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Simenon
Francis Lacassin et Gilbert Sigaux, éds.
Plon 1973
pp 299-301

English translation

Le compotier tiède

Georges Sim


LA REVUE SINCERE. Cette petite revue mensuelle, fondée en 1922 à Bruxelles, a publié des chroniques de Georges Simenon, adressées de Paris et signées Georges Sim.
La chronique
le Compotier tiède lui a été inspirée par son départ de la maison familiale en décembre 1922.

Le poële flambe pour la première fois, depuis l'autre hiver. Des bouffées intimes ont envahi tous les angles.
Il s'est assis au bout de la table, tandis que sa mère marche encore, remue des couteaux, bouscule des tiroirs, sans se décider à s'asseoir. Nettoyer les couteaux au moment de se mettre à table ! Les mamans ont de ces manies. Elles trottent, toujours en mouvement, toujours nettoyant, et si, un moment, elles sont assises, croyez que leurs mains ne sont pas en paix.
Nettoyer les couteaux, alors que le café fume dans les tasses ! Comme si les couverts n'étaient pas propres assez pour eux deux ! Qu'importe la bavure mordorée d'un fruit sur une lame !
Le bouchon frotte, crisse sans fin sur l'acier. Encore...
Enfin, maman s'assied, après avoir enlevé, secoué, replié, déposé sur un meuble son tablier de colonnette.
Il a commencé son repas. Il mange, un peu de feu aux joues, en regardant le compotier. Une mare glauque, molle et tiède, sans fond, vivante, dirait-on... Une mare qui palpite. Du sang de prunes, épais et lourd. Une marmelade parfumée, douce comme le premier feu dont les flammes jaunes esquissent des caresses.
La maman mange très vite. Déjà elle songe à quelque important travail : récurer les candélabres de cuivre, peut-être, ou bien encapuchonner les petits pots de confiture qui s'alignent sur une console, tièdes et vivants encore.
Il va lui dire, en regardant le compotier, pour s'abstraire. Non, il ne dira pas encore. Le compotier se raccroche à lui. Cette mare glauque et sucrée, c'est du passé dans lequel il s'enlise. Cependant, il doit parler. Voilà des mois, puis des mois qu'il attend, sans oser meurtrir leur vie à deux, leur ménage. Son petit ménage à elle ; son ménage mélancolique de maman veuve.
Il va parler. Non, sa résolution se noie dans le compotier rouge qui embaume. Ses doigts de petit enfant s'y plongeaient pareillement ; c'était mou, tiède et sucré.
Est-ce sa faute s'il doit partir? Chaque homme, un jour, fonde un ménage... et déchire le passé, tout d'un coup.
Pourquoi le compotier le regarde-t-il ainsi, avec douceur, comme s'il promettait des quiétudes infinies et sucrées ?
Il veut parler. Il parle, sans donner libre cours à sa pensée. Une à une, il en laisse tomber les parcelles.
— Dis, maman ! Tu comprends... Tu as aimé aussi, fondé un foyer. J'ai besoin, vois-tu de faire une vie qui soit la mienne... Pas tout de suite...
La maman qui grignotait si vite des tartines a cessé de manger. Pourquoi faut-il que les mamans ne comprennent jamais ? Pourquoi oublie-t-on un jour ses émotions anciennes ? Non, la maman ne comprend pas. Il fait tiède. Tout est propre, et doux, et calme... Pourquoi édifier une autre vie ? Pourquoi construire un nid de fortune, quand un nid moelleux vous entoure ?
Et la maman est triste. Sur le compotier glauque, comme sur sa paupière, tremble un reflet qui ressemble à une larme.
Que les choses ont changé, depuis tantôt ! Est-ce que des mots, une résolution suffisent à couper les fils qui nous relient aux objets familiers ?
Tout a changé : la maman, le foyer. La maman pleure, et il sent qu'il ne peut pas la consoler, comme auparavant. Alors, il regarde les choses à l'entour. Et les choses, dans la douceur du premier feu, disent tout bas des reproches. Les fils sont coupés. Il ne les comprend plus.
Le compotier tiède, parfumé et sans fond n'a plus de regard, plus de pensée. Le passé s'est enfui.

Georges SIM. (15 décembre 1922.)

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