus sombre sur les bords et devenait plus pâle vers le milieu, où on avait frotté davantage au lavage" (Maigret et le voleur paresseux). C'est l'uniforme bleu des portiers de cabaret et des chasseurs d'hôtels, les vareuses bleues et les tricots rayés de bleu et blanc des mariniers, marins et boucholeurs.

    C'est le tailleur bleu ou bleu marine des femmes et des jeunes filles (que ces dernières portent, dans les deux premières parties du corpus, avec un chemisier blanc qui met en valeur leur poitrine, comme l'observe souvent Maigret…): voir Beetje (Un crime en Hollande), Julie (Le port des brumes), Sylvie (Liberty Bar), Fernande (Maigret), Céline (L'Etoile du Nord), Francine (On ne tue pas les pauvres types), Berthe (Signé Picpus), Irma (Maigret et son mort), Lise (La première enquête de Maigret), Gloria (L'amie de Madame Maigret), Isabelle (Maigret en meublé), Annette (Une confidence de Maigret), Véronique (Maigret et les braves gens), Marinette (Maigret et le fantôme).

    C'est le peignoir bleu, autre objet des fantasmes simenoniens: peignoir simplement "bleu" de Gloria Negretti (Le charretier de la Providence), de Mariette Gibon (Maigret et l'homme du banc), de Paulette Lachaume (Maigret et les témoins récalcitrants), en "flanelle bleue" de Mme Goldfinger (Maigret et l'inspecteur malgracieux), en "satin bleu" d'Annette (Une confidence de Maigret); "bleu foncé" de Nathalie Sabin-Levesque (Maigret et Monsieur Charles); "bleu de roi" de la femme de James (La guinguette à deux sous); "bleu pâle" de Mme Krofta (L'amoureux de Madame Maigret), de Mme Martin (Un Noël de Maigret), de Potsi (Cécile est morte); "bleu ciel" d'Ernestine (Maigret et la Grande Perche), de Lucile (Maigret, Lognon et les gangsters), de la belle-mère de Boulay (La colère de Maigret); "d'un bleu agressif" de Félicie (Félicie est là); "à fleurs bleues" de Mme Maigret (Maigret à Vichy).

    C'est une robe de chambre en molleton bleue chez le petit Albert (Maigret et son mort), celle en soie bleu pâle de Marinette (Maigret et le fantôme), celle en laine bleu ciel d'une concierge (Les scrupules de Maigret), et celle bleu pâle de Mme Pardon (Maigret et l'affaire Nahour). C'est aussi le négligé de soie bleu turquoise de Mme Parendon (Maigret hésite).

    C'est encore la robe de satin bleu pâle de Marguerite Van de Weert (Chez les Flamands), la robe du soir en satin bleu pâle de Louise (Maigret et la jeune morte), la robe en tulle bleu ciel de la dernière victime dans Maigret tend un piège, la robe en taffetas bleu que Mme Maigret portait lorsque son futur mari l'a emmené voir Carmen (Les scrupules de Maigret). C'est aussi l'écharpe de laine bleu marine que Mme Maigret a tricotée pour son mari (Maigret et le marchand de vin).

    C'est enfin le fil bleu clair dans la trame du tissu du costume gris qui trahit Moncin dans Maigret tend un piège.

  3. On trouve aussi des objets bleus dans le corpus: objets familiers des cuisines, comme l'assiette en faïence bleue où Berthe a déposé son dessert (Mlle Berthe et son amant), la cafetière d'émail bleu dans la cabine du capitaine (Au rendez-vous des Terre-Neuvas), l'horloge de faïence bleu ciel dans l'auberge de Fred (Vente à la bougie), la soupière à fleurs bleues de Mme Retailleau (L'inspecteur cadavre), le pot à lait bleu à pois blancs et la tasse à pois bleus de Félicie (Félicie est là), les toiles cirées à carreaux ou à dessins bleus qui couvrent les tables; mais c'est aussi le crayon bleu, le papier à lettre bleuté, la housse bleue du sac des bijoux de Valentine (Maigret et la vieille dame), la valise bleue de Louise (Maigret et la jeune morte), le tricot bleu pâle de Mlle Clément (Maigret en meublé), le bouton gris sombre légèrement veiné de bleu du complet de Moncin (Maigret tend un piège), et plusieurs voitures bleues: voiture bleu de roi de Basso (La guinguette à deux sous), longue voiture bleu pâle d'Eugène (Maigret), Pontiac bleue des Lachaume (Maigret et les témoins récalcitrants), auto bleu ciel décapotable du frère de Meurant (Maigret aux Assises), grosse voiture américaine bleu pastel de Me Gaillard (La colère de Maigret), Jaguar décapotable bleu pâle de Courcel (L'ami d'enfance de Maigret).

  4. Le bleu du décor se retrouve dans les maisons : hormis quelques maisons aux murs extérieurs peints en bleu, c'est surtout à l'intérieur qu'on trouve cette couleur: les chambres aux papiers peints bleus (dont un "papier à rayures bleu pâle" dont Maigret se souvient pour la chambre de ses parents dans Maigret et les vieillards), les couloirs dallés de carreaux bleus (par exemple dans la maison de retraite des Maigret à Meung), le divan de velours bleu dans la chambre de Beetje, et de reps bleu chez les Popinga (Un crime en Hollande), un "tapis persan aux bleus incroyables" chez Le notaire de Châteauneuf, le boudoir tendu de soie brochée bleue de Mme Parendon (Maigret hésite), qu'on retrouve presque à l'identique chez Nathalie Sabin-Levesque (Maigret et Monsieur Charles).

    On trouve aussi du bleu dans le paysage, bleu plein de poésie sous la plume de Simenon: c'est le bleu clair du ciel et de la mer par beau temps, le bleu pâle du ciel au matin: "dans le ciel bleu pâle luisait un soleil frileux" (Le pendu de Saint-Pholien), "Le ciel semblait avoir été lavé tout fraîchement. Il était bleu, d'un bleu un peu pâle mais vibrant où scintillaient de légères nuées." (Le chien jaune), "C'était un dimanche comme on n'en a que dans ses souvenirs d'enfant, tout pimpant, tout neuf depuis le ciel d'un bleu de pervenche jusqu'à l'eau qui reflétait les maisons en les étirant." (L'écluse no 1). C'est aussi le bleuté du soir qui tombe: "La nuit tombait. Par la fenêtre, il aperçut un bras de la Seine, la place Saint-Michel, un bateau-lavoir, le tout dans une ombre bleue qu'étoilaient les uns après les autres les becs de gaz." (Pietr le Letton), "Le crépuscule mettait, dans les rues, de grandes nappes de brouillard bleuté" (La danseuse du Gai-Moulin); "Les réverbères s'allument, les passants ne sont plus que des ombres bleues dans du bleu plus pâle." (Signé Picpus). C'est encore le bleu plus sombre de la nuit: "un bleu profond et velouté" (Le revolver de Maigret), "La fenêtre est ouverte sur le bleu de la nuit qui devient comme de velours et qui s'étoile" (Félicie est là). Et c'est enfin toutes les nuances bleues de la mer: "d'un bleu inouï" (Liberty Bar), "aussi bleue que sur les aquarelles" (L'improbable Monsieur Owen), "d'un bleu de pastel" (Les caves du Majestic), "d'un bleu de carte postale" (Maigret et la vieille dame), "d'un bleu de drapeau" (La folle de Maigret).

    Le bleu, c'est encore celui de la fumée de la pipe de Maigret: "Au-dessus de sa tête montait un mince filet de fumée bleue." (M. Gallet, décédé), qui envahit de bleu les lieux où il se trouve, et en particulier son bureau, "bleu de fumée": "L'air était bleu d'une fumée qui formait une nappe de brouillard à la hauteur de la lampe." (Maigret et la Grande Perche)

  5. Le terme "bleuâtre" apparaît parfois dans le corpus, pour qualifier certains des concepts que nous avons vus ci-dessus pour le bleu: le "bleuâtre" peut définir un objet d'un bleu "pas tout à fait bleu", pâle ou d'une nuance grise; ou la couleur d'une peau malade, qui a reçu un coup, ou mal rasée; mais c'est aussi le "brouillard bleuâtre, pluvieux" (Le charretier de la Providence), les nuages bleuâtres de la fumée, l'air qui devient bleuâtre au crépuscule.

3.7. Vert

Le champ symbolique du vert a deux pans antithétiques: un domaine de notions "négatives": c'est le vert de la malchance, de la maladie, de l'envie, de l'étrange, du poison; un domaine de notions "positives": c'est le vert de la chance, de la jeunesse, de l'espoir, de la santé, de la nature.

  1. Dans le corpus, on trouve quelques rares personnages aux yeux verts, et encore ceux-ci sont-ils le plus souvent d'une nuance différente: c'est le cas des yeux de Pietr le Letton, qui sont décrits tantôt comme "gris-vert", tantôt comme "verdâtres" ou "d'un gris verdâtre", des yeux "verdâtres" de Heurtin (La tête d'un homme), et d'Emilienne (Le notaire de Châteauneuf), de ceux du Baes dans Un crime en Hollande, qui sont "d'un bleu vert", et de Mme Parendon (Maigret hésite): "avec des yeux qu'on dit verts mais qui sont le plus souvent d'un gris trouble".

  2. Chez les personnages masculins, le vert dans le vêtement a le plus souvent une connotation négative: c'est le vert de l'étrange ou de l'insolite, qu'on retrouve dans le manteau de Pietr le Letton, "manteau de voyage vert à carreaux, dont la coupe comme la couleur étaient de style nettement nordique", dans "l'invraisemblable chapeau vert épinard" d'un complice de Stan le tueur, dans la "ridicule écharpe d'un vert par trop fondant" de l'inspecteur Méjat dans La maison du juge; dans le "ruban vert acide en guise de cravate" de Ronald Dexter dans Maigret à New York, ou dans le "complet réséda" de l'inspecteur Lechat (Mon ami Maigret).

    Chez les femmes, la nuance symbolique du vert peut être négative, comme le "ridicule chapeau vert" de Cécile (Cécile est morte), la robe "vert épinard" de la concierge dans L'ami d'enfance de Maigret, les dessous "verts acides" de Félicie (Félicie est là); ou positive, comme la robe de soie verte de Beetje (Un crime en Hollande) et de Fernande (Maigret), le "coquet tailleur vert tendre" de Françoise (Le fou de Bergerac), la robe printanière vert amande de Mlle Vague (Maigret hésite), le tailleur vert pâle de Germaine "lui seyant à la perfection "(L'improbable Monsieur Owen), le peignoir émeraude de Mme Chabut (Maigret et le marchand de vin).

  3. Parmi les objets verts trouvés dans le corpus, on peut mentionner les bateaux, barques et bachots peints en vert, l'encre verte, les classeurs verts, les tapis verts de billard, les lauriers dans des tonneaux verts devant les bistrots et cafés, ainsi que des voitures vertes: voiture olive de Mortimer (Pietr le Letton), camionnette vert moucheté du boucher (Ceux du Grand Café), cabriolet vert de Justin (Signé Picpus), voiture grand sport verte d'Hervé Peyrot (Maigret et la vieille dame), Triumph verte de Lina (Maigret et l'affaire Nahour), voiture de sport décapotable vert amande de Florentin (L'ami d'enfance de Maigret), 6CV verte de Branchu (Maigret et le tueur).

  4. On trouve aussi du vert dans le décor: à l'extérieur des maisons, ce sont les volets verts et les portes peintes en vert (dont le "vert profond, somptueux" de la porte de l'hôpital dans Les vacances de Maigret), les vitraux verts des études de notaire, les barrières vertes; et à l'intérieur, les murs des bistrots, dont ceux "vert pomme" du bistrot où Maigret demande des renseignements sur Keller (Maigret et le clochard), les tapis verts sur les tables, les rideaux de velours vert, le bureau couvert de percale verte du père de Maigret (L'affaire Saint-Fiacre), le tapis "d'un vert agressif" dans l'appartement de James (La guinguette à deux sous), et le grand bureau du préfet, "où régnaient la moquette verte et le style Empire" (Maigret se défend). Mais c'est aussi le vert de la salle d'attente de la PJ, avec ses chaises et fauteuils recouverts de velours vert, et le vert de l'abat-jour de la lampe posée sur le bureau de Maigret.

    Le vert dans le paysage, c'est celui de la verdure: vert tendre des feuilles des marronniers au printemps, des laitues dans le jardin de Meung, vert pâle des jeunes pousses dans les jardins et les champs, vert sombre du feuillage dans la nuit, rives vertes des canaux. C'est le vert "perfide" de la mer sous la tempête, ou son "vert glauque" quand le temps est couvert, ou son vert "glacé" quand arrive la nuit; et c'est le vert pâle du ciel à la tombée du jour.

  5. Le terme "verdâtre" est utilisé pour désigner des objets d'un vert passé, usé, pas franc, en particulier sur les vêtements, tels le manteau verdâtre d'Anna Gorskine (Pietr le Letton), le costume de chasse verdâtre de Saint-Hilaire (M. Gallet, décédé), la robe de chambre en flanelle verdâtre de Juliette (Cécile est morte), le pardessus verdâtre de Le Cloaguen (Signé Picpus), le veston verdâtre de Naud (L'inspecteur cadavre). Le verdâtre est aussi un reflet de la psychologie des personnages: "Chez tous les deux, il y avait du gris, du verdâtre, de la poussière morale et matérielle." (à propos de Cavre et Groult-Cotelle dans L'inspecteur cadavre). Mais, par opposition, le verdâtre peut aussi être la couleur tentante du vin blanc: "le vin de Vouvray, dans les verres, avait des reflets verdâtres qui donnaient soif" (La première enquête de Maigret).

    On pourrait mettre dans le même registre le terme "kaki", qu'on trouve quelquefois dans le corpus, et qui évoque cette teinte indéterminée, entre le vert et le brun, avec une nuance grisâtre: voir le complet kaki de Saint-Hilaire (M. Gallet, décédé), l'uniforme kaki des douaniers belges (Chez les Flamands), le vieil imperméable kaki de Gérard Pardon (Cécile est morte), Groux vêtu de toile kaki (Maigret se fâche)

3.8. Brun

Le champ symbolique du brun est lui, aussi, à double face: d'un côté, c'est le brun de la saleté, de la boue, et de l'autre, c'est le brun de la terre nourricière, de la chaleur du bois, et des aliments doux et sucrés (chocolat, caramel).

Le brun, cette "demi-couleur", selon la terminologie de Pastoureau, garde un aspect difficile à cerner, et il est souvent défini par un autre terme qui en précise la nuance. Le mot "brun" lui-même vient du germanique braun, la couleur du pelage de l'ours. Le mot "marron", qui tend à le remplacer dans le parler de l'Hexagone, est apparu au XVIIIe siècle, pour désigner un brun plus chaud, un peu rouge, rappelant le fruit du même nom. Comme le rappelle Pastoureau: "En français, le lexique des différentes nuances du brun s'est mis en place relativement tard et a souvent pris pour référents des matières ou des produits modernes, ayant un fort pouvoir connotatif: café, tabac, cognac, havane, caramel, chocolat." C'est dire si l'emploi d'un terme plus ou moins synonyme du mot "brun" se fait dans un contexte sémantique, voire symbolique, voulu par le locuteur ou l'écrivain.

On retrouve ce phénomène dans le corpus des Maigret: en effet, l'emploi du mot "brun", relativement fréquent dans les textes, se complète par toute une panoplie d'autres termes relevant du même champ chromatique, mais dont l'utilisation a un sens et un but précis dans l'évocation.

  1. Dans les textes, les personnages aux cheveux, yeux, moustaches et poils bruns sont assez nombreux. On trouve des "grands bruns" aux allures de séducteurs (Eugène dans Maigret, Justin de Toulon dans Signé Picpus, le comte Paverini dans Maigret voyage, l'amant de Mme Wilton dans Maigret et le voleur paresseux), des "petits bruns", qui évoquent les gars du Milieu, comme Audiat dans Maigret, le patron de l'auberge dans La pipe de Maigret, des "bruns de poil" comme le marinier Canelle dans Le charretier de la Providence, Arsène le maître d'hôtel des Vernoux dans Maigret a peur, le commissaire Marella dans La folle de Maigret, et les très nombreux porteurs de moustaches brunes, souvent petites et fines, qui leur donnent une certaine prétention à la distinction et à l'élégance: Amadieu dans Maigret, Bronsky dans Maigret et son mort, Delteil dans Le revolver de Maigret… et le juge Coméliau !

    On a des hommes aux cheveux bruns, souvent plutôt jeunes, comme William Crosby dans La tête d'un homme, Richard Gendreau dans La première enquête de Maigret, Albert Jorisse dans Maigret et l'homme du banc, Gilbert Négrel dans Maigret s'amuse, Xavier Marton dans Les scrupules de Maigret, Dan Mullins dans Maigret chez le coroner, Gilbert Pigou dans Maigret et le marchand de vin, Francis Ricain dans Le voleur de Maigret; et des hommes aux cheveux très bruns, soulignant leur origine: marins des côtes comme Léon dans Le chien jaune et Joris dans Le port des brumes, ou étrangers comme Cicero et Cinaglia dans Maigret, Lognon et les gangsters et Alvaredo dans Maigret et l'affaire Nahour, ou leur côté "amoral", comme Prou dans Maigret et le client du samedi et Pierrot dans Maigret aux Assises. Les cheveux du Dr Bellamy, dans Les vacances de Maigret, sont "d'un beau brun".

    On rencontre aussi de femmes aux cheveux bruns, comme Mme Swaan dans Pietr le Letton, Mary Lampson dans le charretier de la Providence, Isabelle Augier dans Le client le plus obstiné du monde, Jeanne Debul dans Le revolver de Maigret, Louise Filon dans Maigret se trompe, Mme Marton et sa sœur Jenny dans Les scrupules de Maigret, Thérèse dans Maigret à l'école, Adrienne dans Maigret, Lognon et les gangsters, Mme Josselin dans Maigret et les braves gens, Nathalie Sabin-Levesque dans Maigret et Monsieur Charles. On trouve aussi des "petites brunes", comme la patronne du bistrot près de L'écluse no 1, Adèle dans Félicie est là, Mlle Decaux dans Maigret se trompe, Mme Mazeron dans Maigret et les vieillards, Mme Lussac dans Maigret et le voleur paresseux, Anna Keegel dans Maigret et l'affaire Nahour; des "grandes brunes", comme Olga dans On ne tue pas les pauvres types, Nine dans Maigret et son mort, Mirella Jonker dans Maigret et le fantôme; et des "fortes brunes", comme la femme de Justin Minard dans La première enquête de Maigret, et celle de Charles Besson dans Maigret et la vieille dame.

    Signalons encore deux brunes qui ont fait une impression particulière sur Maigret: Louise Laboine (Maigret et la jeune morte), dont les " cheveux bruns rejetés en arrière, très souples, ondulaient naturellement", et Aline Calas (Maigret et le corps sans tête), aux "cheveux d'un brun sombre, presque noirs".

    Mentionnons aussi l'emploi unique dans le corpus du terme "châtain" pour désigner la couleur des cheveux de Maigret, lors de la première description physique du personnage: "ses cheveux drus, d'un châtain sombre, où se distinguaient à peine quelques fils blancs autour des tempes" (Pietr le Letton).

    Enfin, pour ce qui est des yeux, signalons: les "beaux yeux marron" de Lenoir dans La guinguette à deux sous et de Rose dans Maigret au Picratt's, les "yeux bruns très brillants" de Gérard Piedboeuf dans Maigret chez les Flamands, les "yeux noisette" d'Aline Bauche dans Maigret se défend, les "yeux bruns, ardents, magnifiques" de Maria dans Maigret et son mort, les "yeux d'un brun sombre" de Liliane Pigou dans Maigret et le marchand de vin.

  2. Les vêtements de couleur brune sont relativement rares dans le corpus: on mentionnera le costume de chasse brun du Dr Bouchardon dans L'affaire Saint-Fiacre, le "lourd pardessus brun" du chauffeur de taxi dans Maigret, les pantoufles en chevreau brun de Dandurand dans Cécile est morte, le manteau de laine brune de Geneviève Naud dans L'inspecteur cadavre, et celui de Ginette Meurant dans Maigret aux Assises, l'"épais manteau brun" de Fernand dans Maigret et le voleur paresseux, le blouson brun d'Antoine Batille dans Maigret et le tueur, le "complet brun sombre" de Gilbert Pigou dans Maigret et le marchand de vin, et le chapeau "d'un vilain brun" de Lognon dans Maigret et la jeune morte. A noter que le terme "marron", s'il est parfois simplement employé à la place du mot brun (ainsi, le chapeau de l'amant de Paulette dans Maigret et les témoins récalcitrants est qualifié une fois de "brun" et une fois de "marron"), il peut parfois prendre une nuance sémantique et symbolique d'élégance: voir le "veston d'intérieur en velours marron" du juge Chabot dans Maigret a peur, la "robe de chambre en grosse soie marron" du professeur Gouin dans Maigret se trompe, et le "pardessus d'un marron rare et doux" de Me Canonge dans Maigret et le corps sans tête. Par contre, on trouve, dans le registre du vêtement, un certain nombre de termes relevant du champ chromatique du brun, dont l'emploi par l'auteur permet de compléter et d'affiner le sens de la description: tel le "prestigieux complet cannelle" porté par Pietr le Letton, et d'autres termes dont nous reparlerons plus loin.

  3. Les objets bruns non plus ne sont pas très fréquents; ce sont, le plus souvent, des objets plutôt "rustiques", comme la toile cirée brune qui couvre les tables du café dans Le charretier de la Providence et dans Les vacances de Maigret, la table de la loge de la concierge dans Cécile est morte, la table de la cuisine des Gastin dans Maigret à l'école; ou le papier brun des patrons de couture dans Maigret et l'inspecteur malgracieux, du paquet qui emballe les vêtements de Louise dans Maigret et la jeune morte, du sac qui renferme les affaires de Keller dans Maigret et le clochard, ou celui qui recouvre la table dans la chambre de Fouad Ouéni dans Maigret et l'affaire Nahour. On mentionnera encore la valise brune d'Alfred Moss dans L'amie de Madame Maigret et celle d'Omer Calas dans Maigret et le corps sans tête, les voiles brunes de bateaux aperçus dans Le chien jaune, Un crime en Hollande et Maigret à l'école, et enfin la "serviette de cuir marron" d'Hubert Vernoux dans Maigret a peur.

  4. La couleur brune des éléments du décor en souligne généralement l'aspect de pauvreté: par exemple, les murs peints en brun à l'intérieur du café dans Le charretier de la Providence; le café du Lion-d'Or dans L'inspecteur cadavre, "où tout était brun, les murs, les poutres du plafond, les longues tables cirées et les bancs sans dossier"; le "vilain brun" des portes des logements dans l'immeuble de la place des Vosges (L'ombre chinoise), des maisons de Givet (Chez les Flamands), de la façade du Liberty Bar; le "brun sinistre" de la devanture et des portes d'un hôtel miteux dans Maigret se fâche. On pourra évoquer dans le même sens les tapis "couleur jus de tabac" de la maison Boinet (Cécile est morte). Tout ceci fait contraste avec l'"épaisse moquette d'un marron très doux" du bureau de Carus dans Le voleur de Maigret.

    Le brun, paradoxalement, n'apparaît quasiment jamais dans les descriptions du paysage: on ne trouve que "l'eau brune" de la Meuse dans Chez les Flamands, "la rivière d'un brun sale" dans L'auberge aux noyés, et "une vase brunâtre" dans La maison du juge. Ce mot "brunâtre" n'apparaît d'ailleurs que trois autres fois dans le corpus, avec un "flacon brunâtre" apporté par l'infirmière dans Maigret voyage, la "tache brunâtre" du sang qui coule de la main de Cageot dans Maigret, les "traits brunâtres" sur le châle d'Aline dans Maigret et le corps sans tête. Il semble bien que Simenon, pour décrire l'aspect morne d'un paysage, préfère les tons gris de la "grisaille", et que, d'autre part, la notion sémantique du terme "brun" étant elle-même déjà fortement connotée négativement, le terme "brunâtre" n'apporte pas grand-chose de supplémentaire sur le plan symbolique.

  5. Dans la palette du brun, on trouve, comme dit plus haut, toute une série de termes utilisés par l'auteur dans un but précis. On pourrait regrouper ces termes en deux catégories: d'une part, ceux qui évoquent des nuances de brun plutôt clair, tirant sur le jaune, et d'autre part, ceux qui appartiennent au domaine du roux (notons que le roux est parfois considéré comme appartenant au champ chromatique du rouge, mais j'ai préféré le traiter dans cette partie-ci, car l'emploi qu'en fait Simenon se rapproche plus de celui qu'il fait du brun que du rouge, même si on retrouve, dans le roux du corpus, quelques éléments symboliques relevant du domaine du rouge).

    Dans la première de ces deux catégories, on va trouver d'abord le "beige", un brun-jaune très clair rappelant la couleur de la laine naturelle, qui est assez fréquemment employé dans le corpus, surtout pour définir la teinte des vêtements, en particulier les imperméables: trench-coat de Pietr le Letton, imperméable beige d'Emile Gautier (L'affaire Saint-Fiacre), de l'homme qui menace Mademoiselle Berthe et son amant, de la victime dans Le client le plus obstiné du monde, du petit Albert dans Maigret et son mort, de Fred dans Maigret au Picratt's, du journaliste Lomel dans Maigret a peur, de Meurant dans Maigret aux Assises, de Bureau dans Maigret et le tueur, pardessus beige de Gérard Piedboeuf (Chez les Flamands), de Thouret (Maigret et l'homme du banc) et de Branchu (Maigret et le tueur), manteau en drap beige d'Anna (Chez les Flamands), et manteau beige à carreaux bruns de Louise (Maigret et la jeune morte). Le terme "mastic" est utilisé dans un sens similaire: paletot mastic de Servières (Le chien jaune), pardessus mastic de Martin (L'ombre chinoise), de Justin Minard et du jeune Maigret (La première enquête de Maigret). On trouve aussi quelques chapeaux beiges, surtout de femmes: celui de Mme Martin (Un Noël de Maigret), de Paulette Lachaume (Maigret et les témoins récalcitrants), de Mme Keller (Maigret et le clochard). Ces dames portent aussi des tailleurs beiges, comme celui de Mme Keller (Maigret et le clochard), de Marinette (Maigret et le fantôme), et de Nathalie (Maigret et Monsieur Charles). On mentionnera encore, par contraste, le "complet d'intérieur d'un beige délicat" de Moncin (Maigret tend un piège).

    Le beige peut aussi désigner des éléments du décor, en particulier les murs et les meubles, dont la teinte beige dénote souvent l'élégance: voir "les murs garnis de cuir beige, comme les fauteuils" de l'appartement de Carus (Le voleur de Maigret), "les fauteuils en cuir […] d'un beige très doux, comme le nécessaire de bureau" de chez les Batille (Maigret et le tueur), "buvard beige aux quatre coins de cuir" du bureau de Mlle Vague (Maigret hésite), et "ici, on était dans les beiges et les bruns" de la chambre de Mahossier (Maigret et l'homme tout seul). On notera dans le même sens la "décoration havane clair" de la chambre à coucher de Moncin (Maigret tend un piège), et le "tapis havane" du bureau de Batille (Maigret et le tueur).

    Dans la seconde des deux catégories, on passe dans les bruns foncés, plus ou moins apparentés au roux. On trouve d'abord le "fauve", réservé à quelques vêtements: guêtres fauves du père de Beetje (Un crime en Hollande), bottes fauves du juge de Folletier (Les vacances de Maigret) et gants fauves de Vernoux (Maigret a peur), mais surtout à des éléments du mobilier, où l'on retrouve la nuance d'élégance notée à propos du beige: c'est le cuir fauve du fauteuil du Notaire de Châteauneuf, de Josselin (Maigret et les braves gens), de Fouad Ouéni (Maigret et l'affaire Nahour), de Parendon (Maigret hésite), et des murs de la chambre de Sabin-Levesque (Maigret et Monsieur Charles). Ensuite, on a le terme "acajou", qui décrit surtout la couleur des poils: c'est les moustaches acajou d'un gendarme dans Le chien jaune, de Maigret lui-même (Les mémoires de Maigret), et c'est aussi la couleur des poils de chevaux (Le charretier de la Providence), mais encore la teinte des souliers de Sir Lampson (ibid.).

    Le "roux" est beaucoup utilisé pour dénoter la couleur des cheveux de certains personnages, et cette teinte de la chevelure joue un rôle important dans la description non seulement physique, mais psychologique des personnages. On trouve des personnages masculins à la chevelure rousse; cette teinte peut rappeler leur origine, souvent flamande ou américaine; on trouve beaucoup de roux parmi les policiers, les médecins, et surtout les journalistes; il y a de grands roux comme Moers (M. Gallet, décédé), le commissaire Delvigne (La danseuse du Gai-Moulin), Philippe, le neveu du commissaire (Maigret), Théodore Ballard (On ne tue pas les pauvres types), Spencer Oats (Cécile est morte), l'inspecteur Janvier (Félicie est là), le capitaine O'Brien (Maigret à New York), Victor Poliensky (Maigret et son mort), Mike O'Rourke (Maigret chez le coroner), Félix Jubert (Les mémoires de Maigret), Oscar Frachin (Maigret en meublé), le docteur Mansuy (Maigret se trompe), un criminologiste américain (Les scrupules de Maigret), le commissaire Saint-Hubert (Maigret et les braves gens), un journaliste (Maigret à Vichy), Julien Baud (Maigret hésite), un autre journaliste (Maigret et l'indicateur), le docteur Amadieu (Maigret et Monsieur Charles); de petits roux comme Klein (Le pendu de Saint-Pholien), le commissaire Mansuy (Les vacances de Maigret), l'inspecteur Fenton (Le revolver de Maigret), le journalise Lassagne (Maigret s'amuse), Gaston Mauran (La colère de Maigret), Jean-Luc Bodard (L'ami d'enfance de Maigret), Billy Louette (La folle de Maigret); d'autres roux comme le docteur Michoux (Le chien jaune), Ernest l'enfant de chœur (L'affaire Saint-Fiacre), l'assistant du docteur Rivaud (Le fou de Bergerac), William Brown (Liberty Bar), le docteur Liévin (La vieille dame de Bayeux), Michel Ozep (Stan le tueur), le vétérinaire de Ceux du Grand-Café, Joseph Leroy (La pipe de Maigret), le journaliste Lomel (Maigret a peur), un journaliste nommé Pecqueur (Une confidence de Maigret), le photographe Van Hamme (Maigret et le tueur), le photographe Caune (Maigret et l'homme tout seul); les roux aux yeux bleus sont souvent des personnages avec une certaine fragilité psychologique, et qui attirent la sympathie de Maigret: voir Prosper Donge (Les caves du Majestic) aux cheveux roux carotte, Meurant (Maigret aux Assises), le docteur Mélan (Maigret se défend), Frans Steuvels (L'amie de Madame Maigret), Dieudonné Pape (Maigret et le corps sans tête) et, dans le même registre, on pourra citer Planchon, aux cheveux blonds tirant sur le roux (Maigret et le client du samedi); enfin, on n'oubliera pas la chevelure "rousse, crépue, et d'une longueur exceptionnelle" de Radek (La tête d'un homme), et la "barbe rousse et pointue" du docteur Gadelle, qui joua un rôle important dans l'enfance de Maigret (Les mémoires de Maigret).

    Les femmes rousses sont un peu moins nombreuses (le roux de leur chevelure est d'ailleurs souvent décrit comme artificiel): citons Emma dans Le charretier de la Providence, des rousses flamboyantes comme Olga dans Maigret voyage, et quelques rousses qui ont fait une impression certaine sur Maigret, comme Beetje (Un crime en Hollande), Céline (L'Etoile-du-Nord), Lise (La maison du juge).

    On trouve encore, dans le corpus, un certain nombre de chats roux, souvent les compagnons de femmes seules et d'un certain âge, en particulier les concierges: celui de la pension de Mlle Otard (Tempête sur la Manche), celui de Mme Chochoi (Félicie est là), celui de la concierge de Lagrange (Le revolver de Maigret), celui de la concierge de Point (Maigret chez le ministre), celui d'Aline Calas (Maigret et le corps sans tête), celui de la patronne d'un bistrot (Maigret s'amuse), celui de l'immeuble de Marton (Les scrupules de Maigret), celui dans la cour de l'immeuble des Parendon (Maigret hésite), celui de la concierge de Fazio (Maigret et monsieur Charles).

    Notons encore les poils "roussâtres" de Gallet père et fils (M. Gallet, décédé), de Groult-Cotelle (L'inspecteur cadavre), de Boulay (La colère de Maigret), les cheveux roussâtres de Jaja (Liberty Bar), de Betty (Maigret au Picratt's), de Gastin (Maigret à l'école).

    Dans les tons brun foncé, on trouve encore d'autres termes, utilisés sporadiquement, et le plus souvent pour qualifier des teintes de vêtements, pour lesquels l'utilisation d'un autre mot que "brun" en rend la description plus parlante, et nous en dit long sur le personnage qui les porte: deux robes de soie "puce", l'une portée par une femme de la noce dans La guinguette à deux sous, l'autre dans une malle chez la Mère aux Oies (Maigret aux Assises); le "veston couleur feuille-morte" du juge de Folletier (Les vacances de Maigret), le "vêtement de tweed de couleur rouille" de Thé Besson (Maigret et la vieille dame), la "robe couleur feu" de Francine (Maigret à Vichy). Mentionnons enfin la "Chrysler chocolat" de Krynker dans L'amie de Madame Maigret.

3. 9. Rose

Le champ symbolique du rose est lui aussi ambivalent: d'un côté, c'est le rose de l'innocence et de l'enfance, et de l'autre, c'est le rose de la chair, de la séduction, de la sensualité. Cette ambivalence va se retrouver également sous la plume de Simenon.

  1. Le rose, dans les textes du corpus, est souvent employé pour définir la teinte de la peau: c'est en général la couleur de la peau de personnages aux cheveux blonds, souvent potelés, surtout chez les femmes. Le rose évoque alors la peau rose des bébés, et donne à ces personnages une certaine innocence morale: voir le Dr Van de Weert, à "la peau rose d'enfant" (Chez les Flamands), Philippe, à la "peau d'un rose de bonbon" (Maigret), Justin Minard, "tout frêle, les pommettes roses" (La première enquête de Maigret), Basso "bien en chair, les joues pleines et roses" (La guinguette à deux sous), le Chanoine, "gros homme au visage rose" (Maigret et les témoins récalcitrants), le "teint rose" de Pélardeau (Maigret à Vichy), le "visage de bébé rond et rose" et la "peau d'un rose tendre" de Courcel (L'ami d'enfance de Maigret); et, chez les femmes, Beetje, à "la joue lisse et rose comme la pelure d'une pomme bien mûre" (Un crime en Hollande), la fille du crémier "rose comme un jambon" (Le témoignage de l'enfant de chœur), Charlotte, à la "peau d'un rose de bonbon" (Les caves du Majestic), la "bonne femme toute ronde et toute rose" qui sert à la pâtisserie (Les vacances de Maigret), la remplaçante d'Arlette, à "la peau rose de bébé ou de fille de la campagne" (Maigret au Picratt's), Emma, "au corsage rebondi, au teint rose" et à la "rose épaule" (Signé Picpus), Georgette: "elle était rose, avec de gros seins".

    Cette chair rose des femmes n'est d'ailleurs pas sans exercer chez Maigret une certaine attirance, même s'il s'en défend: voir Berthe, aux "lèvres charnues et roses" (Mademoiselle Berthe et son amant), Mme Popineau, "[il] détournait les yeux, quand son regard tombait sur les jambes de la grosse femme, qui avait la manie de tenir les genoux écartés et qui montrait de larges morceaux de peu rose au-dessus des bas noirs" (Les vacances de Maigret), Germaine "on voyait le rose de son corps en transparence" (La première enquête de Maigret).

    Le rose du visage peut évoquer aussi l'origine "étrangère" des personnages, comme le teint rose du major Bellam (Mon ami Maigret) et de Norris Jonker (Maigret et le fantôme), la peau rose de Jef Van Houtte (Maigret et le clochard), le visage rose de Keulemans (Maigret et l'affaire Nahour)

    Le rose du visage peut aussi venir du froid, de l'effort physique, de l'excès de boisson, ou des émotions: "Moers était sur son terrain favori. Il devenait rose de plaisir." (La tête d'un homme); "C'était une colère de timide, aussi d'homme qui s'extériorise rarement, et ses joues étaient devenues roses." à propos d'Armand Lachaume dans Maigret et les témoins récalcitrants.

  2. La couleur rose peut aussi se retrouver dans les vêtements des personnages, essentiellement féminins: la plupart du temps, cette couleur est réservée aux dessous et à la lingerie: culotte rose de Jojo (Mon ami Maigret) et de Charlotte (Maigret à Vichy), peignoir de crépon rose de la femme d'Oscar (La nuit du carrefour), linge d'un rose vif de Jaja (Liberty Bar), combinaison rose d'Emma (Signé Picpus), rose agressif des dessous de Félicie (Félicie est là), robe de chambre en velours vieux rose de Lina (Maigret et l'affaire Nahour).

    On retrouve, dans le vêtement, l'ambivalence du rose: sensualité du corsage de soie rose qui couvre les "chairs luxuriantes" d'Adèle (Au rendez-vous des Terre-neuvas), et innocence de la robe à fleurs roses et du tailleur rose de Mme Maigret (Maigret et le clochard et Maigret à Vichy), ou de la robe rose en coton de Lucile (Les vacances de Maigret).

    D'autres termes du champ lexical du rose sont souvent utilisés pour décrire ces vêtements: "crevette" pour la chemise de soie d'Adèle (La danseuse du Gai-Moulin), et la combinaison de soie de Charlotte (Les caves du Majestic); "saumon" pour la robe de chambre en flanelle de Cécile (Cécile est morte), le peignoir de soie de Jeanne Debul (Le revolver de Maigret), la robe de chambre en crêpe de Chine de Louise (Maigret se trompe), le peignoir de Mme Marton (Les scrupules de Maigret); "rose bonbon" pour le corsage de Léa (Maigret et le clochard), le pyjama de crépon de Georgette (Le revolver de Maigret), la liseuse de Josée (L'ami d'enfance de Maigret), la chemise de Liliane Pigou (Maigret et le marchand de vin), la robe de Mlle Clément (Maigret en meublé); "chair" pour les bas de soie de Céline (L'Etoile-du-Nord).

  3. On trouve aussi des objets roses, plutôt rares, dans le corpus: parmi ceux-ci, des objets comestibles, dont la couleur de chair évoque à nouveau le rose tentateur: voir la "chair rose" du gigot de Jaja (Liberty Bar), auquel Maigret ne saura pas résister, le "petit salé d'un rose innocent" que Maigret déguste avec sa choucroute dans Maigret et les témoins récalcitrants, ou le gigot d'agneau "d'un joli rose" que lui sert Mme Maigret (Maigret et l'homme tout seul). La tentation, c'est aussi le "rose alléchant" de la reliure d''un catéchisme neuf qui pousse Maigret enfant au mensonge (Maigret et les braves gens).

    Sous la plume de Simenon, le rose, lorsque ce terme est accompagné d'un qualificatif particulier, peut prendre une connotation négative: c'est le "vilain rose" des saucissons trouvés dans la chambre miséreuse d'Anna Gorskine (Pietr le Letton), le "vilain rose malade" de la compresse que la concierge a posée autour de son torticolis (Cécile est morte), la houppette à poudre "d'un rose douteux" de la peu amène Marie Deligeard (Les caves du Majestic), le "rose malsain" de la boule rouge de billard, auquel Maigret est contraint de jouer pendant son exil (La maison du juge), ou le "leucoplaste d'un rose agressif" sur le visage de Lognon blessé (Maigret, Lognon et les gangsters).

  4. Le rose dans le décor se trouve sur les murs peints en rose ou les briques roses des maisons (par exemple, les maisons roses du village dans Félicie est là, ou la maison natale de Maigret en briques roses, évoquée dans Les mémoires de Maigret), sur les tuiles roses des toits; ou les pots des cheminées parisiennes que le soleil levant teinte de rose; à l'intérieur, ce sont quelques papiers peints à fleurs roses, et surtout une profusion d'abat-jour, souvent de soie, qui répandent leur lumière rose sur les personnages, comme dans le salon de Brown à Antibes (Liberty Bar), la chambre de Lise dans La maison du juge, l'abat-jour saumon de Mlle Clément (Maigret en meublé).

    Dans le paysage, le rose est essentiellement la couleur qu'il prend au lever ou au coucher du soleil: "le soir tombait doucement, et la grand-place était toute rose" (Le fou de Bergerac); "c'était l'heure rose, équivoque, où les moiteurs du soleil couchant se dissipent dans la fraicheur de la nuit proche" (Liberty Bar); "l'horizon devint rose, un rayon de soleil lécha la vitre" (Maigret); "le ciel était rose, et on voyait des aigrettes lumineuses à l'angle de certains toits" (Le revolver de Maigret).

3.10. Violet

Le violet, du point de vue symbolique, est une couleur ambiguë: pendant très longtemps, le violet a été perçu comme un bleu foncé, proche du noir (d'où son emploi dans les rituels du deuil). Ce n'est qu'après les travaux de Newton que le violet prend une place entre le rouge et le bleu. La couleur en garde la trace dans les représentations symboliques, et il est toujours difficile d'imaginer, pour un lecteur, quelle est la nuance de ce violet dans les textes: plutôt un violet bleuté, comme celui de la violette ou de l'aubergine, ou plutôt un violet tirant sur le rouge, comme le sont souvent les produits fabriqués par l'homme, dans les tons fuchsia ou magenta. La chose s'est encore compliquée avec l'arrivée de l'anglais "purple", qui correspond au français "violet", mais, qui, pour un locuteur francophone, évoque aussi le "pourpre", qui fait partie du champ chromatique du rouge…

Probablement cette ambiguïté est-elle une des raisons qui fait que Simenon l'utilise peu: lui qui aime les "mots matières" qui permettent au lecteur de se représenter, dans l'immédiat de sa lecture, l'ambiance évoquée, ne doit pas apprécier ce terme "violet" trop équivoque…

  1. Le violet apparaît donc assez rarement dans le corpus: on le trouve dans la description physique de personnages fatigués (cernes violets autour des yeux), sous le coup d'une émotion (cou, pommettes qui deviennent violacés, veines qui gonflent et deviennent violettes). On trouve aussi les yeux violets d'Odette Bellamy et de sa mère (Les vacances de Maigret), les "yeux couleur de violette" de O'Rourke (Maigret chez le coroner), les yeux "presque violets" de Jean-Luc Bodard (L'ami d'enfance de Maigret).

  2. On trouve quelques rares vêtements violets: une chemise "d'un vilain violet" pour le frère de Bessy et une chemise violette pour Wo Lee (Maigret chez le coroner), une vieille femme en chapeau violet qui va à la messe (Maigret a peur), un châle "d'un violet agressif" pour une concierge (Les scrupules de Maigret), une robe de chambre "d'un affreux violet" pour le mari de la concierge (Maigret et le fantôme). Auxquels on peut ajouter la "vieille robe de chambre lie-de-vin" portée par Lenoir dans Maigret et monsieur Charles.

  3. On trouve quelques rares objets violets: surtout de l'encre violette, et le violet des enseignes lumineuses et des éclairages dans les bars et les cabarets. On trouve encore les "gros grains violacés" des raisins (Félicie est là), de "grandes fleurs aux pétales violacés" sur les toiles d'Andersen (La nuit du carrefour), et la "pourpre violacée" de la blessure mortelle de Pietr le Letton.

  4. Dans le décor, on voit la façade d'un bal peinte en violet (Maigret et le client du samedi), et l'église de Porquerolles devenir violette au soleil couchant (Mon ami Maigret).

    Dans le paysage, c'est le ciel qui vire au violet à l'approche de l'orage, ou au soleil couchant, et le violet des montagnes de l'Arizona (Maigret chez le coroner).

  5. Le "mauve" est une couleur difficile à définir. Pour certains, elle fait partie du champ chromatique rose, pour d'autres, du champ chromatique violet. Tout dépend, bien sûr, de la nuance qu'on y voit et qu'on y met… Pour ma part, je le classerais dans le violet, et je pense que Simenon en aurait fait de même, car l'emploi qu'il en fait dans le corpus des Maigret est plus proche de celui qu'il fait pour le violet que pour le rose. Le mauve prend une signification symbolique et sémantique particulière sous la plume de l'auteur. Simenon ne l'utilise pas souvent, mais, quand il le fait, c'est dans une intention définie, comme nous allons le voir.

    Le mauve est utilisé dans la description physique des personnages: c'est la couleur de la peau malsaine, mais aussi la couleur des cheveux teints des vieilles dames. C'est aussi la couleur que portent sur leurs vêtements les femmes d'un certain âge, et qui veulent arborer par là leur dignité, qui cache en même temps une certaine dureté morale: voir Mme Gallet: "elle était déjà armée d'une robe de soie mauve" (M. Gallet, décédé), Mme Michoux (Le chien jaune), Mme Leroy: "De quelle couleur était sa robe? Dans les noirs, avec du mauve. Une de ces robes que portent les femmes mûres qui visent la distinction." (La pipe de Maigret).

    Ce peut aussi être une couleur de vêtement qui souligne soit une certaine détresse: voir la robe de chambre mauve de Céline dans L'ombre chinoise, le peignoir et le manteau mauves de Jaja dans Liberty Bar, la "robe de chambre en flanelle d'un vilain mauve" de Mme Lognon (Maigret, Lognon et les gangsters), soit une certaine incongruité: voir les chaussettes mauves d'Albert (Maigret et son mort), le chapeau mauve de Clémentine Pholien (Maigret et le client du samedi), et les fameuses bretelles mauves de Maigret (Signé Picpus)… On pourrait ajouter, dans la même catégorie, la "dame en mauve, ou plutôt en lilas" de Maigret à Vichy. Simenon utilise en effet, dans ce roman, les deux termes "mauve" et "lilas" comme des synonymes.

    La couleur mauve des objets et des décors évoquent une notion symbolique de "chose en demi-teinte", sans éclat: voir le logement du marchand de vélos dans L'auberge aux noyés: "c'était le petit logement d'artisan dans toute l'acception du mot, avec […], comme vases, d'horribles choses roses et mauves gagnées sur les champs de foire."; le musette où travaille Pierrot (Maigret se trompe): "La devanture du Grelot était peinte en mauve et, le soir, la lumière devait être mauve aussi."; la boutique, peinte en mauve, de Mlle Irène (Maigret et la jeune morte); un cabaret dans La colère de Maigret, "assez minable avec sa devanture peinte d'un mauve agressif".

    Même le mauve dans le paysage a une connotation d'indécision: c'est le mauve de l'aube ou du crépuscule, lorsque ceux-ci n'ont pas les teintes triomphantes du pourpre ou du violet: "Ce n'était plus la nuit. Ce n'était pas encore le jour. L'air était mauve." (Les caves du Majestic), ou le mauve annonciateur de l'orage: "L'orage couve. L'horizon devient d'un mauve menaçant" (Félicie est là).

3. 11. Orange

Symbolique de l'énergie et de la santé, à mi-chemin entre le jaune et le rouge, l'orange reste, semble-t-il, une des couleurs les moins aimées dans la société occidentale. Est-ce parce que, comme le souligne Michel Pastoureau, "les tons orangés, qui peuvent être si séduisants lorsqu'ils sont produits par la nature, sont souvent si vulgaires lorsqu'ils sont produits par l'homme" ?

Quoi qu'il en soit, il est à remarquer que c'est le champ chromatique le moins fréquemment employé par Simenon dans le corpus des Maigret.

Les mentions de l'orange dans les textes concernent trois domaines:

  1. quelques vêtements orange, dont deux sont portés par le même personnage: le tailleur de lin orange d'Aline Bauche dans Maigret se défend, et son négligé en soie orange dans La patience de Maigret; la casquette orange des employés hollandais à la gare frontière de Neuschanz (Le pendu de Saint-Pholien), et celle du chef de gare à Delfzijl (Un crime en Hollande)

  2. quelques objets: un abat-jour orange chez les Andersen (La nuit du carrefour), dans le salon de Mariette Gibon (Maigret et l'homme du banc), et dans la chambre de Louise Bourges (Un échec de Maigret); les vélums orange des terrasses à Antibes (Liberty Bar), et à Paris (Le client le plus obstiné du monde et Maigret et le corps sans tête), une barque peinte en orange (Liberty Bar), les parasols orangés de la place du Tertre (Maigret s'amuse), le satin orange du divan chez les Meurant (Maigret aux Assises), un édredon orange chez les Planchon (Maigret et le client du samedi), une cabine de plage en toile orange à La Baule (Maigret et l'homme tout seul)

  3. lumière dans le décor: "le store était resté baissé, tamisant le soleil, donnant une teinte orangée à l'atmosphère" (M. Gallet, décédé), "Une porte s'était ouverte. Dans le faisceau de lumière orangée se tenait un homme" (Maigret a peur), "Maigret entrait, jetait un coup d'œil au bar, aux guéridons autour desquels les premiers clients baignaient dans une lumière orange."

3.12. Couleur de…

On trouve encore, dans le corpus, quelques expressions dénotant la couleur, dans lesquelles l'auteur utilise les mots "couleur de", accompagnés d'un substantif qui n'est pas directement un terme de couleur, mais qui l'évoque par un effet de comparaison; c'est en particulier le cas dans la description de paysages, surtout du ciel, qui nous donne une idée de la "couleur du temps qu'il fait": "le ciel était d'une triste couleur de cuivre" (M. Gallet, décédé); "le ciel avait la même couleur glacée que la nuit du départ de Meung" (Maigret)"; "les fumées qui commençaient à monter dans un ciel couleur de nacre" (Maigret et son mort); "des nuages couraient bas, sombres sur un ciel couleur de verre dépoli" (Maigret a peur); "l'air était de la même couleur que le vin blanc" (Maigret à l'école); " le ciel bas qui devenait couleur d'ardoise" (Maigret tend un piège); "le ciel était couleur d'acier" (Maigret et le voleur paresseux).

3.13. Polyphonie des couleurs

Dans ses descriptions colorées, Simenon ne se contente pas d'utiliser les termes des champs chromatiques, mais souvent il les "met en harmonie", saisissant dans une même phrase un décor où l'on trouve plusieurs couleurs: c'est l'occasion pour l'auteur de manier sa palette d'aquarelliste ou de peintre impressionniste…

  1. On trouve ainsi, dans le corpus, des descriptions où deux couleurs sont réunies, le plus souvent formant contraste; certaines associations de couleurs semblent privilégiées.

    • Le jaune et le rouge se trouvent souvent associés: vélums rayés de rouge et de jaune aux terrasses des cafés, tramways jaune et rouge à Liège (Le pendu de Saint-Pholien), grosse cordelière rouge et jaune à la porte de Mme Boinet (Cécile est morte), divan chinois rouge et or à Versailles (La maison du juge), mosaïque rouge et or des murs d'un café (Le client le plus obstiné du monde); café aux murs d'un rouge agressif, avec des lettres jaunes (La pipe de Maigret), linoléum rouge et jaune chez Mme Popineau (Les vacances de Maigret), car jaune et rouge qui transporte des touristes (Maigret et le clochard), fauteuil-hamac à rayures rouges et jaunes dans la maison de Meung (La patience de Maigret), immeuble où habite Lognon, en briques rouges, avec un rang de briques jaunes autour des fenêtres (Maigret et le fantôme), marque rouge et jaune sur une boîte à biscuits (L'ami d'enfance de Maigret), costume de toile jaunâtre, à la cravate du plus beau rouge, porté par Groux (Maigret se fâche), et enfin, ce saisissant et parlant contraste: "Prosper Donge, comme un gros poisson rouge dans sa cage de verre… Jean Ramuel, jaune comme un coing, dans la sienne…" (Les caves du Majestic).

    • On trouve souvent aussi une association entre bleu et jaune, et plus précisément le doré, dans des descriptions de décors: "la vision de la Seine coulant dans un fin brouillard bleu et or" (Maigret), "le parc Monceau, aux grilles dorées, aux ombres bleutées" (Signé Picpus), "la fine poussière dorée vers un ciel d'un bleu définitif" (Signé Picpus), "toutes fenêtres ouvertes sur le panorama bleu et or de la Seine" (Le client le plus obstiné du monde), "le ciel, entre les toits, était d'un bleu très clair, sans un nuage, et la plupart des maisons paraissaient dorées" (Maigret en meublé), "le ciel […] était d'un bleu candide, avec des nuages frangés d'or" (Maigret et la jeune morte), "une buée légère, d'un bleu mêlé d'or, montait de la Seine" (Maigret à l'école), "le jaune brillant, dans l'air, l'emportait peu à peu sur le bleu" (ibid.).

    • On trouve encore des associations de bleu et rouge, dans des descriptions d'objets: "vitraux bleus et rouges" sur la Toison-d'Or (L'écluse no 1), "grosses chaussettes de laine bleue ou rouge" portés par les enfants (L'inspecteur cadavre), "ballons rouges ou bleus" des enfants sur la plage (Les vacances de Maigret), ou plus symbolique: "le rouge du feu combattit le bleu sombre de ses yeux" (à propos d'Else dans La nuit du carrefour), "les rayons du soleil couchant empourpraient son visage, dont les prunelles étaient plus bleues que la rivière" (à propos de James dans La guinguette à deux sous), "le rouge de la langouste et le rouge des géraniums, Annette qui serrait son peignoir bleu sur sa poitrine" (Une confidence de Maigret), ou encore dans un décor de soleil couchant: "l'air était bleuâtre, avec encore quelques trainées rouges au fond du ciel" (Maigret et le clochard).

    • L'association entre rouge et vert est souvent celle des feux verts et rouges des balises maritimes, des bateaux, des péniches et des remorqueurs; mais c'est aussi un "papier peint merveilleux rouge et vert ! Un rouge sanglant ! Un vert criard ! De longues raies qui chantaient dans le soleil !" (Le fou de Bergerac), des "barques de pêche […] étirant sur l'eau des reflets rouges et verts" (Le port des brumes), les "peintures rouges et vertes des murs" du Floria (Maigret), les camions "rouge et vert" des Transports Zénith (Maigret et le corps sans tête), un décor de soleil couchant: "à mesure que le soleil devenait plus rouge, que les toits des maisons semblaient flamber, la mer prenait, par places, une couleur d'un vert glacé" (Maigret et la vieille dame), et des associations vestimentaires détonantes: "avec une robe vert épinard, elle portait un chapeau rouge" Mme Blanc dans L'ami d'enfance de Maigret, et l'"ahurissant bibi vermillon […] planté d'une plume-couteau d'un vert mordoré" de Félicie; c'est encore les tableaux morbides peints par Moncin (Maigret tend un piège): "le ton qui dominait était un rouge violacé qui se mêlait à des verts étranges".

    • L'association entre vert et jaune est très rare dans le corpus; on la rencontre dans un "autobus vert et jaune" (Le client le plus obstiné du monde), et dans la description du paysage au début de L'écluse no 1: "le tramway 13 […] traîna ses lumières jaunâtres tout au long du quai des Carrières. Au coin d'une rue, près d'un bec de gaz vert, il fit mine de s'arrêter".

    • Le bleu et le vert est une association qui marque quelque chose d'exceptionnel, au sens symbolique du terme: on la trouve dans la "soirée en bleu et vert, le vert de la liqueur et le bleu pâle du tricot" chez Mlle Clément (Maigret en meublé), et dans le jardin de Meung: "Mme Maigret, qui écossait des petits pois dans une ombre chaude où le bleu de son tablier et le vert des cosses mettaient des taches somptueuses" (Maigret se fâche); "l'air était transparent, le ciel bleu pâle et les bourgeons déjà gonflés. Dans quelques jours, on verrait pointer les premières feuilles d'un vert tendre" (Maigret et Monsieur Charles).

    • L'association entre bleu et blanc est essentiellement celle des paysages maritimes, liant le bleu de l'eau et le blanc des voiles de bateaux: "l'eau bleue piquée de deux ou trois voiles blanches" (Liberty Bar), "une féérie blanche et bleue" (ibid.), "un point blanc dans le bleu du monde" à propos du Cormoran (Mon ami Maigret), et celle marquant le beau temps: "le ciel d'un bleu toujours aussi pur dans lequel flottait un petit nuage d'un blanc éclatant" (Maigret à Vichy), "les gens de l'île […] portaient de s pantalons […] d'un bleu qui devenait profond, somptueux, dans le soleil de la place, et les chemises blanches étaient éclatantes" (Mon ami Maigret).

    • On trouve l'association entre rouge et blanc dans des descriptions de décor, surtout des cafés: le "tabac Henri-IV, rouge et blanc" (L'écluse no 1), la "banquette de moleskine rouge sombre, [les] tables de marbre blanc" du Cadran (Maigret et son mort), "trois maçons en blouse blanche qui mangeaient en buvant du vin rouge" (Maigret et la Grande Perche); mais aussi dans des objets: "autocar rouge et blanc" des touristes (Maigret et les vieillards), "souliers blancs et rouge du plus heureux effet" portés par Maigret en vacances (Maigret et l'improbable Monsieur Owen).

    • L'association vert et blanc, plutôt rare, se rencontre dans un "autobus vert et blanc" (Cécile est morte), et dans une barque de pêche, "peinte en vert pâle, avec un liston blanc" (Mon ami Maigret).

    • On trouve l'association rouge et noir dans un "salon rouge et noir" à Nevers (M. Gallet, décédé), "deux chaises noires au fond recouvert de velours rouge" chez Lucile (Maigret à New York), "un remorqueur noir et rouge" que Maigret regarde depuis la fenêtre de son bureau (Maigret et l'homme tout seul).

    • L'association jaune et noir est celle qui voit les lumières percer le sombre de la nuit: "rien que des reflets jaunes sur des choses mouillées dans le noir" (Le port des brumes).

    • L'association entre blanc et noir marque fortement le contraste, l'opposition: "collines crayeuses, aux trainées blanches et noires" (Le charretier de la Providence), "du linge blanc jaillissait du noir de la robe de deuil" (L'affaire Saint-Fiacre), "il n'y avait que le petit réveille-matin […] à pousser sur le cadran blême les aiguilles noires qui semblaient trop lourdes pour lui" (Liberty Bar), "on vit dans le noir des silhouettes blanches qui se penchaient" (Maigret et son mort), "le blanc des flocons rendait encore plus noir le noir des toits luisants" (Maigret au Picratt's), "un Paris qui avait les mêmes noirs et les mêmes blancs que les films muets" (Maigret et les témoins récalcitrants), "on entrevoyait parfois la lune entre deux nuages noirs qu'elle bordait un instant de blanc" (Maigret se défend).

    • On trouve aussi l'association entre rose et bleu, soit dans la description d'un paysage: "le pont d'Austerlitz qui dressait ses ferrailles dans un véritable feu d'artifice où l'on devinait, noyée de bleu et de rose, l'architecture de Notre-Dame" (L'écluse no 1), "les pots des cheminées prenaient leur couleur rose sur le ciel bleu pâle" (Maigret et les braves gens), "les ardoises du toit avaient, au soleil, les mêmes reflets bleutés et rosés à la fois que la Seine à certaines heures" (Maigret se défend), "les maisons d'un rose pâle ou d'un bleu de lavande" (La folle de Maigret); soit dans la description d'un décor d'intérieur: "le papier rayé, sur les murs, mélangeait le rose pâle à un bleu légèrement violacé" (Maigret à Vichy), "les deux pièces, l'une bleue, l'autre rose, faisaient penser à un tableau de Marie Laurencin" (Maigret hésite); "le bleu et le rose pâle semblaient être les couleurs de la maison, comme sur les tableaux de Marie Laurencin" (Maigret et le tueur).

    • On trouve aussi l'association vert et rose: dans les vêtements portés par un complice de Stan le tueur: "un invraisemblable chapeau vert épinard qui se remarquait d'autant plus que la chemise était d'un rose passé", dans le paysage de Jeanneville (Félicie est là): "l'herbe était d'un vert innocent, les briques d'un rose de bonbon fondant", et dans la maison de Campois (Maigret se fâche): "une maison rose toute simple, avec des rosiers qui montaient à l'assaut des fenêtres à volets verts."

    • On trouve encore une association entre rose et noir, qui marque un contraste symbolique: "Couchet qui descendait de voiture, frais et rose, et Mme Martin, guindée, avec ses gants noirs" (L'ombre chinoise).

    • Notons enfin les murs peints en brun et vert pâle du café d'Albert (Maigret et son mort), la petite église jaune à clocher blanc de Porquerolles (Mon ami Maigret), la façade peinte en brun avec des lettres jaunes d'un café (Les scrupules de Maigret), et la chambre gris perle et jaune de Line Marcia (Maigret et l'indicateur).

  2. L'auteur utilise aussi dans ses descriptions des harmoniques de trois couleurs, lesquelles se contrastent, s'opposent, ou forment une composition comme dans un tableau. La plupart du temps, une des trois couleurs au moins est le rouge ou le bleu.

    • On trouve une association de blanc, rouge et vert: ainsi, la description physique de Heurtin au début de La tête d'un homme: "son visage était d'un blanc mat et seules les paupières de ses yeux verdâtres étaient teintées de rouge", on va retrouver la même combinaison de couleurs, formant en quelque sorte un rappel, un peu plus loin dans le roman, lors de la scène à la Citanguette: au moment où Heurtin vient de descendre dans la salle, et que Dufour va tenter de lui cacher le journal révélateur: "un instant, le spectacle leur fut dérobé par le passage d'un remorqueur, qui avait allumé ses feux blancs, verts et rouges". On retrouve ces trois couleurs dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas: "on y voyait s'étirer le reflet du liseron rouge, blanc ou vert des bateaux", et dans Maigret voyage, où Maigret aperçoit par le hublot de l'avion de "petites maisons blanches à toit rouge disséminées dans le vert sombre de la montagne".

    • On trouve une association de rouge, bleu et vert: "le soleil, qui traversait les vitraux multicolores des fenêtres, emplissait la salle aux cloisons vernies de lumière verte, rouge et bleue" (Un crime en Hollande); "il y avait des écharpes rouges, des bleues, des vertes" (La maison du juge); "les portiers en bleu, en rouge, en vert" (Félicie est là): "le ciel d'un bleu de pervenche […]. Les taxis eux-mêmes étaient plus rouges ou plus verts que les autres jours" (L'écluse no 1).

    • On trouve encore du jaune, rouge, bleu: "une alternance de briques jaunes et de briques rouges autour des fenêtres; les boiseries étaient peintes de frais, d'un bleu qui jurait avec l'ensemble" (Maigret et le client du samedi); "Portier en bleu et or. Vestiaire. Tenture rouge soulevée et bouffée de tango." (Pietr le Letton); on peut classer dans la même harmonique cette description: "Un soleil pourpre se couchait sur Paris, et la perspective de la Seine enjambée par le Pont-Neuf était barbouillée de rouge, de bleu et d'ocre" (L'écluse no 1), et celle-ci qui s'en rapproche aussi: "La mer était rouge et bleu, avec une transition orangée" (Liberty Bar).

    • On trouve aussi une association vert, bleu et rose, qui évoque la douceur du paysage: "il semble qu'après l'orage de la veille les prés soient encore plus verts, le ciel d'un bleu tendre; il aperçoit bientôt les maisons roses" (Félice est là); "le ciel était d'un rose légèrement bleuté, les feuilles des arbres d'un vert encore tendre" (La folle de Maigret)

    • On trouve une association de bleu, blanc et gris, réservée aux décors mobiliers: "le plancher était gris, le marbre des tables d'un blanc cru veiné de bleu" (Le chien jaune); "les murs gris pâle, les fauteuils d'un bleu très tendre aussi, la table peinte en blanc ivoire" (Maigret et l'affaire Nahour); "elle était gaie, dans les gris pâles, avec un peu de bleu. La moquette était blanche" (Maigret et l'homme tout seul).

    • On trouve encore une association bleu, blanc, rose: "tout était blanc, les murs, le satin des meubles, avec seulement le bleu de quelques porcelaines et le vieux rose du tapis de haute laine, une harmonie qui n'était pas sans faire penser à un tableau de Marie Laurencin" (Maigret et les témoins récalcitrants); "il n'y avait, dans un ciel bleu, que de légers nuages blancs que le soleil bordait de rose" (Maigret et l'homme tout seul).

    • On peut aussi signaler diverses autres harmoniques: "c'était un petit café peint en vert, […], deux ou trois tables couvertes de toile cirée brune et rien que des hommes vêtus de bleu" (Les vacances de Maigret); "de rose qu'elle était tout à l'heure, l'église, au bout de la place, devenait violette; le ciel, doucement, tournait au vert pâle" (Mon ami Maigret); "les pots de cheminée n'étaient plus du même rose que le matin mais tournaient au rouge sombre sous les rayons du soleil couchant, et dans le ciel, maintenant, on discernait des traces de vert pâle" (Maigret et le corps sans tête); "du vert tendre qui commençait à poindre sur les branches des lilas, des maisons blanches et jaunes" (Maigret à l'école); "le bleu, dans l'air, un bleu profond et velouté, l'avait petit à petit emporté sur le rouge du soleil couchant; […] on voyait, par la porte-fenêtre, la balustrade du balcon dessiner en noir d'encre ses arabesques de fer forgé" (Le revolver de Maigret); "ses yeux noirs se posaient avec curiosité sur le commissaire. […] elle essuyait cette main sur le vêtement blanc, où elle laissait des traînées vertes" Mirella Jonker dans Maigret et le fantôme; "la façade avait été assez fraîchement repeinte en blanc teinté de rose, et les volets étaient vert amande" (Maigret à Vichy); "la mer couverte de voiles bleues et blanches. Il voyait […] arriver les premiers marmots en maillot rouge" (Les vacances de Maigret); "un toit de tuile rouge, des murs peintes en jaune sur lesquels on lisait en grosses lettres brunes" (Maigret et son mort); "dans le fond, des toits rouges, des maisons blanches et roses" (Mon ami Maigret); "une péniche grisâtre peinte à l'avant du triangle blanc et rouge" (Maigret et le clochard).

    • On trouve aussi des harmoniques dans les descriptions de découvertes de victime, en particulier des femmes, et cette description éloigne le morbide de la scène pour n'en conserver que la beauté du personnage: "sur la carpette blanche en peau de chèvre […], un corps était étendu, une robe de satin noir, un bras très blanc, des cheveux aux reflets cuivrés" (Maigret au Picratt's); "dans l'angle d'un canapé jaune, une jeune femme aux cheveux bruns était curieusement affaissée sur elle-même, avec une grande tache d'un rouge sombre sur sa robe de chambre" (Maigret se trompe).

    • Signalons enfin cette association blanc, rouge et noir, qui n'est pas sans rappeler la combinaison originelle: "il avait la peau fine et très blanche, presque une peau de femme, sur laquelle tranchaient ses épaisses moustaches noires. Ses lèvres étaient rouges" (Maigret et l'indicateur); "il aperçut des cheveux noirs en désordre, un œil presque aussi noir, un visage à la peau très blanche, la tache rouge d'un peignoir" (Maigret et le client du samedi): ces deux descriptions n'évoquent-elles pas dans notre inconscient les contes, la première, celle de l'inspecteur Louis, où il apparaît aussi innocent que Blanche-Neige, et la seconde, celle de Mme Planchon, le mal sous la forme d'un loup (Le petit chaperon rouge ou Le loup et les sept biquets)… ?

  3. On trouve encore, dans les textes, des associations de plus de trois couleurs, où l'auteur semble s'amuser à composer un véritable tableau très évocateur: "Le ciel devenait vert d'un côté, d'un vert froid et comme éternel, rouge de l'autre, avec des traînées violacées et quelques nuages d'un blanc ingénu. " (Maigret se fâche); "La mer était d'un bleu incroyable […], une île s'étalait paresseusement au milieu de la surface irisée, avec des collines très vertes, des roches rouges et jaunes." (Mon ami Maigret); "des toits rouges et gris, des murs blancs, une pompe à essence, l'enseigne dorée d'une auberge" (Maigret et le clochard); "elle portait une robe de toile bleu clair qu'il lui connaissait, ses cheveux noirs encadraient un visage blême, marqué de plaques rouges" (La patience de Maigret); "un panier de poissons avait été renversé: des rascasses roses, des poissons bleus et verts dont Maigret ignorait le nom, une sorte de serpent marin tacheté de rouge et de jaune" (Mon ami Maigret); "Les lampes à abat-jour rose n'étaient pas allumées, car le soleil dorait encore le trottoir d'en face. Le barman, Justin, en chemise blanche et cravate noire, donnait un dernier coup de chiffon à ses verres et, seul client, un gros homme au visage rouge buvait une menthe verte." (La patience de Maigret)

4. Conclusion

Dans cette étude, nous avons vu comment Simenon utilise les couleurs pour rendre le monde de Maigret vivant, comment il "compose des tableaux" en alliant description et sens symbolique. Nous avons découvert aussi qu'il sait, à l'occasion, utiliser certains termes des champs chromatiques pour affiner cette description. Tout ceci nous a montré que ce qu'on a qualifié d'"atmosphère simenonienne" est loin d'être limitée aux noirs et blancs et à la grisaille. Les couleurs font partie du monde de Maigret, et de celui de Simenon, dans une symphonie éclatante de vie…

Pour conclure, tout en appelant de mes vœux une recherche similaire d'un simenonien pour le corpus hors Maigret, j'aimerais dire que j'ai longtemps hésité à agrémenter cette étude d'illustrations en couleurs, et que finalement, j'y ai renoncé, par fidélité au principe simenonien qui veut que les textes de cet auteur soit assez parlants pour que chaque lecteur puisse se fabriquer ses propres images, ses propres tableaux colorés…

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