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Visite au bureau de Maigret

par Murielle Wenger

[English translation]

J'aimerais vous emmener aujourd'hui à la rencontre de notre commissaire dans un de ses lieux essentiels: celui de son bureau. Second pôle de son activité (voir le MoM de novembre 07), son bureau joue un rôle important au cours de ses enquêtes: c'est à la fois un lieu de travail, où il réunit les éléments d'une enquête (lecture de dossiers, téléphones et centralisation des informations), un lieu de réunion où il retrouve ses fidèles collaborateurs, et un "confessionnal" où il pousse ses "clients" à l'aveu final. Rappelons aussi que c'est le premier lieu décrit chronologiquement dans le corpus, puisque c'est là que s'ouvre le roman "Pietr-le-Letton".

Pour cette visite, je suivrai un parcours jalonné par le texte de Simenon (noté ici POL), intitulé "Police judiciaire", écrit en 1933 à la suite de sa visite au Quai, lorsqu'il fut invité par Xavier Guichard. Ce texte a été édité par Omnibus dans le volume "Mes apprentissages".

  1. 36, Quai des Orfèvres

    "<Police judiciaire>, redit-on encore dans tous les romans policiers. Or, j'ai pu me rendre compte que le public, ou bien n'a aucune idée de cette fameuse police judiciaire, ou bien en a une idée fausse. Voulez-vous que nous y allions ensemble en flânant ? La P.J. (car c'est ainsi qu'on l'appelle familièrement) se trouve au quai des Orfèvres, encastrée dans l'immense bloc du Palais de Justice. La Seine coule sous les fenêtres. Il y a un bateau-lavoir et on aperçoit les arches du Pont-Neuf, voire, en se penchant, la statue du Vert Galant. [...]

    Entrons dans la grande cour pavée. [...] Les murs sont sombres, c'est vrai, et il n'y pas de rideaux aux fenêtres. [...] Il y fait frais, malgré le soleil. [...] engageons-nous dans le grand escalier à rampe de fer qui conduit au premier étage, où sont les principaux bureaux de la P.J."(POL)

    1. "je décidai que ma vraie vie ne commencerait que le jour où j'entrerais [...], par le grand escalier, dans la maison du quai des Orfèvres" (MEM)

      "Il s'engouffra sous la voûte de la P.J. où régnait un courant d'air, fonça vers l'escalier et alors, tout de suite, en retrouvant l'odeur comme "sui generis" de la maison, la lumière glauque des lampes encore allumées, il fut triste à l'idée que, dans si peu de temps, il ne viendrait plus ici chaque matin." (TEM)

      A la suite de Simenon, voici Maigret qui arrive au Quai: il salue le planton d'un geste de la main (VIE), franchit le porche "glacial" (CEC), "toujours obscur" (MAJ), surmonté d'une "voûte de pierre où il faisait toujours plus froid qu'ailleurs" (VOY), traverse la cour "glaciale" (LET) et va s'engager dans l'escalier.

      Celui-ci tient une place non négligeable dans le corpus des Maigret. Le commissaire l'aura monté et descendu à d'innombrables reprises au cours de ses enquêtes, et Simenon décrit presque à chaque fois l'aspect de cet escalier: d'abord, Maigret a une façon bien à lui de prendre cet escalier: le plus souvent, il le gravit lentement (OMB; LOG, ECH, DEF), lourdement (SIG), à pas lents (GRA, FAN), de son pas lourd (FEL), à la fois parce qu'il sait qu'il va au-devant des difficultés d'une enquête (voir MME: "Maigret avait une façon à lui de monter les deux étages du Quai des Orfèvres, l'air encore assez indifférent au début, dans le bas de la cage d'escalier, là où la lumière du dehors arrivait presque pure, puis plus préoccupé à mesure qu'il pénétrait dans la grisaille du vieil immeuble, comme si les soucis du bureau l'imprégnaient à mesure qu'il s'en approchait."), et à la fois parce que cette "ascension" vers son bureau est comme le début d'une cérémonie au rituel quasi immuable: après l'escalier, ce sera la longée des couloirs, le salut au vieil huissier, le coup d'œil traditionnel dans le bureau des inspecteurs, et enfin l'entrée dans son bureau, avec de nouveaux gestes rituels: voir plus bas chacun de ces éléments.

      Plus prosaïquement, la montée de cet escalier est aussi lente pour Maigret parce qu'il accuse un certain poids, pas uniquement moral ! Et c'est pourquoi il gravit "en soufflant" (pip) l'escalier, au sommet duquel il arrive "toujours un peu essoufflé" (ECO), et il finit par en avoir assez de cette ascension, s'il faut en croire sa dernière enquête (suivant la chronologie de l'écriture): "On a modernisé les locaux, grommela Maigret essoufflé, mais on n'a pas eu l'idée d'installer un ascenseur."(CHA) Un ascenseur ?! Quelle horreur! Mais qu'adviendrait-il alors de la poésie de l'escalier, "avec des rayons obliques de soleil comme dans les églises" (MEM)...

      A quoi ressemble cet escalier ? Il est grand (MEM; LOG, BAN, ECO; ECH, AMU, VOY, SCR, ASS, VIE, CLO, FAN, DEF, VOL, IND, CHA), vaste (MAJ, CEC); large (FEL, CLI, PAT, ENF, FOL), grisâtre (BAN, VOY, ASS, CLI, ENF ), terne (MAI, MOR) , mais surtout poussiéreux (OMB, CEC, SIG, FEL, pip, MEM, MEU, ECO, MIN, CLO, COL, DEF, VOL), d'une poussière très particulière, qui est " comme un brouillard de poussière dans le soleil" (GRA). L'escalier est aussi mal éclairé (CEC; REV, VOY, CLI), avec une méchante ampoule de loin en loin (MAJ). Et si l'escalier parvient "même en été, par le matin le plus guilleret, à être triste et glauque" (ASS), que dire de son état durant l'automne et l'hiver...: "le vent qui s'engouffrait" (LET), "l'hiver, règnent toujours de si mortels courant d'air" (FEL), "luisaient des traînées de mouillé" (CEC), "des traces de pieds mouillés marbraient les marches" (BAN), "un courant d'air humide le parcourait et les traces de semelles mouillées, sur les marches, ne séchaient pas" (ASS).

      Dans cet escalier, Maigret a des gestes – et des habitudes – immuables: celle d'en renifler "avec plaisir l'odeur familière" (MEU), celle de "plonger le regard dans la cage d'escalier derrière lui" (FEL) et celle de jeter un coup d'œil machinal dans la salle d'attente vitrée aux fauteuils de velours verts. Mais pour aujourd'hui, laissons la salle d'attente de côté (nous l'avons déjà visitée dans le MoM de septembre 07), et suivons Maigret dans le couloir...

    2. "l'immense corridor aux portes multiples..." (MAJ)

      "engageons-nous dans le grand escalier à rampe de fer qui conduit au premier étage, où sont les principaux bureaux de la P.J Il y a ici un va-et-vient perpétuel. Ce sont surtout des inspecteurs qui entrent et qui sortent, se rencontrent, se serrent la main. [...] Premier étage. Un corridor immense avec des portes des deux côtés. Il ne fait pas très clair. [...] Tournons à droite. Voilà la grande antichambre carrée. Avec sa banquette de velours rouge et l'huissier dans une cage vitrée. Autour, chaque porte est ornée d'un nom de commissaire. Neuf heures du matin. Ils viennent d'arriver, de dépouiller leur courrier. Dans les autres bureaux, les inspecteurs n'ont pas même pas enlevé leur pardessus, ni leur chapeau. Ils attendent en bavardant. Une sonnerie. C'est le rapport. Et voilà les commissaires qui entrent dans le bureau du parton, le directeur de la PJ." (POL)

      Après avoir poussé la porte vitrée (SCR, VOY), on découvre un couloir vaste (MAI; bea, CEC, SIG; FEL, PIC, VOY, SCR, VIE, NAH) et long (LET, MAI, pip, eto, TRO, TEN, ECH, ASS, VOL, ENF, FOL, IND). Pour le reste, il est aussi poussiéreux, aussi humide, et aussi mal éclairé que l'escalier, et Simenon utilise un peu les mêmes termes pour les décrire:

      "une seule lampe était allumée dans le couloir" (MAJ)

      "une seule lampe sert de veilleuse" (SIG)

      "comme dans tous les locaux de la Police judiciaire, la lumière était chichement distribuée" (bea)

      "la longue perspective poussiéreuse [du couloir]" (PIC)

      "Il y avait [...] dans les couloirs de la PJ [...] le même air humide et froid" (BAN)

      "ce couloir-là, le plus grisâtre, le plus terne de la terre, était aujourd'hui touché par le soleil, tout au moins sous la forme d'une sorte de poussière lumineuse." (COR)

      "Dans le vaste couloir de la PJ régnaient les habituels courants d'air" (NAH)

      Le couloir est aussi animé la journée...:

      "Dès le premier palier, on percevait, venant du premier étage, une légère rumeur, puis on entendait des voix, des allées et venues indiquant que la presse, alertée, était là, avec des photographes" (ASS)

      "cinquante inspecteurs formaient des groupes, discutaient à voix haute, se transmettaient des renseignements et des fiches. Parfois la porte d'un bureau s'ouvrait. On criait un nom, et l'interpellé allait aux ordres" (MAI)

      "Et on entendait les inspecteurs aller et venir [...], les portes claquer, les téléphones fonctionner dans tous les bureaux"; "Les couloirs s'animaient. Des inspecteurs s'interpellaient. Les portes s'ouvraient et se refermaient. Des gens prenaient place dans l'aquarium et l'huissier venait les appeler les uns après les autres."; "On entendait les portes s'ouvrir et se fermer, des pas dans le couloir, des sonneries de téléphone, un cliquetis continu de machines à écrire." (CEC)

      "Il règne au Quai une fièvre qu'il connaît bien, on interroge dans tous les coins" (FEL)

      "les bureaux dont les portes claquaient sans cesse au passage des inspecteurs et où tous les téléphones fonctionnaient en même temps" (MME)

      "[on voit] dans le couloir aux portes multiples, les inspecteurs aller et venir, des dossiers à la main, entrer les uns chez les autres, partir en mission ou en revenir. Parfois ils s'arrêtaient pour échanger quelques mots sur une affaire en cours, et il arrivait que l'un d'eux ramène un prisonnier menottes aux poignets, ou pousse devant lui une femme en larmes." (BAN)

      "des téléphones sonnaient un peu partout dans les bureaux, journalistes et photographes s'impatientaient, Maigret allait et venait dans les locaux de la PJ" (CON)

      qu'il est calme et désert...

      - pendant la pause de la mi-journée:

      "De midi à deux heures, en effet, la plupart des bureaux sont vides, il y a moins d'allées et venues, les coups de téléphone se raréfient. On a l'impression, comme la nuit, de posséder les locaux pour soi seul." (BAN)

      "Entre midi et deux heures, les bureaux du Quai des Orfèvres étaient calmes, presque déserts."; "On n'entendait aucun bruit dans les bureaux, sinon quelque part le tac-tac d'une machine à écrire." (TRO)

      - en fin de journée:

      "Le couloir de la Police judiciaire était vide, une longue perspective à la fois grise et ensoleillée" (pip)

      " Les bureaux commençaient à se vider et le grand couloir toujours poussiéreux était désert" (LOG)

      -la nuit:

      "Les locaux de la PJ étaient à peu près déserts. [...] les couloirs bordés d'une multitude de bureaux vides." (LET)

      "La grande maison était déserte, avec ses lampes en veilleuse, ses couloirs vides" (eto)

      "Les bureaux allaient se vider. On ne garderait qu'une lampe allumée dans le vaste couloir poussiéreux, un homme de garde au standard téléphonique"(CEC)

      "Il était un peu moins de minuit. L'immense couloir de la PJ était vide, mal éclairé, envahi, eût-on dit, par un brouillard poussiéreux." (MAJ)

      "Etait-il possible d'être davantage chez lui dans les vastes locaux de la Police judiciaire, qu'au beau milieu de la nuit ?"; "il ouvrait la porte de son bureau et contemplait la longue perspective du couloir, où il n'y avait que deux lampes en veilleuse"; " la nuit se traîna ainsi, dans l'intimité chaude de ces vastes locaux que l'obscurité semblait rétrécir et où il n'étaient que cinq à travailler ou à errer" (mal)

      "La grande maison, quai des Orfèvres, était presque vide, avec l'équipe des balayeurs dans les couloirs et dans les escaliers encore imprégnés de l'humidité de l'hiver" (MOR)

      "le vaste couloir sur lequel donnaient les portes des divers services était vide, avec seulement deux des lampes allumées" (VOY)

      - le samedi après-midi:

      "la plupart des bureaux étaient vides et il n'y avait aucune animation dans le vaste couloir" (BRA)

      - le dimanche:

      "les larges couloirs de la PJ avec les portes ouvertes sur des bureaux inoccupés. [...] Peut-être aussi, parce que c'était dimanche, on laissait les portes ouvertes entre les bureaux" (MME)

      - en été:

      "Ici aussi, cela sentait les vacances, et dans les couloirs déserts, où on laissait toutes les fenêtres ouvertes, l'air avait un goût qu'il connaissait bien. Beaucoup de bureaux vides."

      - ou à Noël:

      "Les grands couloirs déserts, les portes ouvertes sur des bureaux vides" (noe)

      Maintenant que nous sommes dans ce couloir, nous pourrions pousser au hasard plusieurs portes, et nous retrouver par exemple dans le bureau du directeur de la PJ, ou dans le bureau des inspecteurs, ou encore emprunter l'escalier qui monte dans les combles et dans les laboratoires de l'Identité judiciaire. Si vous le voulez bien, nous réserverons ces visites pour un autre article, et nous allons nous rendre aujourd'hui dans le "saint des saints": dans le bureau de Maigret....

  2. "Dans le bureau qui sentait le printemps et le tabac"... (CON)

    "Mon hôte regardait mes pipes, mes cendriers, l'horloge de marbre noir sur la cheminée, la petite fontaine d'émail, derrière la porte, la serviette qui sent toujours le chien mouillé.", "Et je revois le jeune Sim entrer le matin dans mon bureau, comme s'il était devenu un de mes inspecteurs, me lancer gentiment "Ne vous dérangez pas..." et aller s'asseoir dans un coin." (MEM)

    Eh bien, faisons comme le "jeune Sim", et poussons la porte du bureau de Maigret, qui se trouve au fond du couloir (CEC), c'est la deuxième porte (bea), l'avant-dernière à gauche (MME). Tournons le bouton de porcelaine blanche (SCR).

    C'est d'abord une lumière et une odeur qui nous frappe:"De la fumée de pipe flottait dans le bureau où le soleil pénétrait de biais. L'air commençait à sentir le jambon, la bière, le café." (VIE) Il y persiste toujours une odeur de pipe froide (amo), de tabac (pip).

    Derrière la porte est planté un crochet (LET) ou une patère (CHA) où pend le veston du commissaire. Son pardessus, lui, est suspendu au portemanteau (LET). Mais le plus souvent, il range son pardessus et son chapeau dans le placard (voir plus bas). Le sol est couvert d'un tapis (pip, TEN, ENF, SCR) ou d'une moquette (DEF). Au mur, derrière le bureau, une carte de l'Europe (LET), un plan de Paris (PIC), et, dans un cadre noir et doré, une photo de l'association des secrétaires de commissariat au temps où Maigret avait vingt-quatre ans (MAJ).

    On pourrait s'attendre "à un bureau encombré de dossiers, avec deux ou trois téléphones sonnant à la fois, des inspecteurs entrant et sortant, des témoins ou des suspects affalés sur les chaises. " (SCR). Mais aujourd'hui, la matinée est calme, et nous découvrons le commissaire "bien calé devant son bureau, avec le poêle qui ronflait dans son dos, à gauche la fenêtre que la brume du matin couvrait comme d'une étamine, devant soi le dessus de cheminée Louis-Philippe, en marbre noir, les aiguilles de la pendule arrêtées depuis vingt ans sur midi" (MAJ). Voilà une très jolie description, dans laquelle sont résumés les éléments essentiels du décor dans lequel évolue Maigret. Nous allons reprendre en détail chacun de ces éléments.

    1. le bureau

      Sur le bureau, des pipes, bien sûr, et des piles de dossiers et de rapports, dans lesquels Maigret doit parfois farfouiller, car "l'ordre n'était pas la qualité dominante de Maigret" (sta). On trouve aussi un grand cendrier de verre (DEF, SCR), mais comme il est la plupart du temps plein de cendres (amo), Maigret a l'habitude de vider sa pipe dans le seau à charbon (CEC, MAJ, JEU). Toujours sur le bureau, Maigret a à portée de la main un appareil téléphonique, un bottin ou annuaire des téléphones, et un calendrier. Sur le bureau encore est posée une lampe à abat-jour vert (CEC, MOR, BAN, MIN, AMU, VOY, SCR, CLI, PAR, VIN), qui est vaste et rabat la lumière (bea), qui met des reflets étranges sur les physionomies (CEC) des "clients" assis en face du commissaire, "penché sur le rond de lumière de sa lampe qui éclairait un dossier annoté" (PAR). Les autres bureaux du Quai des Orfèvres ont des lampes pareilles (CLI), sauf dans le cabinet du juge Bréjon (CAD), qui a la chance, lui, de posséder un abat-jour côtelé, et que Maigret lui envie bien! Le plus souvent, Maigret se contente de la "lumière verdâtre" diffusée par sa lampe de bureau, et dédaigne d'allumer le plafonnier (MAJ, REV), "de sorte que des pans de la pièce restaient dans l'ombre où les visages se détachaient" (VIN), et l'ampoule électrique n'a pas d'abat-jour (TET), ce qui donne une "lumière crue, presque une lumière de clinique" (TET). Lumière verdâtre, lumière crue, comme celle d'un phare qui éclaire la nuit les fenêtres de la PJ, signal qu'un interrogatoire se déroule, une bataille entre l'homme acculé aux aveux et le commissaire qui cherche une vérité...Enfin, on envoie un homme au Dépôt, les photographes se bousculent, les journalistes se précipitent "vers le bureau de Maigret qui ressemblait à un champ de bataille. Des verres traînaient, des bouts de cigarette, des cendres, des papiers déchirés, et l'air sentait le tabac déjà refroidi." (TEN)

      Sous le bureau (TEN), Maigret a à sa disposition un timbre électrique (NUI, CEC, pip, BAN, VOY, CLI, ENF, SEU), qui lui sert à appeler soit l'huissier, soit un inspecteur.

      Enfin, le bureau comporte des tiroirs, dans lesquels Maigret conserve un inventaire plutôt hétéroclite: une dépêche et des télégrammes (LET), des documents sur un suspect (LET, TET, MAJ), une pipe froide (NUI), des cigarettes (MAJ, BAN, IND), des sachets de drogue (MAJ), un revolver (MOR, LOG, IND), des photographies des lieux du crime (ENF), la clef de la porte communicante entre la PJ et le Palais de Justice (ENF), une liste des boîtes de nuit et cabarets de Paris (CHA).

    2. la cheminée et la pendule

      En marbre noir (pip), son dessus est orné du buste de la République (eto), et surtout d'une pendule de marbre noir (MEM; LOG, REV) aux ornements de bronze (CLI), flanquée de candélabres (CLI), dont les aiguilles sont arrêtées depuis vingt ans sur midi (MAJ); Maigret a bien essayé de les régler, mais il n'y est jamais parvenu correctement (ENF): soit la pendule avance de dix minutes (SCR), soit elle retarde d'une quinzaine de minutes (CLI). Cette horloge a été fabriquée par un certain F. Ledent: on voit sa signature en belle anglaise sur le cadran blême (CLI), et il a fourni un demi-siècle ou un siècle plus tôt (CLI) un lot de ces pendules dans les administrations et les ministères (ENF, CLI), et dans tous les bureaux de la PJ (JEU, CLI). Qu'elle retarde ou qu'elle soit en avance, la pendule n'en marque pas moins le temps dans le bureau de Maigret, et c'est en s'y référant qu'il se souvient de l'heure où il a reçu un visiteur, ou répondu à un coup de téléphone plus ou moins désagréable, ou qu'il sait qu'il est l'heure de rentrer chez lui, ou d'appeler sa femme pour lui dire qu'il préfère prendre son repas à la Brasserie Dauphine...

    3. le poêle

      Malgré la cheminée (probablement d'ailleurs Maigret n'y fait-il jamais de feu et est-elle plutôt là comme un élément de décor...), Maigret a dans son bureau un poêle, sans doute l'accessoire, en-dehors de sa pipe et de son pardessus, le plus indispensable à son personnage...Rappelons-nous d'ailleurs que ce poêle "naît" en même temps que le personnage (du moins dans la version officielle...) dans le corpus:

      "Pendant le reste de la journée, j'ajoutai au personnage quelques accessoires: une pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours. Et, comme il régnait un froid humide dans ma barge abandonnée, je lui accordait, pour son bureau, un vieux poêle de fonte." (Simenon: La naissance de Maigret, avant-propos des œuvres complètes parues aux éditions Rencontre)

      Pourquoi Simenon a-t-il doté Maigret de ce poêle mythique ? La réponse donnée par Simenon n'est sans doute pas suffisante en elle-même. On peut y trouver d'autres raisons: l'une serait qu'une bonne partie des enquêtes, surtout au début du corpus, se passent en automne, et que l'auteur a voulu doter son commissaire d'un instrument qui lui permette d'apporter un peu de chaleur dans son bureau envahi par l'humidité et le froid...Une autre est probablement que Maigret n'utilise pas son poêle uniquement pour la chaleur qu'il donne, mais aussi parce qu'il aime le tisonner, soit pour se donner une contenance pendant un interrogatoire difficile, ou pour s'occuper pendant qu'il réfléchit à un cas compliqué (voir les exemples ci-dessous). Une autre raison encore est à chercher dans les souvenirs d'enfance de l'auteur: il a souvent évoqué le personnage de sa mère tisonnant un poêle. Enfin, laissons la parole à Maigret lui-même pour expliquer la présence de ce poêle dans son bureau:

      "Puis il demanda à voir mon bureau. Or, le hasard voulut qu'à cette époque des ouvriers fussent occupés à réaménager celui-ci. J'occupais provisoirement, à l'entresol, un ancien bureau du plus vieux style administratif, poussiéreux à souhait, avec des meubles en bois noir et un poêle à charbon du modèle qu'on voit encore dans certaines gares de province. C'était le bureau où j'avais fait mes débuts où j'avais travaillé pendant une quinzaine d'années comme inspecteur, et j'avoue que je gardais une certaine tendresse à ce gros poêle dont j'aimais, l'hiver, voir la fonte rougir et que j'avais pris l'habitude de charger jusqu'à la gueule. Ce n'était pas tant une manie qu'une contenance, presque une ruse. Au milieu d'un interrogatoire difficile, je me levais et commençais à tisonner longuement, puis à verser de bruyantes pelletées de charbon, l'air bonasse, cependant que mon client me suivait des yeux, dérouté. Et il est exact que, lorsque j'ai disposé enfin d'un bureau moderne, muni du chauffage central, j'ai regretté mon vieux poêle, mais sans obtenir, sans même demander – ce qui m'aurait été refusé – de l'emmener avec moi dans mes nouveaux locaux." (MEM) Notons le "démenti" de ce dernier élément, malgré les nombreux exemples dans le corpus, où Maigret est censé avoir pu conserver son poêle (voir plus bas)...

      Voir aussi dans "La première enquête de Maigret": "Il y avait surtout, debout sur une plaque de tôle, un poêle en fonte [...] avec son tuyau qui montait d'abord vers le plafond, puis se coudait, traversant tout l'espace avant d'aller se perdre dans le mur. [...] le jeune secrétaire du commissariat s'était levé pour aller tisonner le poêle, et c'était de ce poêle-là qu'il garderait la nostalgie sa vie durant, c'était le même, ou presque, qu'il retrouverait un jour au Quai des Orfèvres et que plus tard, quand on installerait le chauffage central dans les locaux de la Police judiciaire, le commissaire divisionnaire Maigret, chef de la Brigade spéciale, obtiendrait de conserver dans son bureau."

      Le poêle apparaît donc dès le tout début du corpus, puisque le roman "Pietr-le-Letton" s'ouvre sur cette phrase: "Le commissaire Maigret, de la première Brigade mobile, leva la tête, eut l'impression que le ronflement du poêle de fonte planté au milieu de son bureau et relié au plafond par un gros tuyau noir faiblissait. Il [...] se leva pesamment, régla la clé et jeta trois pelletées de charbon dans le foyer. Après quoi, debout, le dos au feu, il bourra une pipe". Premier objet mentionné chronologiquement, le poêle a dès le départ une place importante dans les enquêtes: non seulement il permet de dessiner la silhouette de Maigret dans une de ses attitudes favorites, mais encore il est un élément essentiel du décor où évolue le commissaire.

      Ce poêle tient une place très importante dans LET: Maigret passe son temps à le recharger, à en chercher la chaleur, et c'est pourquoi son bureau, dans cette enquête, évoque fortement un asile de bien-être où Maigret ne cesse de revenir après chacune de ses pérégrinations dans le froid et l'humidité de novembre. Ainsi, après que le roman se soit ouvert devant le poêle, Maigret, avant de quitter son bureau, jette "un dernier regard au poêle, qui semblait sur le point d'éclater"; il part en recommandant au garçon de bureau de ne pas oublier son feu, puis il se rend sous la verrière glacée de la Gare du Nord. Après avoir passé, au chapitre 2, par le Majestic, il retrouve son bureau au chapitre 3, et son premier geste, après avoir retiré son pardessus, est de se mettre dos au feu, laissant "la chaleur le pénétrer"; après s'être restauré de sandwiches, il va "prendre sa place favorite devant le poêle", dont le ronflement se mêle au bruit de la tempête qui agite les quais, pour couvrir le silence des réflexions du commissaire... Tout en réfléchissant, il "tisonn[e], se redress[e], le visage rouge". Puis, avant de quitter son bureau pour partir à Fécamp, il tisonne encore son poêle, "à en briser la grille". Après un intermède humide à Fécamp, le voilà de retour au bureau: "il se pench[e] sur son poêle, pestant contre Jean [le garçon de bureau], qui n'était pas parvenu à faire rougir la fonte." Allons! Il lui faut prendre la chose en main! Et il "rest[e] quelques instants debout devant son feu qui commenc[e] à ronfler, car il [a] un tour de main unique pour faire flamber les charbons les plus réfractaires." Mais le voilà qui doit déjà repartir au Majestic, après avoir lancé "au feu qui prenait si bien un regard d'envie". Dès lors, il n'aura plus le temps de s'occuper de son poêle, parce que les événements s'accélèrent: il découvre son inspecteur tué, se fait tirer dessus, arrête Anna Gorskine, et enfin, avant de retrouver Pietr à Fécamp pour la confrontation finale, fait une brève halte dans le bureau de Coméliau, où il "faillit, d'un geste machinal, recharger le poêle" du juge lui-même, ce qui montre bien l'importance de ce geste dans la psychologie du commissaire...

      Nous retrouvons le poêle dans PHO: revenu d'Allemagne, la première question de Maigret au garçon de bureau est: "Tu as fait du feu?" Puis, de retour de Reims, Maigret retrouve à nouveau son bureau, "où son premier soin [est] de tisonner le poêle." Ensuite, recevant un témoin venu lui apporter des renseignements: "Il lui sembla que, cette fois, tout le mystère allait s'éclaircir d'un seul coup. Et il alla se camper le dos au poêle, dans une pose qui lui était familière". Nous le retrouvons dans la même pose dans OMB: "[il] se campa le dos au feu dans la pose qui lui était familière quand il avait besoin de réfléchir".

      Voici TET: Maigret, après avoir assisté à l'évasion d'Heurtin, rentre au Quai, consulte des documents, et "de temps en temps, se [lève] pour tisonner le poêle". Après être passé à la Citanguette et à la Coupole, le matin suivant, il est au Quai, où il "se [met], à peine entré dans son bureau, à tisonner le poêle". En attendant des nouvelles d'Heurtin, il va "s'assurer qu'il y avait assez de charbon sur son feu", qu'il alimente au point qu'"il faisait une chaleur étouffante dans le bureau, dont le poêle était chauffé à blanc." Plus tard, pendant la visite de Radek à son bureau, Maigret l'écoute en arpentant son bureau, "ne s'arrêt[ant] que pour recharger le poêle". Et enfin, après l'exécution de Radek, Maigret rentre au Quai et "chargea le poêle de son bureau jusqu'à la gueule, tisonna à en casser la grille."

      On trouve le même genre de scénario dans le cycle Gallimard: ainsi, dans CEC, Maigret arrive au bureau et il "regard[e] le poêle en pensant que, le lendemain, s'il [fait] aussi frais, il réclamer[a] du feu". Après une longue digression à Bourg-la-Reine, le voici de retour à son bureau, et il va "se camper devant son poêle, qui [est] allumé", il "se chauff[e] le dos"; enfin, pour la "confrontation finale", le voici qui "recharg[e] son poêle jusqu'à la gueule".

      Il en est un peu de même dans MAJ: au début du roman, Maigret évolue au Majestic, puis chez les Donge. La première fois, dans le roman, qu'il met les pieds au bureau, il "commenc[e] par tisonner le poêle et par se chauffer les mains". De retour au Quai après s'être rendu à Nice, il convoque Donge dans son bureau, où il tisonne aussi le poêle. Simenon ajoute: "Dans tous les autres bureaux, il y avait le chauffage central, qu'il avait en horreur, et il avait obtenu de garder le vieux poêle de fonte qui était là vingt ans auparavant." Après un second intermède au Majestic, Maigret est de nouveau dans son bureau, compulsant des documents, et "il charg[e] le poêle, [revient] s'asseoir avec un soupir d'aise", et, envahi par la chaleur de son bureau, il se met à somnoler. Plus tard, ayant reçu des renseignements qu'il doit mettre en ordre, plongé dans ses réflexions, il fait des gestes révélateurs: "Il était loin. [...] Il éprouvait le besoin de changer les objets de place, de tisonner le poêle, d'aller, de venir."

      Dans le cycle Presses de la Cité, la première enquête qui se déroule à Paris (MOR) débute par Maigret tisonnant son poêle, "le dernier poêle de la PJ, qu'il avait eu tant de peine à conserver lorsqu'on avait installé le chauffage central Quai des Orfèvres." En attendant le coup de téléphone d'Albert, il trompe son impatience: "il recevait des gens, fumait des pipes, tisonnait de temps en temps son poêle", si bien chargé qu'on voit dessous "un petit disque rouge". Plus tard, il écoute les confidences d'un indicateur: "Maigret attendait en rechargeant son poêle".

      Dans BAN, ruminant son enquête ("Quand Maigret avait cette démarche lourde, ce regard un peu vague, [...] tout le monde, à la PJ, savait ce que cela signifiait"), Maigret se sert de son poêle comme d'un "exutoire": "Maigret alla tisonner le poêle, bourra une pipe et, pendant près d'une heure, se plongea dans de la besogne administrative",

      Jusqu'au bout de sa carrière, il utilise cette "technique": les derniers jours avant sa retraite, pendant l'interrogatoire de la jeune Céline (eto), au début de l'entretien: "elle devait être sérieusement déroutée, car le commissaire commençait par bourrer une pipe [...] puis il tisonnait le poêle"; puis plus loin: "il tisonna le poêle pendant un bon moment, se retourna, soudain calme". "Dérouter" le témoin et "se calmer": deux fonctions assumées par le tisonnement du poêle...

      Le poêle peut aussi avoir la fonction de donner une contenance au commissaire lorsque celui-ci se trouve devant une difficulté: par exemple, dans la nouvelle L'homme dans la rue, lorsque le suspect se rend à Maigret parce qu'il croit que sa femme – la vraie coupable – est en sécurité et qu'il peut parler sans crainte pour elle, Maigret, qui n'ose pas lui avouer qu'en réalité celle-ci a été arrêtée, ne dit rien: "Il éprouva le besoin de tisonner le poêle".

      Fin 1957, la catastrophe: Simenon prive définitivement son commissaire de son cher poêle; dès lors, il n'y aura plus que trois allusions à celui-ci, où Maigret exprime ses regrets de l'avoir perdu: ainsi dans SCR: "Si Maigret avait encore eu son poêle à charbon, qu'on lui avait laissé si longtemps après l'installation du chauffage central mais qu'on avait fini par lui enlever, il se serait interrompu de temps en temps pour le recharger, tisonner en faisant tomber une pluie de cendres rouge.", dans TEM: "le petit poêle de fonte du quai de la Gare lui fit regretter le poêle presque identique qu'il avait gardé dans son bureau longtemps après l'installation du chauffage central quai des Orfèvres et que l'administration avait fini par lui enlever. Pendant des années on avait souri de sa manie de tisonner vingt fois par jour, car il aimait voir la pluie de cendres incandescentes, comme il aimait le "boum" qu'on entendait à chaque coup de vent.", et dans PAR: "Maigret avait toujours aimé les poêles et il avait obtenu longtemps de l'administration qu'on lui en laisse un dans son bureau."

      Dorénavant, plus de tisonnage, plus de charbon, plus de ronflement du poêle, Maigret devra se contenter des "gargouillis dans la tuyauterie" (TEM) des radiateurs brûlants que le responsable du chauffage a de la peine à régler correctement, "de sorte que la chaleur [est] étouffante" (ASS) dans le bureau de Maigret, qui ne peut plus somnoler tranquillement, engourdi par la chaleur de son poêle...

    4. la fenêtre

      La fenêtre du bureau de Maigret est à deux battants, elle peut être fermée par des rideaux, voire un store écru, mais il est rare que Maigret ferme les rideaux, car l'importance de cette fenêtre ne réside pas tant dans la lumière qu'elle peut amener dans la pièce, mais bien plutôt parce qu'elle est une ouverture sur le dehors, un moyen pour Maigret de regarder le paysage de la Seine (IND: "Il allait se camper devant la fenêtre ouverte et retrouvait "son" paysage de la Seine avec autant de joie que s'il l'avait quitté pendant des semaines")et d'entendre les bruits de sa ville, ce qui lui permet, de plus, d'avoir une idée du temps qu'il fait.

      Qu'est-ce que Maigret voit depuis sa fenêtre ? Deux éléments essentiels: "Par la fenêtre, il aperçut un bras de la Seine, la place Saint-Michel" (LET). Toutes les descriptions de paysages vus depuis la fenêtre de son bureau vont tourner autour de ces deux éléments. Voir par exemple dans CLO: "Il regardait, rêveur, la Seine qui coulait au-delà des arbres, les bateaux qui passaient, les taches claires des robes des femmes sur le pont Saint-Michel" et dans COL: "[il] resta là, debout, à regarder la fenêtre ouverte, le feuillage bruissant des arbres, les bateaux qui glissaient sur la Seine et les passants qui gravitaient comme des fourmis sur le pont Saint-Michel. Sur la Seine, les indispensables péniches:

      "La Seine s'était enveloppée de buée. Un dernier remorqueur était passé, avec feux vertes et rouges, traînant trois péniches." (NUI)

      "on entendait parfois l'appel d'un remorqueur franchissant l'arche du pont" (eto)

      "Dans une sorte de poussière glauque, la Seine coulait, presque noire, et un marinier lavait à grand eau le pont de son bateau amarré au quai. Un remorqueur, sans bruit, descendait le courant, pour aller quelque part chercher son chapelet de péniches. [...] le remorqueur de tout à l'heure remontait le courant et sifflait avant de s'engager sous le pont, suivi de sept péniches" (REV)

      " [il] passa un quart d'heure debout à la fenêtre à regarder les péniches glisser sur l'eau grise" (TRO)

      " [il] alla ouvrir la fenêtre, et le ciel commençait à pâlir, on entendait des remorqueurs qui, en amont de l'île Saint-Louis, appelaient leurs chalands"(VOY)

      "[il] commençait par aller ouvrir la fenêtre toute grande et il suivit des yeux un train de péniches qui descendait le courant" (CLO)

      "Il ouvrait la fenêtre [...] debout, contemplait la Seine et ses bateaux en bourrant lentement une pipe";" Il ne les regarda pas partir, tourné qu'il était vers le visage paisible de la Seine. [...] Un remorqueur traînant quatre péniches remontait le courant et inclinait sa cheminée pour passer sous l'arche de pierre." (PAT)

      "[on entendait] parfois la sirène d'un remorqueur qui baissait sa cheminée avant de passer sous l'arche" (ENF)

      "Tout de suite en arrivant dans son bureau, il était allé entrouvrir la fenêtre et la Seine aussi avait changé de couleur, les lignes rouges, sur la cheminée des remorqueurs, étaient plus vibrantes, les péniches remises à neuf." (HES)

      "Les trains des péniches glissaient lentement sur la Seine grise et les remorqueurs baissaient leur cheminée au moment de passer sous le pont Saint-Michel." (TUE)

      "Il avait téléphoné debout, en regardant par la fenêtre. Un remorqueur noir et rouge qui tirait quatre péniches l'avait fasciné." (SEU)

      "De son bureau aussi il voyait passer les bateaux et cela depuis plus de trente ans. Or, il ne s'en lassait pas." (IND)

      Le paysage par la fenêtre donne aussi à Maigret des indications sur le temps qu'il fait...:

      "Les rideaux de la fenêtre n'avaient pas été tirés, si bien qu'on voyait des gouttes de pluie rouler sur les vitres noires, étoilées par le reflet des lampes des quais" (bea)

      "Un rayon de soleil, de ce pointu soleil d'hiver qui accompagne les grands froids, entrait par la vitre" (hom)

      "Maigret attendait, debout près de la fenêtre de son bureau, à regarder tomber la neige" (PIC)

      "La fenêtre était large ouverte, car on était en juin et sous le chaud soleil, Paris avait pris son odeur d'été" (REV)

      "le paysage,qui, au-delà de la fenêtre, était peu à peu envahi par le brouillard" (TUE)

      ou le moment de la journée:

      "on vit les vitres s'assombrir progressivement, le paysage s'effacer pour faire place à des points lumineux qui semblaient aussi lointains que des étoiles" (GRA)

      "La Seine s'auréola d'un brouillard laiteux qui blanchit et ce fut le jour, éclairant les quais vides" (NUI)

      " [il] alla jeter un petit coup d'œil sur la Seine, qu'un pâle soleil commençait à dorer" (MAJ)

      "[il] allait allumer [une pipe] devant la fenêtre tout en regardant la Seine qui scintillait dans le soleil matinal" (TUE)

      Notons encore le côté poète du commissaire pour décrire la nuit: "une ombre bleue qu'étoilaient les uns après les autres les becs de gaz" (LET), "par la fenêtre, on voyait comme des guirlandes de lumières pâles qui dessinaient le cours de la Seine" (CEC) ou le matin: "La fenêtre était large ouverte et une buée légère, d'un bleu mêlé d'or, montait de la Seine" (ECO)

      Poésie du regard, mais aussi sensations auditives....:

      "les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibrait dans le bureau" (GRA)

      "de temps en temps il levait la tête comme un écolier, tourné vers le feuillage immobile des arbres, écoutant le bruissement de Paris qui venait de prendre sa sonorité particulière des chaudes journées d'été" (COL)

      "Les fenêtres, dans le bureau de Maigret, étaient à nouveau ouvertes sur le frémissement de l'air du dehors et sur le bruit des voitures et des bus sur le pont Saint-Michel" (IND)

      ... et frémissement de la brise qui entre par la fenêtre, gonflant les rideaux...:

      "Les fenêtres étaient ouvertes et les papiers, sur le bureau, frémissaient sous les objets qui les empêchaient de s'envoler." (GRA)

      "il s'interrompit en soupirant pour aller ouvrir la fenêtre. Il avait à peine eu le temps [...] de retourner à sa place et de savourer une bouffée printanière qui donnait une saveur particulière à sa pipe, que les papiers se mettaient à frémir, à se soulever pour s'éparpiller enfin dans la pièce." (JEU)

      "Les fenêtres étaient larges ouvertes [...] et il y avait des bouffées d'air légèrement plus frais qui folâtraient dans la pièce" (SEU)

      Enfin, pour Maigret, cette fenêtre a une autre fonction: c'est grâce à elle qu'il peut prendre une ses poses favorites (ENF: "Maigret était debout devant la fenêtre ouverte, pipe à la bouche, mains dans les poches, dans une pose qui lui était familière") , celle de "se camper devant la fenêtre" une position qu'il adopte maintes fois au cours du corpus, soit pour réfléchir, soit pour se "changer les idées" (VOL: "Le commissaire alla se camper un moment devant la fenêtre ouverte, comme pour prendre un bain de réalité en regardant les passants et les voitures sur le pont Saint-Michel, un remorqueur qui portait un grand trèfle blanc sur sa cheminée.") , ou encore pour se détendre à la fin d'un interrogatoire. Il en profite aussi souvent pour bourrer une nouvelle pipe. Mais cette façon de se camper si souvent dans sa fenêtre a peut-être aussi un autre sens:

      "Dans son bureau, comme boulevard Richard-Lenoir, Maigret avait l'habitude de marcher jusqu'à la fenêtre et d'y rester campé, à regarder n'importe quoi, les fenêtres d'en face, les arbres, la Seine ou les passants. Peut-être était-ce un signe de claustrophobie? Partout, il cherchait instinctivement un contact avec l'extérieur." (DEF)

      "Et d'où venait sa manie, dans son bureau, de se lever à tout moment pour aller se camper devant la fenêtre ? [...] Il aimait bien son bureau, mais il n'y était pas de deux heures qu'il éprouvait le besoin de s'en échapper. Au cours d'en enquête, il aurait voulu être partout à la fois." (VOL)

      Désolé, commissaire, mais il nous faut rester encore un peu dans votre bureau, dont nous n'avons pas encore tout exploré...

    5. le placard

      "Placard: enfoncement, recoin de mur, de cloison, fermé par une porte et constituant une armoire fixe." (définition du Petit Robert)

      Dans le bureau de Maigret, ce "recoin de mur" doit avoir tout de même une certaine ampleur, puisque le commissaire peut s'y engager à mi-corps (TEN), et qu'il contient "une fontaine d'émail, un essuie-main, un miroir et une valise" (TET), et "de quoi se raser" (TEN), "rasoir, savon à barbe et serviette" (SCR). Décrit dès le début du corpus, ce placard garde une grande importance tout au long des enquêtes: on verra souvent Maigret s'y laver les mains (pip, GRA, TEN), y suspendre pardessus et chapeau (PIC, GRA, REV, JEU, SCR, TEM, ASS, CLI, CLO, FAN, COL), et surtout en sortir la fameuse bouteille de fine ou de cognac qu'il y garde "moins pour lui que pour certains de ses clients qui en avaient parfois besoin" (SCR): et s'il en sert un verre (ou deux!) à Ferdinand Voivin (bea), Ernestine (GRA), Helen Donahue (LOG), Jef Schrameck (BAN), Emile Lentin (ECH), Jenny (SCR), Adrien Josset (CON), Mme Josselin (BRA), Norris Jonker (FAN), Francis Ricain (VOL), Louis Mahossier (SEU), il lui arrive d'en avoir besoin lui-même (REV, LOG, SCR, PAR, COL, ENF, VIN)...

    6. chaises, fauteuils et divers accessoires

      Pour recevoir ses visiteurs, Maigret dispose de chaises, certaines garnies de velours vert (qu'il complète parfois, lorsque les visiteurs sont nombreux, par des chaises empruntées au bureau des inspecteurs), de fauteuils, dont certains sont aussi de velours vert, mais il préfère avoir ses clients installés en pleine lumière en face de lui, dans une chaise inconfortable, pour qu'ils s'y sentent assez mal à l'aise et que cela les "aide" à parler...

      Maigret lui-même s'installe dans son fauteuil, dans lequel il se laisse volontiers tomber, ou s'y enfoncer pour somnoler, "renversé dans son fauteuil, le gilet déboutonné, une pipe éteinte à la bouche"(MAJ) , adoptant parfois une pose qui en dit long sur le rapport avec son client: ainsi dans TET, face à Radek: "Le commissaire, feignant l'indifférence, se renversa dans son fauteuil, posa les pieds sur le bureau et attendit avec l'air dégagé de quelqu'un qui a le temps mais qui ne prend pas grand intérêt à la conversation", ou dans OMB, avec Mme Martin: "Il était renversé en arrière, dans une pose assez vulgaire, et il fumait sa pipe à petites bouffées gourmandes".

      Enfin, nous trouvons dans le bureau quelques accessoires divers, évoqués çà et là dans le corpus: ainsi, nous apprenons dans NUI et mal que derrière le bureau de Maigret, il y a un étroit cagibi, où se trouve un lit de camp, sur lequel il arrive à Maigret de s'étendre, lorsqu'un interrogatoire se tire en longueur. Et dans SCR, nous apprenons que le bureau comporte également une bibliothèque à plusieurs rayons, sur lesquels doivent être rangés les annuaires téléphoniques et l'annuaire du Barreau.

    7. bières et sandwiches

      Un dernier élément fait partie intégrante du décor du bureau de Maigret, c'est "l'immense plateau couvert de demis, de piles de sandwiches" (MME) que le garçon de la Brasserie Dauphine aura apporté tant de fois au cours de ces fameux interrogatoires dont le bureau a été le théâtre. Difficile en effet d'imaginer ces longues nuits à la PJ sans la présence des sandwiches et des bières que Maigret et ses hommes ingurgitent, qu'ils aient faim ou non d'ailleurs, puisque ces aliments font inévitablement partie du rituel...

      Bières et sandwiches sont présents dès le début du corpus: dans LET, lorsque Maigret revient au bureau après sa première visite au Majestic, son premier souci, après s'être assuré que son poêle chauffe, est celui de faire commander des demis et des sandwiches par le garçon de bureau. Sandwiches faits de pain baguette croustillant, sans doute, puisque Maigret précise qu'il ne veut pas de pain mie. Et pour contenter la faim du commissaire, la quantité s'ajoute à la qualité: "Le garçon de la Brasserie Dauphine entra, posa sur la table un plateau supportant six demis et quatre sandwiches obèses. – Ce sera assez ? s'assura-t-il en constatant que Maigret n'était pas seul. – Ça ira." répond le commissaire. Et pourtant ! Après avoir dévoré ses sandwiches, offert à Torrence deux des six demis, tout en discutant de l'enquête, le temps de monter au laboratoire, et le voilà déjà qui demande à Torrence: "La brasserie doit encore être ouverte. En passant, commandez-moi un demi... – Un...? répéta Torrence, la mine innocente. – Si vous voulez, mon vieux! Le garçon est assez malin pour comprendre trois ou quatre. Qu'il y ajoute quelques sandwiches." Eh bien! Après ça, on s'étonne moins que le poids du commissaire avoisine les 100 kilos...

      Bière et sandwiches font partie de l'"arsenal" nécessaire aux interrogatoires (MOR: "- Qui se dévoue pour commander de la bière à la Brasserie Dauphine ? Et des sandwiches ! C'était signe qu'une des grandes nuits de la PJ commençait.), mais sont aussi utiles à l'auteur pour brosser un tableau de l'état du bureau à la fin d'un de ces interrogatoires:

      "Sur la table il y avait des demis vides, des restes de sandwiches." (NUI)

      "le bureau de Maigret affichait toujours le même désordre, avec, en plus, des verres à bière sur la table, des restes de sandwiches, des cendres de pipe un peu partout" (eto)

      "Le bureau de Maigret, à la fin, ressemblait à un corps de garde, avec des verres vides, des assiettes de sandwiches sur la table, des cendres de pipe un peu partout sur le plancher et des papiers épars" (mal)

      "Il y avait des verres sales plein le bureau, des sandwiches entamés, et l'odeur de tabac prenait à la gorge." (MOR)

  3. "Derrière un pupitre, tu apercevras un vieil huissier qui a une chaîne autour du cou..." (AMU)

    Petite devinette: savez-vous quel est le premier personnage, en-dehors de Maigret, qui apparaît dans le corpus? Eh bien, il s'agit du garçon de bureau, personnage secondaire dans les romans, mais quand même utile à l'action: c'est à lui que revient le rôle d'introduire les visiteurs de Maigret, et il fait, en quelque sorte, "partie des meubles" de la PJ: le vieil huissier dans sa cage vitrée au fond du couloir est tout aussi nécessaire dans le décor que la salle d'attente ou l'escalier poussiéreux...

    Simenon, qui n'est pas toujours la constance même dans la terminologie, a donné plusieurs prénoms à ce personnage qu'il appelle tantôt "garçon de bureau" et tantôt "huissier". Si nous suivons l'ordre chronologique de rédaction, nous découvrons que le garçon de bureau s'est d'abord prénommé "Jean" (LET, TET, GUI, OMB) dans le cycle Fayard, puis il a été question de l'huissier "Léopold" (CEC) ou "François" (SIG) dans le cycle Gallimard, puis d'un "Emile" et d'un "Jérôme" dans deux nouvelles (pip et mal), et il faut attendre le cycle Presses de la Cité pour découvrir enfin "Joseph" (nommé dans MOR, MEU, GRA, ECH, SCR, TEM, ASS, VIE, PAR, CLI, CLO, DEF, VOL, ENF, TUE, VIN, FOL, SEU), le vieil huissier, celui que l'on rencontrera le plus souvent dans le corpus. Pour être complet, notons qu'il est question d'un huissier ou d'un garçon de bureau, sans mention de leur prénom, dans les romans (et nouvelles) suivants: PHO, NUI; ECL, MAI, err, eto, PIC, LOG, REV, BAN, ECO, HES, TEN, amo, MAJ, ECL, MIN, AMU.

    1. Jean

      Premier personnage à apparaître aux côtés de Maigret dans le corpus, ce garçon de bureau a pour fonction essentielle, à part celle de s'occuper des appels téléphoniques, d'alimenter le feu du poêle de Maigret, ce qu'il ne fait d'ailleurs pas très bien (voir supra à la rubrique du poêle), et peut-être est-ce là la raison pour laquelle son nom disparaît assez rapidement du corpus....

      Retenons cependant qu'il a déjà, dès LET, la place qui lui sera réservée dorénavant: sur le palier servant d'antichambre, commandant le long couloir bordé d'une multitude de bureaux (LET).

      Et notons que dans PHO, Maigret, venu faire une brève apparition au Quai, salue le garçon de bureau d'un "Tu as fait du feu?" qui pourrait bien être l'indice qu'il s'agit encore de Jean, même si son prénom n'est pas mentionné.

    2. Emile

      Il n'apparaît sous ce nom qu'une fois, dans pip. On apprend de lui qu'il est vieux, qu'il occupe "sa cage vitrée", que Maigret l'appelle par une sonnerie (probablement le timbre électrique mentionné supra dans la rubrique du bureau...), et que, contrairement à Jean que Maigret tutoyait, il est vouvoyé par le commissaire.

    3. Jérôme

      Il ne fait qu'une brève et une unique apparition dans mal, dans une longue phrase descriptive, un peu balzacienne:

      "Tout au fond du couloir, le vieux garçon de bureau de nuit, Jérôme, qui était dans la maison depuis plus de trente ans et qui avait les cheveux blancs comme neige, était assis devant sa petite table surmontée d'une lampe à abat-jour vert et, le nez chaussé de lunettes à monture d'acier, il lisait invariablement un gros traité de médecine, le même depuis des années. Il lisait comme les enfants, en remuant les lèvres, en épelant les syllabes."

    4. Léopold

      Il apparaît dans CEC, sous le titre de "huissier", avec la mission essentielle de lui annoncer la visite –puis le départ – de Cécile. Lui aussi est vouvoyé par Maigret. Léopold n'est pas son vrai nom, mais on l'a surnommé ainsi parce qu'il ressemble au roi des Belges (voir une image dans la Maigret Encyclopedia de ce site).

    5. François

      Rencontré dans SIG, on sait de lui qu'il est vieux et que Maigret le charge de commander des demis à la Brasserie Dauphine.

    6. Joseph

      Après ces épisodiques personnages, intéressons-nous au vieux Joseph, auquel Simenon donne indifféremment le titre de garçon de bureau (MOR, MEU, GRA, ECH), de garçon de nuit (MOR), d'huissier (GRA, SCR, ASS, PAR, DEF, VOL, ENF, TUE), ou même d'appariteur (PAR, CLI, FOL, CHA). Son nom est mentionné pour la première fois dans le premier roman du cycle Presses de la Cité dont l'action se passe à Paris, à savoir MOR. Comme il est présent dans une majorité des romans de ce cycle (18 romans sur les 41 qui se passent à Paris), on pourrait admettre qu'il s'agit de lui dans les autres romans du cycle où un huissier est mentionné mais n'est pas nommé.

      Que savons-nous de lui ?

      - que cela fait plaisir à Maigret de "retrouver sa bonne tête" quand il vient au bureau (MOR), qu'il le salue du traditionnel "Bonjour, Joseph." (MEU

      - qu'il a des cheveux blancs (GRA) presque immatériels qui auréolent son crâne chauve (ECH)

      - qu'il porte au cou une lourde chaîne avec une énorme médaille (GRA), et la chaîne est en argent (CLI, DEF)

      - que Maigret, au gré des enquêtes, le vouvoie ou le tutoie

      - qu'il est très silencieux quand il marche (ECH, SCR), qu'après avoir frappé, de façon toujours discrète, à la porte, il a l'habitude d'entrer dans le bureau de Maigret sans attendre la réponse de celui-ci (SCR, DEF, VOL, VIN, FOL

      - que Maigret l'appelle par un timbre électrique (CLI) ou un bouton de sonnerie (ENF)

      - que c'est "le plus ancien dans la maison" (DEF) et le "plus ancien des huissiers" (VIN)

      - et qu'"à force de vivre dans une antichambre où n'entrait pas la lumière du jour, [il] avait pris la couleur de l'ivoire" (DEF).

  4. "L'ai-je bien descendu ?"

    Nous voilà au bout de notre visite du bureau de Maigret. La journée du commissaire est terminée, nous allons le laisser "descendre l'escalier tout seul, le dos lourd " (TEN), "vid[er] sa pipe en la frappant à petits coups contre son talon" (VOL), puis "s'arrêt[er] sur le premier palier pour allumer lentement la pipe qu'il venait de bourrer." (TEN) "Comme toujours à cette heure-là, il y [a] un courant d'air et l'escalier [est] humide et glacé." (FAN). Mais peu importe: Maigret, après avoir pris un dernier verre à la Brasserie Dauphine, va retrouver la chaude atmosphère de son appartement du boulevard Richard-Lenoir. Louise l'attend, avec un bon petit plat mijoté: quittons-le là pour aujourd'hui: sa silhouette vient de s'effacer dans le brouillard du coin de la rue...


novembre 2007
illustration: Philippe Wurm, Maigret et son mort (Lefrancq/Le Rocher)

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