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Magazine Littéraire
décembre 1975 — N° 107
pp 30-32

 

  Maigret

ou la clé des cœurs

 

Francis Lacassin

English translation

La médaille du commissaire Maigret offerte par la Préfecture de police à Simenon.

 
Maigret ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Comme un incube, il se nourrit de la substance de ceux qu'il côtoie. Et c'est seulement ainsi qu'il y voit clair. Le secret de sa « méthode ».

 

« Le regard de Maigret rencontra celui du gamin. Ce fut l'affaire de quelques secondes. N'empêche qu'ils comprirent l'un et l'autre qu'ils étaient amis » (L'Affaire Saint-Fiacre).

Tandis que l'enfant de chœur se faisait traiter par sa mère de gibier de potence pour avoir dérobé le livre de messe de la comtesse de Saint Fiacre, Maigret se souvenait qu'à cet âge il aurait aimé, lui aussi, posséder un beau missel doré, avec des lettrines rouges au début de chaque verset. Et ce souvenir a mis dans le regard du commissaire une expression de douceur et de complicité qui n'a pas échappé à l'enfant : derrière le policier, il a trouvé un ami. Situation révélatrice de toute la personnalité de Maigret : son aptitude à comprendre l'autre jusqu'à à assumer son comportement et communiquer en silence avec lui, au-delà du langage, des gestes et des mots. Ce que Simenon identifie à l'instinct et que Bergson appellerait faculté de sympathie ; qui explique les réussites de ce policier pas comme les autres et domine ce qu'il se refuse à appeler sa méthode. Il préfère le mot d'approche : jusque dans la terminologie, il écarte la rigidité de la règle au profit du contact humain. Non qu'il puisse dédaigner tout l'arsenal technique que le criminaliste met à la disposition du policier moderne, utile dans la recherche des professionnels du crime, qu'on arrête sans scrupule ni remords et que Maigret aimerait bien avoir pour seul adversaire. Dans ses Mémoires, il prête à Simenon ces phrases qu'il pourrait dire lui-même : « Les professionnels ne m'intéressent pas. Leur psychologie ne pose aucun problème ; ce sont des gens qui font leur métier, un point c'est tout.

— Qu'est-ce qui vous intéresse ?

— Les autres. Ceux qui sont faits comme vous et moi et qui finissent, un beau jour, par tuer sans y être préparés.

— Il y en a très peu (...) en dehors des crimes passionnels.

— Les crimes passionnels ne sont pas intéressants non plus. »

Il n'est pas vraiment sincère lorsqu'il soupire : « Avec les braves gens on a toujours des ennuis. » Avec ces criminels imprévisibles et accidentels, les empreintes digitales et les cendres de cigarette ne servent à rien. De toute façon, dans ce cas, même les indices matériels ne suffisent pas à emporter la conviction de Maigret :

« — En tant que fonctionnaire de la police, je suis tenu de tirer les conclusions logiques des preuves matérielles.

— Et en tant qu'homme ?

— J'attends les preuves morales. » (la Tête d'un homme.)

Celles-ci, il faut les chercher dans l'entourage du mort, dans son environnement matériel, dans son passé, pas dans un cendrier : « Tant que je n'aurai pas une idée exacte de l'homme qu'il était ces dernières années, je n'aurai aucune chance de mettre la main sur son meurtrier » (Maigret et l'homme du banc). Cette connaissance de la victime ne peut s'acquérir qu'en s'imprégnant de son atmosphère. Et Maigret de visiter des lieux sans le moindre rapport avec ceux du crime. Louis Thouret, magasinier dans une fabrique d'accessoires pour carnavals et fêtes, a été assassiné dans une impasse des grands boulevards. Et le commissaire, sous prétexte d'annoncer son décès à ses proches, se rend lui-même à son domicile, 27, rue des Peupliers à Juvisy. Il y trouve un modeste pavillon acquis à force de privations, une épouse méfiante et possessive, une fille impatiente et frustrée, des beaux-frères méprisants : une famille étouffante. Il pousse la curiosité, ou le scrupule, jusqu'à assister à l'enterrement du magasinier qu'il n'a jamais rencontré, mais qui, bientôt, lui semble un familier de toujours. Aussi se conduit-il comme un de ses proches : « Il fit ce qu'il devait faire, trempa un brin de buis dans l'eau bénite, se signa, remua un moment les lèvres et se signa à nouveau. » (Maigret et l'homme du banc.)


Simenon et quelques interprètes de Maigret inaugurant la statue de l'inspecteur à Dferzijl [sic] en Hollande.

Les curiosités gratuites du commissaire s'avèrent en définitive payantes. Allant visiter la fabrique d'accessoires de cotillons, il découvre qu'elle est fermée depuis trois ans alors que Louis Thouret déclarait s'y rendre chaque matin. Interrogeant l'ouvrier, le comptable et l'ancienne dactylo, il apprend qu'ils ont vu le magasinier porter des souliers fantaisie, couleur caca d'oie, alors qu'il partait de chez lui toujours chaussé de noir. « Aux yeux de Maigret, c'était un signe ; d'abord, un signe d'affranchissement, il l'aurait juré, car, pendant tout le temps qu'il avait les fameux souliers aux pieds, il devait se considérer comme un homme libre. »

Ici encore, opère la faculté de sympathie : « Est-ce que ces souliers jaunes étaient pour quelque chose dans l'intérêt que Maigret portait au bonhomme? Il ne se l'avouait pas. Lui aussi, pendant des années, avait rêvé de porter des souliers caca d'oie. » (Maigret et l'homme du banc.)

Pas de méthode préconçue : il faut flairer l'odeur de l'appartement de la victime et du suspect, le connaître mieux en ouvrant des tiroirs au hasard, en faisant l'inventaire du frigidaire, en brassant les vieilles photographies, en regardant celles qui sont accrochées sur les murs ou posées sur les meubles.

C'est l'absence totale de photographies dans l'appartement des Cloaguen qui met le commissaire sur la voie (Signé Picpus.) Dans l'appartement de Vichy où a été étranglée la vieille demoiselle en rose, c'est au contraire la profusion des photos qui représentent toutes la victime seule. Avec chaque fois un regard comme satisfait. Sauf sur une, où il contient une certaine tendresse. Maigret est sûr que s'il connaissait celui qui a pris cette photo, il tiendrait du coup l'assassin. (Maigret à Vichy.)

Avec son souci de s'identifier à la victime ou à ses proches, Maigret se trouve, à chaque enquête, dans la position d'un acteur condamné à composer sans cesse de nouveaux rôles à partir d'un mince canevas. Un policier, confie-t-il à sa femme, « aurait besoin de vivre dans tous les milieux, de connaître les casinos, par exemple, les banques internationales, les Libanais marouanites et les musulmans, les bistros étrangers du Quartier Latin et de Saint-Germain, ainsi que les jeunes Colombiens. Et je ne parle pas de la langue néerlandaise ni des concours de beauté. » (Maigret et l'affaire Nahour). Besogne harassante mais dont le commissaire ne se dispenserait pour rien au monde : « On peut confier à un inspecteur une tâche précise. Mais comment lui dire que lui donner l'ordre d'aller là-bas, de renifler comme un chien qui fouille les poubelles et de dénicher coûte que coûte l'or, ou plutôt le secret que... .» (Signé Picpus).

A Paris même, il a de plus en plus de difficultés pour se plonger dans l'atmosphère du coupable ou de la victime « En principe un commissaire de la P.J. ne court pas les rues et les bistros à la recherche d'un assassin. C'est un monsieur important qui passe la plupart de son temps dans son bureau, dirige, tel, dans son Q.G., un général, une petite armée de brigadiers, d'inspecteurs et de techniciens.

« Maigret n'avait jamais pu s'y résoudre ; comme un chien de chasse, il avait besoin de fureter en personne, de gratter, de renifler les odeurs » (Mon ami Maigret). Cette obstination irrite les juges d'instruction qui trouvent ces méthodes vieillottes, lentes, inutiles. Un jour, l'un d'eux l'évincera brutalement d'une enquête pour la confier à l'un de ses subordonnés. Et c'est avec la complicité de celui-ci que Maigret la poursuivra clandestinement, et découvrira, selon son approche habituelle, l'assassin de Honoré Cuendet, le cambrioleur solitaire. En se mettant dans sa peau, en mangeant dans le même petit restaurant que lui, en habitant la chambre d'hôtel qu'il occupait la veille de sa mort et dont il avait fait non pas un refuge, mais un observatoire. (Maigret et le voleur paresseux).

Qu'il se confine dans sa dignité de commissaire divisionnaire, alors l'enquête piétine ou s'égare. Et s'il tente de la reprendre en main, il soupire, comme Sherlock Holmes, contre la harde de buffles qui a piétiné le terrain.

On s'étonne aussi de voir le commissaire se déranger pour interroger les témoins, au lieu de les convoquer au quai des Orfèvres. Ainsi, il les remet à leur place, dans le puzzle psychologique que la victime a brouillé, les approche dans leur propre atmosphère, s'épargne la timidité, la méfiance, l'hostilité même que suscite un interrogatoire officiel. Pour entendre Mlle Berthe, la demisœur de Mascouvin, le malhonnête homme scrupuleux, il l'invite à déjeuner au restaurant, insiste pour visiter son petit appartement et la raccompagne en taxi jusqu'à l'agence de tourisme où elle travaille. Mais prend soin de faire arrêter la voiture au coin de la rue pour ne pas la compromettre (Signé Picpus).

Lorsqu'il vient interroger la femme Steuvels, le relieur, il a beaucoup plus l'air d'un « gros monsieur qui cherche à comprendre » que d'un policier venant inspecter le sous-sol où on a brûlé un cadavre (L'ami de Mme Maigret). A chacun de ces interrogatoires officieux, il se présente toujours le chapeau à la main, attentif à l'opportunité d'un geste aimable. Il caresse un chat au passage. Qui lui saura gré d'avoir donné de l'eau fraîche au canari abandonné dans la chambre de M. Louis après son assassinat ? Evincé de l'enquête sur le meurtre de Cuendet, le cambrioleur solitaire, Maigret laissera l'amie de celui-ci mettre à l'abri le magot qu'il a payé de sa vie. Maigret n'a pas voulu décevoir la vieille maman Cuendet qui, apprenant la mort de son fils, s'est écriée : « C'est un bon fils, il ne me laissera pas sans ressources. » Après l'avoir arrêté plusieurs fois, le commissaire s'était pris de sympathie pour ce voleur autodidacte qui opérait seulement dans les appartements occupés, emportant avec les bijoux un peu de l'intimité de leurs propriétaires. Et il n'a pas aimé la façon dont Cuendet a été abattu par les grands bourgeois qu'il cambriolait, et qui voulaient éviter un scandale mondain : « La mort de Cuendet le rendait mélancolique et chagrin. Il en voulait personnellement à ses assassins, comme si le Vaudois eût été un ami, un camarade, en tout cas une vieille relation. » Il leur en voulait aussi de l'avoir défiguré et de l'avoir jeté comme une bête morte, dans une allée du bois de Boulogne, sur la terre gelée où le corps avait dû rebondir. (Maigret et le voleur paresseux.)

Avec les grands bourgeois, une certaine catégorie de petits bourgeois est exclue de sa sympathie. Il préfère la réserver à des coupables, qui d'ailleurs la lui rendent bien. Ainsi Meurant, l'encadreur taciturne, incarcéré pour meurtre, écrit-il de sa cellule à Maigret pour le prier de veiller sur sa femme (Maigret aux assises). C'est au contraire Maigret qui écrivit à Marcellin Pacaud, voleur et souteneur, pour lui dire qu'il avait arraché sa femme au trottoir et l'avait fait admettre dans un sanatorium. Ce Pacaud vouera au commissaire une éternelle reconnaissance qu'il paiera de la mort pour s'être imprudemment vanté d'être son ami (Mon ami Maigret).

Voleurs, souteneurs, prostituées, escrocs, Maigret les considère comme les victimes d'une société qui ne leur a pas donné de chances au départ et ne les a pas aidés à s'adapter après. Indulgence, compréhension plutôt qu'il étend parfois jusqu'aux assassins. Si certains coupables sont en fait des victimes, il est des victimes qui sont en fait des coupables. Apprenant à Mme Maigret l'arrestation de l'assassin de la femme en rose de Vichy, il dit simplement . « J'espère qu'il sera acquitté. »

Comme s'il voulait la persuader qu'il croit à la justice ! Rien de plus pénible pourtant, et de plus décourageant, que le témoignage qu'il doit apporter aux assises. Tout lui semble faussé dès le début de l'audience : « Des êtres humains se voyaient soudain résumés, si l'on peut dire, en quelques phrases, en quelques sentences. » Lui-même se sent impuissant à donner de la réalité autre chose qu'un « reflet schématique », incapable de faire « sentir le poids des choses, leur densité, leur frémissement, leur odeur ». Des érudits passent une vie entière à étudier un personnage du passé sur qui il existe déjà de nombreux témoignages ; un commissaire de police ne dispose que de quelques semaines pour cerner la personnalité d'un homme jusque là inconnu. Au président et aux jurés, il ne reste plus — Maigret le déplore — que quelques heures pour décider de la vie ou de la mort d'un homme. Un homme qu'ils viennent de découvrir à travers les pages d'un dossier. Comment pourraient-ils le comprendre ?

D'ailleurs, dit Malraux : « Juger, c'est de toute évidence ne pas comprendre. Car si on comprenait, on ne pourrait plus juger. »

Francis Lacassin


Invitation pour « Le bal anthropométrique » donné par Simenon pour le lancement chez Fayard de la série « Maigret » en février 1931.


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