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Le juge Coméliau

par Murielle Wenger

[English translation]

"Comme d'habitude, Coméliau s'emportait, les moustaches frémissantes." (CON)

1. Coméliau avant Maigret

Le personnage de Coméliau apparaît déjà, dans sa fonction de juge, dans des romans antérieurs au cycle des Maigret, et même antérieurs à la production signée "Simenon". Ainsi, le juge est mentionné pour la première fois dans "Mademoiselle X", un roman signé Christian Brulls. Je rapporte ici la note trouvée sur le site www.nocesdencre.ch à propos de ce roman:

"Dans "L'autre univers de Simenon", Michel Lemoine signale non sans malice que "Mademoiselle X" est le roman de Simenon où apparaît pour la première fois le juge Coméliau, même s'il n'est là encore qu'un nom. Chargé de l'enquête concernant l'assassinat du notaire, cité trois fois sans être aucunement caractérisé, ce futur ennemi de Maigret est ainsi le premier personnage récurrent des romans postérieurs qui jaillit sous la plume du romancier... et de l'inconscient du créateur. L'anti-Maigret apparaît donc dans l'œuvre de Simenon avant Maigret lui-même ; le juge surgit avant le raccommodeur de destinées, voilà qui n'est pas sans signification..."

Coméliau intervient encore dans quatre romans signés Georges Sim: "La femme qui tue", "En robe de mariée", "L'homme qui tremble", "L'épave".

Notons encore que Coméliau est présent dans le dernier des "proto-Maigret", La maison de l'inquiétude. Il n'y est pas encore l'"ennemi intime" de Maigret qu'il deviendra par la suite; au contraire, il apparaît plutôt aimable avec le commissaire: les seules paroles qu'il lui adresse au début de l'enquête sont: "Bien entendu, vous restez sur l'affaire...Je fais les premières constatations et je vous laisse le champ libre...Votre avis?" et "Vous n'aurez qu'à me prévenir quand il y aura du nouveau... Avec vous, je suis tranquille!" Point encore de rivalité entre les deux hommes, le juge laisse Maigret travailler à sa guise; même si cet effacement poli du juge ne semble pas être apprécié à sa juste valeur par le commissaire, qui "accueillit la flatterie avec l'aménité d'un porc-épic." Hum! Si Maigret avait su ce qui l'attendait par la suite dans ses relations avec le juge, peut-être eût-il mieux apprécié l'amabilité de Coméliau...

Remarquons enfin que ce personnage de Coméliau est assez fortement présent dans l'imaginaire de Simenon pour que celui-ci en fasse le destinataire de la "Lettre à mon juge" (roman de Simenon écrit en 1946), que le docteur Alavoine, condamné pour le meurtre de sa maîtresse, écrit pour comprendre les raisons qui l'ont poussé à tuer. C'est aussi dans ce roman que l'on apprend que le prénom du juge est Ernest, et qu'il demeure 23 bis, rue de Seine. Quelques autres détails sont révélés dans le roman: Coméliau est né à Caen, il a épousé la fille d'un médecin; il est myope et porte donc des lunettes, dans son cabinet se trouve un placard contenant une fontaine d'émail (tiens, tiens....) et la première impression qu'il donne à Alavoine est celle d'un homme qui cherche à comprendre... Etonnant mimétisme entre le juge et l'image de Maigret....

2. Coméliau chez Fayard

Coméliau apparaît dès le début du cycle officiel: dans LET, c'est à lui que Maigret montre les photos de Pietr enfant. C'est à lui aussi qu'il raconte l'histoire des origines de Pietr telle qu'il l'a reconstituée. Coméliau, dans ce roman, joue en quelque sorte "à l'insu de son plein gré" le rôle de confident de Maigret. Pas encore de traces d'animosité particulière entre les deux hommes, et Maigret non seulement fume sa pipe dans le cabinet du juge (ce que celui-ci aura de la peine à tolérer plus tard), mais encore le commissaire se sent "là comme chez lui". Il faut dire que le cabinet du juge comporte un poêle, objet plus qu'attirant pour Maigret.... Notons encore que l'on apprend dans ce roman que Coméliau porte des lunettes cerclées d'or, dont il a la manie d'essuyer sans cesse les verres.

Coméliau revient dans TET, où il prend une place plus importante dans le roman. De petites touches sont ajoutées à son portrait: il porte une fine moustache redressée avec soin, il fume la cigarette, il est mince, nerveux, et il a horreur des complications. Sa relation à Maigret se complexifie: il oscille entre la confiance qu'il témoigne au commissaire, l'irritation quand il voit que l'expérience de l'évasion d'Heurtin échoue, et enfin une certaine contrition devant la "réussite" de Maigret, qui a malgré tout découvert la vérité. Notons aussi que le cabinet de Coméliau a déjà perdu son poêle, remplacé par le chauffage central, que Maigret a en sainte horreur. Voilà qui ne va pas améliorer les relations entre les deux hommes....

Dans le cycle Fayard, on rencontre encore Coméliau dans NUI, pour une brève apparition au chapitre 1: "L'entretien entre Maigret et le juge d'instruction Coméliau, qui avait été saisi de l'affaire, dura une quinzaine de minutes. Le magistrat, d'avance, abandonnait pour ainsi dire la partie." Eh bien, tant mieux pour Maigret, qui va pouvoir s'occuper tranquillement – et seul - de la belle Else...

Pour le reste du cycle Fayard, Coméliau est – momentanément- envoyé aux oubliettes: Maigret croisera d'autres juges (voir Maigret et les juges). Pas trace non plus de Coméliau dans le cycle Gallimard, et il faudra attendre les premiers volumes du cycle Presses de la Cité pour retrouver le petit juge nerveux et moustachu...

3. Coméliau aux Presses de la Cité

La première apparition de Coméliau dans ce cycle est à rechercher dans deux nouvelles: d'abord "La pipe de Maigret", où son nom est juste évoqué dans une phrase: "quand le juge Coméliau lui avait téléphoné"; puis la nouvelle "On ne tue pas les pauvres types". Coméliau "rentre par la petite porte" dans les enquêtes de Maigret, à qui, dans cette nouvelle, il se contente de téléphoner pour l'envoyer enquêter sur la mort de Tremblet. Le juge donne ainsi le temps au commissaire de se "réhabituer" à lui, et ce personnage, Simenon lui-même doit trouver plaisir à le retrouver, et à le réintroduire aux côtés de Maigret, puisque, dans le premier roman "parisien" qui suit cette nouvelle, Coméliau tiendra un rôle important: en effet, c'est dans MOR que se situe la fameuse scène du téléphone de Maigret au juge, alors que le commissaire est chez lui, retenu par une prétendue grippe. Dans ce roman, les rapports apparaissent déjà plus tendus entre les deux hommes: le directeur de la PJ dit à Maigret:"Voyez quand même Coméliau, ou téléphonez-lui... Il est assez susceptible... Maigret en savait quelque chose. "; et plus loin: "Allons voir le vieux singe! soupira Maigret, qui n'avait jamais pu sentir le juge Coméliau." On apprend encore dans ce roman que le beau-frère de Coméliau a été ministre, que Coméliau porte un faux col roide, une cravate sombre et un complet impeccable.

On retrouve ensuite Coméliau dans BAN, où il reste assez discret: l'affaire Thouret ne l'intéresse pas vraiment, il a décidé que c'était un crime crapuleux, et il laisse Maigret mener son enquête à sa guise. Nous apprenons tout de même quelques détails: le juge est "un petit brun, avec une moustache en brosse à dents" (dixit Schrameck...) et Maigret aime bien prendre une "voix particulièrement suave" quand il répond au coup de téléphone de Coméliau.

Dans JEU, une très brève apparition du nom de Coméliau: Maigret annonce simplement en fin de roman qu'il va lui téléphoner.

Par contre, dans COR, le juge prend une place beaucoup plus importante: il est présent d'un bout à l'autre du roman, et sa relation à Maigret s'étoffe et se précise. C'est là aussi que pour la première fois il reçoit le qualificatif d'"ennemi intime" de Maigret, qui le décrit d'un trait: "le magistrat le plus conformiste et le plus râleur du Parquet". Dans la classification des juges faites par Maigret (voir Maigret et les juges), il ferait sans doute partie des "casse-pieds": "La plupart des juges d'instruction ne prennent pratiquement une affaire en main qu'une fois que la police l'a débrouillée. Coméliau, lui, tenait à diriger les opérations dès le début de l'enquête." C'est un homme intelligent, mais "son intelligence était incapable de s'appliquer à certaines réalités", bornée par son appartenance à une "grande bourgeoisie aux principes rigides". Il est aussi "tatillon, soucieux de la forme, inquiet de l'opinion publique". Le juge a peur des complications, d'autant plus qu'il a un beau-frère en vue dans la politique. De plus, il se méfie des méthodes peu "orthodoxes" de Maigret. On apprend encore qu'il vit dans un appartement face au jardin du Luxembourg. C'est dans ce roman aussi qu'est située la scène dans le bureau de Coméliau, où Maigret manœuvre habilement pour pouvoir fumer sa pipe, alors que Coméliau a développé une phobie du tabac (et peut-être est-il particulièrement allergique au tabac de Maigret...). Son portrait physique se précise aussi: "Il était maigre, nerveux, avec de petites moustaches brunes qui devaient être teintes et un maintien d'officier de cavalerie", et il a de "petits yeux vifs".

Dans le roman suivant, TEN; Coméliau est toujours là, toujours aussi "nerveux et agressif, contenant à peine l'indignation qui faisait frémir sa petite moustache". De son côté, Maigret s'autorise toujours à fumer dans le cabinet du juge: "Coméliau [...] fixait la pipe de Maigret, à laquelle il n'avait jamais pu s'habituer. Le commissaire était le seul, en effet, à se permettre de fumer dans son cabinet et le juge y voyait une sorte de défi."

Dans AMU; c'est Janvier, en l'absence de Maigret, qui va se retrouver aux prises avec Coméliau, et le magistrat ne s'en montre pas plus commode pour autant: "Janvier était tombé sur le juge Coméliau, qui était bien le magistrat le plus désagréable à manier. Coméliau avait la terreur de la presse. [...] Cinquante fois, cent fois dans sa carrière, Maigret lui avait tenu tête, risquant parfois sa situation. – Qu'est-ce que vous attendez pour l'arrêter? aboyait le petit juge à moustaches pointues. [...] Janvier n'avait pas la patience de Maigret, son air têtu ou absent quand Coméliau piquait une colère."

Coméliau est encore mentionné dans SCR, en tant qu'"ennemi intime" de Maigret, comme l'exemple type des magistrats avec lesquels Maigret a souvent des démêlés "légendaires au Quai des Orfèvres". Coméliau intervient en tant que juge chargé de l'affaire Marton, mais, -heureusement pour Maigret -, comme la mort de celui-ci n'a lieu qu'en fin de roman, les deux hommes n'auront pas le temps de beaucoup s'affronter...

Dès le roman suivant (TEM), Coméliau ne sera plus évoqué que comme un souvenir, car la relève des jeunes juges est arrivée (voir Maigret et les juges): "Son ennemi intime, comme il l'appelait volontiers, le juge Coméliau, était à la retraite et n'était plus qu'un vieux monsieur qui promenait son chien, le matin, au bras d'une dame aux cheveux teints en mauve." Dans PAT, Maigret évoque juste le nom du juge, et les rapports houleux qu'il a eus avec lui. Dans SEU, une mention de Coméliau, parce qu'il s'est occupé à l'époque de l'affaire du meurtre de Nina Lassave.

Dans NAH aussi, le nom du juge est mentionné dans une phrase: "d'autres aussi avaient disparu avec le temps, comme le juge Coméliau, que le commissaire aurait pu appeler son ennemi intime et qu'il lui arrivait de regretter." Bigre! Si Maigret en est à déplorer d'avoir perdu l'occasion de batailler avec son ennemi intime...

Dans CON enfin; Maigret raconte une affaire ancienne où il a eu affaire à Coméliau. Il explique à Pardon comment il le définirait: "Coméliau n'est pas un méchant homme. On l'a appelé mon ennemi intime, parce que nous nous sommes parfois heurtés l'un à l'autre. Ce n'est pas sa faute, en réalité. Cela tient à l'idée de son rôle, donc de son devoir. A ses yeux [...] il doit se montrer impitoyable avec tout ce qui menace de troubler l'ordre social établi. Je ne pense pas qu'il ait jamais connu le doute." Plus loin dans le roman, Maigret a encore une longue réflexion sur le juge: "Ce n'était pas par animosité personnelle que le juge agissait de la sorte, et si Coméliau s'était toujours méfié du commissaire et de ses méthodes, cela tenait au fossé qui séparait leurs points de vue. Cela ne ramenait-il pas, au fond, à une question de classes sociales? Le magistrat était resté, dans un monde en évolution, l'homme d'un milieu déterminé. Son grand-père avait présidé la Troisième Chambre, à Paris, et son père siégeait encore au Conseil d'Etat [...]. Il était l'homme de son monde, esclave de ses usages, de ses règles de vie, voire de son langage. On aurait pu croire que ses expériences quotidiennes, au Palais de Justice, lui donneraient une conception différente de l'humanité, mais il n'en était rien, et c'était invariablement le point de vue de son milieu qui finissait par l'emporter."

Voilà bien ce qui sépare les deux hommes: antagonistes aussi bien au physique (Coméliau, le petit juge nerveux, n'était-il pas l'opposé exact de Maigret, l'homme placide et de stature imposante ?), qu'au moral: tandis que Coméliau reste l'esclave de ses préjugés de classe, Maigret, lui, se plonge à chaque nouvelle enquête dans un monde nouveau pour lui, traversant les barrières sociales pour chercher derrière les apparences l'"Homme nu", dépouillé de ses artifices...

décembre 2007

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