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Ciné-Revue   (N°21)
24 mai 1957, p 33

 

Un article exclusif de

Georges Simenon

English translation

"Le vrai Maigret sera mon vieil ami Gabin..."


On ne présente pas Georges Simenon. Tout le monde a lu nombre de ses romans. Il est l'auteur le plus fécond du monde, le plus traduit et le plus lu. Celui aussi dont le plus grand nombre de livres ont été adaptés au cinéma, parce que, de tous les romanciers, nul n'a comme lui le pouvoir de créer un climat. C'est pour toutes ces raisons que l'on peut parler en littérature du « phénomène Simenon ». Les quelques notes qu'il a jetées ci-dessous sur papier à l'intention des lecteurs de « Ciné-Revue » éclaireront sa personnalité dont le meilleur caractère est peut-être cette bonne humeur, ce « savoir-vivre » (dans le sens de : savoir accepter la vie) qu'il doit, si on l'en croit, à sa ville natale.

 

Je préfère écrire plutôt que parler car je me rends compte que j'ai la voix un peu claironnante. Je m'en suis aperçu en constatant que mes enfants avaient la même voix que moi. J'ai compris quel supplice les gens pouvaient endurer à m'entendre, parce que mes enfants m'écorchent les oreilles. Et ils ont, tout le monde l'assure, le même son de voix que moi...

UN SEUL DE MES DEUX FILS ME LIT

Des enfants, je n'en ai malheureusement que trois. J'aurais voulu en avoir douze. L'ainé a dix-huit ans. Il va préparer son bac; je ne sais s'il le passera; ce qui l'intéresse, ce sont les recherches biologiques et les sciences naturelles. Il est surtout passionné par les serpents. La littérature ne l'attire pas du tout, mais pas du tout. Il ne lit pas du tout. Il est impossible de le faire lire. Il n'a jamais lu un seul de mes romans ni une seule ligne de moi. Cela ne l'intéresse pas. Chaque année, pour son Noël, il demandait des serpents. Comme nous vivions aux Etats-Unis, nous envoyions un télégramme soit en Afrique du Sud, soit à Miami, partout où on trouve des serpents plus ou moins rares. Il avait tout un zoo qui compta jusqu'à quatre-vingts serpents et une centaine de tortues de toutes races.

Je me suis demandé pourquoi il n'avait lu aucun de mes romans. Des psychologues professionnels m'ont affirmé que c'était par crainte d'être déçu. Il est vrai qu'il a beaucoup d'amour pour moi; nous sommes vraiment deux grands amis, lui et moi. J'ai l'impression que s'il devait se dire qu'il n'aime pas ce que j'écris, il se sentirait terriblement gêné vis-à-vis de moi. Et cela pourrait très bien arriver. L'optique varie tellement d'une génération à l'autre.

Tous ses amis me lisent. Ils viennent chercher mes livres chez moi. Mais lui ne m'en demande jamais. Mon second fils, qui a huit ans, est tout différent. Il ne se contente pas de dévorer mes livres, mais, quand il trouve un manuscrit sur une table, il s'en empare et il se plonge dans sa lecture. Je lui demande toujours ce qu'il en pense. Quant à ma dernière, elle a quatre ans; elle ne lit pas encore.

POUR BIEN DECRIRE UN VERRE DE BIERE, IL FAUT EN BAVER

Maintenant, j'habite en France. Des amis m'ont demandé comment il se faisait que c'était des Etats-Unis que j'avais le mieux décrit Paris. Il faut absolument du recul pour écrire, et même un très long recul. Presque tous les romans que j'ai écrits en Amérique se passaient à Paris, en tout cas en France. Au fond, la raison en est simple. Faites-en l'expérience vous-même. Allez aux Champs-Elysées; regardez autour de vous et essayez de décrire les Champs-Elysées. Je vous en défie. Les détails que vous avez sous les yeux ne sont pas des détails frappants; ils forment une masse incohérente. Les vrais détails frappants, on ne les trouve qu'après avoir oublié tous les autres, dans la mémoire que l'on garde des impressions. Pour cela il faut être loin.

Vous vous trouvez en Afrique Equatoriale ou en Amérique du Sud et vous pensez à la terrasse du « Fouquet's » ou à un endroit du même genre. Vous y pensez avec nostalgie et les mots « verre de bière » prennent pour vous une valeur que vous ne pouvez imaginer, parce qu'il est presque impossible de trouver un verre de bière à Libreville ou à Port-Gentil. Vous allez dès lors décrire ce verre de bière de manière à donner l'eau à la bouche aux gens, puisque vous avez vous-même l'eau à la bouche en y pensant.

LES PARFUMS EVEILLENT LE MIEUX LA MEMOIRE

Je crois que, dans cette question d'ambiance, une chose prime toutes les autres : les odeurs. Je suis très sensible aux odeurs et je pars presque toujours sur une odeur quand je dois écrire un roman. Je me dis, par exemple : je dois commencer un roman dans deux jours. Je liquide autour de moi tout ce qui pourrait interrompre mon travail pendant toute la durée de mon roman. Ma femme me rappelle d'importants rendez-vous. Je lui réponds : « Non, rien à faire. A partir d'après demain, j'entre en loge. » Puis je vais me promener, parfois pendant une heure, parfois pendant cinq heures. Je marche dans la campagne et, tout à coup, une odeur me frappe; je passe près d'un buisson de mûres si c'est l'été, près d'un bouquet de lilas si c'est le printemps et soudain, une odeur me rappelle un souvenir qui a peut-être vingt ans, parfois plus, parfois un souvenir d'enfance. Et ce souvenir amène des images; ces images amènent des gens; je revois le village ou la ville où j'ai respiré cette même odeur de lilas ou de mûres ou de n'importe quoi; il suffit d'y placer les personnages et, quand on a les personnages, il faut savoir quel est le déclic qui les poussera au bout d'eux-mêmes.

NOUS AVONS EN NOUS TOUTES LES PASSIONS DU MONDE

Ce n'est pas moi qui ai inventé cette définition du roman, je m'empresse de le dire. Lorsqu'on demandait à Balzac ce qu'était un personnage de roman, il répondait : « C'est n'importe qui dans la vie, mais poussé jusqu'au bout de lui-même. » Nous avons en nous toutes les passions du monde, tous les instincts, toutes les possibilités. Pour différentes raisons – d'éducation, de faiblesse, de peur du gendarme, etc. – nous n'osons leur donner libre cours. Mais qu'arrive un événement qui nous oblige à aller jusqu'au bout de nous-mêmes et nous allons pouvoir devenir ou des héros ou des canailles. Il suffit alors de prendre des personnages que l'on sent bien, de se mettre dans leur peau et de les jeter au milieu de certaines situations, un deuil dans la famille, un héritage, un accident, n'importe quel événement qui tout d'un coup, bouleverse leur vie.

J'ai dû écrire entre cent soixante-cinq et cent soixante-huit de ces romans. Je ne sais pas exactement. C'est ma femme qui tient toute cette comptabilité à jour et en général répond aux journalistes. Je vais d'ailleurs vous faire un aveu : en principe, c'est ma femme qui donne les interviews de moi. Elle connaît beaucoup mieux que moi toutes mes affaires, puisque c'est elle qui s'en occupe; elle s'occupe rigoureusement de tout, qu'il s'agisse de littérature ou de cinéma. Je n'ai pas de secrétaire, mais ma femme en a une. Je ne réponds jamais au téléphone; c'est ma femme qui s'en charge; c'est elle qui prend tous les rendez-vous, elle qui s'occupe de tout...

LE VRAI MAIGRET : MON VIEIL AMI GABIN

A ce jour, quarante-huit films ont été inspirés de mes romans. Il faut y ajouter les sept de cette année; cela donne cinquante-cinq. (J'espère que ma femme ne rectifiera pas.) Parmi les prochains, il faut compter « En cas de malheur » avec Jean Gabin et Brigitte Bardot et « Strip-Tease » que Clouzot va réaliser. Ici, il ne s'agit pas d'un film tiré d'un de mes romans; j'ai écrit un scénario original pour Clouzot. Je n'en tirerai pas de roman après, parce que c'est impossible : on pense scénario ou on pense roman. Je suis incapable d'écrire sur commande; il faut absolument que je sente un sujet et je n'imagine même pas de pouvoir reprendre sous une autre forme un sujet que j'ai déjà traité.

Une chose me passionne en ce moment : mon vieil ami Jean Gabin qui a tourné quelques-uns de « mes » films, des films dans lesquels je ne suis pour rien (ils ont simplement été tirés de mes romans), mon vieil ami Gabin va interpréter le personnage de Maigret. Il a signé pour trois films de Maigret : deux seront tournés cette année, dont un dès le mois prochain; ce sera son huitième « Simenon ». Je crois que Jean Gabin sera le plus proche de Maigret, de l'idée que le public se fait de Maigret et, en tout cas, de l'idée que je m'en fais moi-même.

LE MEILLEUR LEGS DE MA JEUNESSE : LA BONNE HUMEUR LIEGEOISE

Je vis en France, mais j'ai gardé une fidélité profonde à la Belgique. Je suis né au coeur de Liège, dans un quartier qui s'appelle Outre-Meuse. J'ai gardé une grande tendresse pour ma ville natale. Celui de mes livres que je préfère s'appelle « Pédigrée »; c'est une sorte de chanson de geste des petites gens de Liège, qui sont surtout des artisans. Ce sont les gens de métiers qu'ils font le mieux qu'ils peuvent. A Liège, il y a encore beaucoup d'ouvriers en chambre.

C'est parce que je me sens toujours Liégeois que j'ai conservé pour la fin cette histoire liégeoise. C'est le soir dans une petite rue noire; il n'y a qu'une fenêtre éclairée, celle d'un petit café comme on en trouve beaucoup à Liège, avec des rideaux crème qui laissent filtrer la lumière. A un moment donné, la porte s'ouvre; on voit deux hommes qui en balancent un troisième au milieu de la rue. On lui jette son chapeau, sa canne et la porte se referme violemment. Au milieu de la rue, dans une flaque d'eau, l'homme se relève péniblement. Il ramasse sa canne, prend son chapeau, marche en titubant vers la porte qui s'est refermée, il la pousse et il dit : « A samedi, les amis ! » Cela donne assez bien, je crois, une idée de la bonhomie et de la bonne humeur liégeoises. Celle qui fait que je me sens toujours Liégeois où que je me trouve...


[Georges Simenon
Cannes 1957]


M. et Mme Simenon et les deux plus jeunes de leurs trois enfants.


Quelques-uns des 55 films au « Climat Simenon »


« La Neige était sale »,
avec Daniel Gélin et Vera Norman.

« La Marie du Port »,
avec Jean Gabin et Nicole Courcel.

« Panique »,
avec Michel Simon et Viviane Romance.

« L'Homme de la Tour Eiffel »,
avec Franchot Tone et Charles Laughton.

« Le Voyageur de la Toussaint »,
avec Jules Berry et Jean Desailly.

« L'Homme qui regardai passer les Trains »,
avec Claude Rains et Maria Toren.

« Le Fruit Défendu »,
avec Fernandel et Françoise Arnoul.

« Le Fond de la Bouteille »,
avec Van Johnson et Joseph Cotton.


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