"COUP DE LUNE" (1933)

écrit à Marsilly (France)

Lorsqu'un jeune homme qui n'avait jamais quitté son terroir rochelais se trouve largué à Libreville, tout prend un relief inédit - et le bar d'Adèle devient un havre équivoque, et le corps d'Adèle une douloureuse obsession. Il la suivra jusque dans la forêt équatoriale, dans un état d'hébétude moite, mais comme il n'est pas de la race des broussards, il sombrera et un paquebot le rapatriera.

« Ce dépaysement, il l'avait cherché dans le pittoresque; dans le panache des cocotiers, la chanson des mots indigènes, le grouillement de corps noirs.
Or, c'était autre chose : la claire et désespérante notion du sens de ces mots :
"Pour quitter la terre d'Afrique, il faut un bateau. Il en passe un tous les mois et il met trois semaines à gagner la France !" ».

« Quelques pirogues étaient immobiles dans le courant. Au passage, on devinait les nègres, plus immobiles encore, qui pêchaient. C'était d'un calme irréel, exaltant. On avait envie de chanter quelque chose de lent et de puissant comme un hymne religieux qui dominerait le bruit de la scierie et le ronron de la pinasse, »

« Au pied des arbres hauts de cinquante mètres, dans cette forêt dont nul ne connaissait les limites, il n'y avait sur les nattes que quelques poignées de manioc, quelques bananes, quatre ou cinq petits poissons fumés. Les vieilles femmes étaient nues. Deux d'entre elles fumaient la pipe. La troisième allaitait un gamin de deux ans qui, de temps en temps, se tournait avec curiosité vers les Blancs. »