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English translation

"On le taquinait, Quai des Orfèvres, sur cette manie. S'il commençait une enquête au calvados, par exemple, c'est au calvados qu'il la continuait, de sorte qu'il y avait des enquêtes à la bière, des enquêtes au vin rouge, il y en avait même eu au whisky." (Maigret se trompe)

Introduction

Dans cette rubrique, nous allons étudier, une fois de plus, le rapport de Maigret à la boisson. L'analyse sera à la fois statistique et parcours à travers le corpus: autrement dit, nous verrons quelle est la fréquence et le type de boissons consommées par Maigret, et dans quelles circonstances. Nous allons essayer de mener une étude complémentaire et parallèle à toutes celles qui ont déjà été faites sur le sujet. Citons pour mémoire les livres Bon appétit, commissaire Maigret de Jacques Sacré, et La botte secrète de Maigret: le verre de cognac de Paul Mercier, et l'article Les bières de Maigret.

Nous avons déjà fait souvent référence au livre de Jacques Sacré, dont l'analyse statistique est très poussée. Néanmoins, nous aimerions reprendre cette analyse, sur un autre plan. Dans son livre, Jacques Sacré a compté toutes les citations sur les boissons qu'on trouve dans le corpus, tandis que de notre part, nous aimerions nous concentrer sur les boissons effectivement consommées par Maigret au cours de son enquête. Autrement dit, nous ne tiendrons pas compte des cas où une boisson est simplement évoquée dans le texte, mais cette boisson devra avoir été effectivement absorbée par le commissaire pour qu'il en soit tenu compte dans l'analyse.

D'autre part, notre analyse statistique, au contraire de celle de Jacques Sacré, qui a compté toutes les occurrences d'une boisson dans le corpus, se concentrera sur le nombre de romans qui contiennent au moins une fois la boisson considérée, indépendamment du nombre de fois où cette boisson est consommée dans le roman en question. Nous mentionnerons cependant cette fréquence de consommation lorsqu'elle présente une certaine signification dans le roman.

Cette méthode d'analyse va évidemment impliquer quelque divergence quant aux résultats, en comparaison avec ceux du livre de Jacques Sacré.

Méthode d'analyse

Nous avons regroupé les boissons selon 15 catégories, signifiantes du point de vue du contexte sémantique: bière / eau-de-vie en général, telle prunelle ou genièvre / armagnac / cognac et fine / marc / calvados / whisky / vin / champagne / apéritifs divers, tel vermouth ou pastis / grog et verre de rhum / café / eau minérale / tisane / autres boissons.

Cette catégorisation amène les remarques suivantes:

  • nous avons séparé les "alcools forts", armagnac, cognac, marc et calvados en 4 catégories, car ces boissons n'ont pas la même portée sémantique lorsqu'elles sont consommées par Maigret (voir en particulier le livre de Paul Mercier); par contre, nous avons mis dans la même catégorie le cognac et la fine, qui désigne dans le corpus la même boisson, comme l'a très bien montré Paul Mercier

  • les eaux-de-vie en général (surtout prunelle et framboise) forment aussi une autre catégorie, car elles sont consommées dans un contexte particulier, différent de celui des alcools forts cités ci-dessus

  • nous avons réuni grog et verre de rhum, puisque le premier est composé à partir de rhum.

Nous avons donc analysé ces boissons de la manière suivante: pour chaque roman, nous avons compté la présence d'au moins une mention de ces catégories, indépendamment du nombre de fois où la boisson en question est consommée au sein du même roman. Le seul critère de sélection est le fait que la boisson en question doit avoir été effectivement consommée par Maigret au cours de son enquête.

Nous avons pris en compte 74 romans, laissant de côté Les mémoires de Maigret, qui ne raconte pas à proprement parler le déroulement complet d'une enquête.

Résultats

a) D'une manière générale, la boisson la plus fréquemment consommée par Maigret dans ses enquêtes, est, sans surprise, la bière. Maigret en boit dans 68 romans sur les 74 considérés. Il faut bien entendu garder à l'esprit que si l'auteur n'indique pas la consommation d'une boisson par le commissaire, cela n'implique pas forcément qu'il n'en prendra pas du tout lors de son enquête. Néanmoins la non-mention d'une boisson en particulier au fil du texte, alors que d'autres boissons sont citées, n'en reste pas moins significative. Les six romans dans lesquels on ne trouve pas de mention de bière consommée par Maigret sont Maigret se fâche (avec cette absence de la boisson favorite du commissaire, on ne s'étonnera plus qu'il soit irrité...), Les vacances de Maigret (on en profite pour mettre Maigret aussi en congé de houblon...), Maigret à l'école, Maigret et le voleur paresseux, Maigret et le client du samedi et, de façon assez évidente, Maigret à Vichy. Notons que l'absence de bière n'implique pas l'abstinence, car dans ces romans, à part le dernier, le commissaire se tourne volontiers vers d'autres alcools, comme on le verra ci-dessous.

b) La consommation des différentes catégories de boissons est très éclectique dans le corpus. En moyenne, pour les 74 romans, on arrive à une consommation de cinq catégories différentes de boissons par roman; et il est intéressant de noter que cette moyenne est à peu près la même pour les trois périodes (Fayard, Gallimard et Presses de la Cité), la période Fayard étant à peine plus basse (plus proche de 4 ½ catégories de boissons par roman). Le roman qui voit le plus grand nombre de catégories différentes est Maigret, avec 11 sortes de boissons différentes ! Maigret étant à la retraite, il peut sans doute "se lâcher" un peu...On trouve ensuite quatre romans où sont consommées 8 catégories de boissons (Maigret à New York, Maigret et son mort, La première enquête de Maigret (comme quoi l'éthylisme n'attend pas le nombre des années de service..), Maigret, Lognon et les gangsters), neuf romans avec consommation de 7 catégories de boissons, quinze romans avec 6 catégories, seize romans avec 5 catégories, seize romans avec 4 catégories, sept romans avec 3 catégories, quatre romans avec 2 catégories (Le charretier de la Providence, Maigret et les vieillards, Maigret à Vichy, Maigret et l'homme tout seul), et deux romans avec consommation d'une catégorie unique (La danseuse du Gai-Moulin et Maigret aux Assises).

Notons que la consommation d'un nombre réduit de catégories n'implique pas forcément la sobriété du commissaire: ainsi pour Maigret et l'homme tout seul, si le commissaire ne consomme "que" vin et bière, celle-ci est ingurgitée en grande quantité, puisque c'est dans ce roman qu'on compte le plus de mentions de sa consommation par Maigret (voir l'étude mentionnée plus haut) !

Lorsque le commissaire ne boit qu'un nombre restreint de catégories de boissons, l'une d'elles est en principe toujours au moins de la bière, et une autre très souvent du café. La troisième peut être, au choix, un alcool fort, une eau-de-vie, ou un apéritif.

Notons encore que pour 14 des 19 romans de la période Fayard, et 4 des 6 romans de la période Gallimard, Maigret consomme entre 1 et 5 catégories de boissons différentes. C'est dire si l'éclectisme, et la découverte de nouvelles façons de consommer, augmentent à mesure de la chronologie du corpus...

c) Venons-en à présent au détail sur les catégories de boissons consommées. Nous n'insisterons pas sur la bière, et nous renvoyons à l'étude mentionnée ci-dessus.

  • Les eaux-de-vie sont consommées dans 24 romans du corpus. A noter que le choix du commissaire est plutôt éclectique au début du corpus: depuis la période Fayard jusqu'au début de la période Presses de la Cité, il consomme "fil-en-six", mirabelle, genièvre, gentiane et kummel; puis, dès L'amie de Mme Maigret, le commissaire dégustera essentiellement de la prunelle, la prunelle que sa femme reçoit de la famille d'Alsace, et cette consommation sera principalement "domestique", dans le sens où c'est chez lui, dans son appartement du boulevard Richard-Lenoir, que Maigret consommera cet alcool. Comme si les eaux-de-vie ne lui étaient plus autorisées que sous le contrôle de son épouse, la prunelle étant, de surcroît, de fabrication familiale, et de ce fait un produit forcément de bonne qualité....

    • L'armagnac est consommé dans 12 romans. Comme l'écrit Jacques Sacré, il "fait figure d'alcool noble, que l'on ne prend qu'à certaines occasions ou dans certains milieux", et sa consommation est effectivement moins élevée chez le commissaire que les autres "alcools forts", comme le cognac (consommé dans 35 romans), le calvados (23 romans), et le marc (17 romans). Pris dans leur ensemble, ces quatre alcools forts sont consommés par Maigret dans 58 romans du corpus. Absents de 7 romans de la période Fayard, ils sont ensuite régulièrement consommés dans les périodes Gallimard et Presses de la Cité, avec un certain ralentissement vers la fin du corpus, l'état de santé et la prise en âge du commissaire y étant probablement pour quelque chose, sans compter les recommandations bienveillantes de l'ami Pardon...

      L'armagnac apparaît dans M. Gallet, décédé: il est proposé à Maigret par l'hôtelier de Sancerre, M. Tardivon, personnage dont le nom a été inspiré, comme chacun sait, à Simenon par celui du régisseur du château de Paray-le-Frésil où l'auteur travailla comme secrétaire du marquis de Tracy. Cela situe d'emblée cet alcool dans une certaine sphère sociale... On retrouve ensuite l'armagnac dans Le pendu de Saint-Pholien, où Maigret le boit à Reims avec Van Damme, qui a commandé un "armagnac 1867 et exigé des verres à dégustation", tout cela dans le but d'amadouer le commissaire, en pure perte d'ailleurs...Son prochain armagnac, Maigret le prend en compagnie d'Amadieu dans Maigret, et cette boisson provoque "un doux bien-être, donnait la sensation que toute la fatigue amassée s'écroulait peu à peu"... l'alcool comme thérapie, en quelque sorte...

      Un autre armagnac "de luxe", c'est celui que Maigret prend en compagnie de Forlacroix dans La maison du juge: l'armagnac, alcool noble, est symbolique pour ce juge à l'allure racée, qui habite une maison harmonieuse: "D'un bahut Renaissance, il tira un plateau d'argent, un flacon et des verres de cristal, et ces objets, dans un éclairage bien calculé, avaient des reflets somptueux. Il s'en dégageait une atmosphère de paix raffinée, confortable." A remarquer d'ailleurs, que, lors de sa deuxième visite à Forlacroix, lorsque celui-ci lui avoue le crime commis autrefois contre l'amant de sa femme, le juge n'offre plus de somptueux armagnac, mais un simple porto, moins raffiné: on a changé de registre... Encore un vieil armagnac dans Cécile est morte, alcool qui clôture en apothéose le repas chez Mélanie: c'est un armagnac "d'origine contrôlée", puisque le patron qui le leur propose est natif du Gers et se fournit chez les vignerons du pays. L'alcool plonge le commissaire – et son convive le criminologue américain - dans le bien-être, leur permettant de savourer tout à leur aise les lettres de Juliette Boinet: "Ils avaient chaud. Ils étaient béats. L'armagnac parfumait l'air et les palais."

      Les armagnacs suivants sont moins réjouissants: dans L'inspecteur cadavre, Maigret en consomme à trois reprises: une fois chez Groult-Cotelle, et deux fois chez Naud, lors de la scène finale des aveux; l'armagnac y est plus anodin, on a l'impression que Maigret le consomme à défaut d'autre chose, et de plus, Naud, dans sa débâcle, vient de vider à moitié la bouteille: dégradé à un rang de vulgaire "alcool de cuite", cet armagnac-là n'a plus valeur aristocratique...

      Dans Maigret se fâche, c'est le commissaire qui sert lui-même un armagnac à Georges-Henry et Mimile à son domicile boulevard Richard-Lenoir: là encore, on a l'impression que cet armagnac est un alcool comme un autre, ordinaire, et Maigret aurait tout aussi bien pu leur servir une prunelle ou autre chose...

      Il faut un voyage en Amérique pour que l'armagnac retrouve en quelque sorte ses lettres de noblesse: dans Maigret à New York, le commissaire boit un premier armagnac à la fin d'un bon repas en compagnie du capitaine O'Brien, avec comme une réminiscence du repas chez Mélanie de Cécile est morte (dans les deux cas, Maigret y mange un coq au vin), et un second toujours avec O'Brien, de nouveau à la fin d'un repas "à la française". Dans Les vacances de Maigret, l'armagnac servi à Maigret par Bellamy est de nouveau de la même eau, c'est-à-dire servi dans "les flacons et les verres en cristal taillé".

      Le prochain armagnac est servi chez le Dr Pardon dans Une confidence de Maigret. Mais, pris par son histoire, Maigret ne prend pas le temps de savourer son alcool. L'armagnac semble d'ailleurs avoir perdu de son attrait pour Maigret à cette époque, car, dans le roman suivant où il en consomme, Le voleur de Maigret, c'est sans plaisir: il en boit à deux reprises, lors de ses deux repas au Vieux-Pressoir, et les citations en disent long: "-Vous accepterez tout au moins un vieil armagnac? Il fallut y passer." "Peut-être avait-il trop bu, lui aussi? En tout cas, il ne finissait pas son énorme verre d'armagnac." Et s'il accepte un dernier – selon le corpus - verre d'armagnac chez Parendon, c'est avec une certaine restriction: "-Que puis-je vous offrir? Mon cognac n'est pas fameux, mais j'ai un armagnac d'une quarantaine d'années... [...] – Très peu, je vous en prie..." Décidément, l'armagnac n'a plus la cote... Mais l'a-t-il jamais eue? Comme on l'a constaté plus haut, c'est, de loin, des quatre alcools forts consommés par Maigret, celui qu'il privilégie le moins, accordant sa préférence au calvados et surtout au cognac. Pas étonnant donc qu'il donne cette réponse à Parendon, lorsque celui-ci lui avoue la mauvaise qualité de son cognac... Faute de cognac, on boit – mais pas trop – de l'armagnac...

    • Le cognac, parlons-en... un peu. C'est l'alcool fort le plus consommé par Maigret, sous la forme cognac ou fine, c'est tout comme, ainsi que nous l'avons vu plus haut. En dehors d'alcool fort préféré de Maigret, il a une fonction particulière, que Paul Mercier a si bien démontrée dans son livre (op.cit.): celle d'un auxiliaire dans l'interrogatoire d'un suspect. "L'arme secrète" est contenue dans une bouteille du fameux placard du bureau de Maigret à la PJ. Nous n'en dirons pas plus sur le sujet, et nous renvoyons au livre de Paul Mercier.

    • Un autre alcool que Maigret apprécie, c'est le calvados, au petit goût particulier de terroir. Pourtant, la rencontre entre Maigret et le calvados avait plutôt mal débuté: le premier calva que le commissaire ingurgite, c'est dans La nuit du carrefour, à l'auberge d'Avrainville: le piteux repas servi par le patron est couronné d'un "calvados synthétique" qui ne dit rien qui vaille... Maigret n'y touchera plus avant la fin de la période Fayard, et, dans Maigret, le calvados du Tabac Fontaine n'est qu'un pis-aller parmi d'autres: pour tromper son attente, Maigret "avait dû boire de tout: de la bière, du café, du calvados, de l'eau de Vittel." Le calva nettoyé par le Vittel, voilà qui n'augure pas de la qualité de cet alcool... C'est la raison sans doute qui fait que cet alcool n'aura jamais le prestige de l'armagnac, ni l'essentialité du cognac, mais il va rester longtemps beaucoup plus fonctionnel, servant de simple digestif après le repas (dans La maison du juge, après le dîner à l'auberge; dans Signé Picpus, pour accompagner Janvier qu'il a rejoint dans un petit restaurant de chauffeurs), ou de verre pris sur le pouce (grand verre de calva commandé dans "ce bistrot où des maçons cassent la croûte" dans Cécile est morte), ou de moyen de patienter au cours d'une enquête ("petit calvados" commandé par Maigret à Mme Roy en attendant les renseignements téléphoniques de ses inspecteurs dans Signé Picpus; deux calvas pris dans un bistrot en résumant mentalement les résultats de son enquête à la fin du même roman; calvados bus chaque jour après son déjeuner solitaire dans Les vacances de Maigret), ou encore faisant partie de la panoplie du buffet aux liqueurs boulevard Richard-Lenoir... en attendant la prunelle (trois occurrences dans Maigret et son mort).

      C'est à partir de La première enquête de Maigret que le calvados va prendre une autre fonction, servant d'outil au commissaire pour s'imbiber dans une enquête: c'est dans ce roman qu'il expérimente pour la première fois le "truc", qu'il met au point une technique qu'il va réutiliser plus tard, en s'aidant aussi d'autres alcools: installé rue Chaptal, au bien nommé Vieux Calvados, le jeune Maigret commence sa première planque en ingurgitant d'abord du cidre. Si cette boisson est plus légère qu'un alcool fort, elle n'en a pas moins un certain effet: "Il n'avait jamais bu de cidre à son petit déjeuner. Ce fut sa première expérience et, contre son attente, il en eut la poitrine envahie de chaleur." Convaincu du résultat, il se laisse emporter par d'autres tentatives, et accepte – plutôt facilement – de passer à du plus sérieux, et ne proteste pas quand le père Paumelle lui verse un calvados, pas plus qu'il ne refuse de renouveler l'expérience toutes les demi-heures de la matinée. Après le troisième verre, le calvados commence à faire son effet: "Il commençait à se sentir à l'aise, et même assez guilleret." Tant qu'à faire, il continue: "Calvados! Il n'y avait rien d'autre à faire. Il tiendrait jusqu'au bout." En fin de journée, après avoir encore bu une fois du cidre: "Maigret se sentait vague, après tous ces calvados de la journée", il découvre pour la première fois l'effet magique que cette imbibition lui procure: "Pourtant, après un moment d'abattement, dans l'après-midi [...], peut-être à cause de la digestion trop difficile des petits verres ingurgités depuis le matin, Maigret se sentit mieux d'aplomb. Il se passait en lui quelque chose qu'il ne connaissait pas encore, et il ne se doutait pas que le déclic qui venait de se produire lui deviendrait si familier qu'il serait un jour légendaire au Quai des Orfèvres. Ce n'était guère jusqu'alors qu'une chaleur agréable dans tout le corps, une façon un peu plus appuyée de marcher, de regarder les gens, les ombres et les lumières, les fiacres et les tramways autour de lui."

      Après l'enquête menée au calvados dans son terroir (Maigret et la vieille dame), le commissaire le consomme de façon plus anecdotique: il se contente d'un prendre un verre à différents endroits: dans un tabac au coin de la rue de Douai (Maigret au Picratt's), dans un bar au sortir du cinéma en solitaire (Maigret en meublé), avec le café après un repas à la Brasserie Dauphine (ibid.), après le déjeuner dans un bistrot rue de la Ferme (Maigret et la Grande Perche), où "ils avaient bien mangé, ma foi, et ils avaient bu le calvados que le patron qui était de Falaise, leur avait offert." Ah, le goût du produit authentique du terroir... Cela doit l'avoir fait se souvenir de l'effet ressenti à ses débuts, car le voilà qui, en attendant les téléphones d'Amsterdam, en consomme quelques verres à la terrasse de la Brasserie Dauphine, et "c'était rare qu'il eût cette humeur enjouée. Combien de calvados avait-il bus? Quatre? Cinq?" Il faut croire que cela lui plaît, car dans le roman suivant (Maigret, Lognon et les gangsters), il entre dans un bistrot, commande un calvados, et remet ça aussi sec, en se donnant un beau prétexte: "Il avala un second calvados, avec l'impression qu'il était en train de couver un rhume"; curieux, cette façon de faire: d'habitude, dans ces cas-là, c'est plutôt un grog qu'il prend préventivement... N'importe, ce ne sont pas les prétextes qui manquent: "Parce que la concierge avait parlé de calvados, et aussi parce qu'il faisait réellement froid, il en but un. " (Maigret et l'homme du banc). Sinon, le calvados accompagne volontiers le café en fin de repas, comme après le déjeuner chez Bresselles:"Que préférez-vous avec votre café? Fine ou calvados? – Calvados." (Maigret à l'école), ou en fin du repas chez le père Jules, avec les Pardon: "Ils étaient là, à la terrasse d'un bistrot de banlieue, à regarder les lumières qui se reflétaient sur la Marne et à siroter un vieux calvados." (Maigret s'amuse), ou après un déjeuner à la Brasserie Dauphine: "Puis il traîna à prendre son café accompagné du petit verre de calvados que le patron lui offrait invariablement." (L'amie d'enfance de Maigret), ou avec la soupe à l'oignon dans une brasserie avec Janvier (Maigret et la jeune morte). A moins qu'il ne serve de "verre de l'amitié", comme le cruchon de vieux calvados dégusté chez Catroux (Maigret chez le ministre), ou d'"aide à la rumination", comme le calvados dont Maigret se sert lui-même dans le bistrot de Calas (Maigret et le corps sans tête), ou encore de soutien moral et de moyen d'entrée en conversation: c'est la fonction du calvados offert à Martine Chapuis dans Maigret s'amuse; ou enfin de "petit plaisir" qu'on se fait en passant: "A l'entracte, il s'offrit un verre de calvados, et sa femme se contenta d'une verveine." (Maigret et le tueur).

      L'origine du calvados, liée au terroir, en fait un alcool à la marque sociale déterminée, plébéienne, qui s'oppose à d'autres alcools plus "aristocratiques": "Maigret avait bu un calvados après son dîner, exprès, par esprit de contradiction, parce qu'il allait se replonger dans un monde où on ne boit guère de calvados, encore moins de marc. Whisky, champagne, fine Napoléon." (Maigret voyage). Du marc au whisky, c'est toute une échelle sociale qui est symboliquement représentée par les alcools qu'on consomme à chaque étage...

    • Passons donc au marc. Il est consommé par Maigret un peu plus souvent que l'armagnac, mais moins que le calvados. C'est le petit verre qu'on prend pour se réconforter, comme le verre de marc que Maigret offre à son neveu venu chercher son aide dans Maigret: "- Avant tout, tu vas boire quelque chose. L'oncle prit une bouteille de marc et deux verres dans un placard [...]. – A ta santé! Surtout, essaie d'être un peu plus calme."

      Le marc, comme le calvados, et peut-être encore plus que lui, est marqué socialement: c'est l'alcool du peuple, du monde rural: Maigret en boit souvent lorsqu'il enquête en province; par exemple, dans Le chien jaune: "Dans le café, Maigret commanda un marc du pays, qu'il dégusta avec un visible plaisir"; et la consommation est souvent de plus d'un verre, ce qui fait que l'odeur du lieu en est imprégnée; c'est l'odeur sui generis du petit café de province: "Il faisait chaud. Les petits verres avaient été remplis trois ou quatre fois, et une odeur de marc se mêlait à l'odeur des pipes." (La maison du juge), "La salle de l'Anneau-d'Or est bleue de fumée. Maigret a trop mangé et il en est à son troisième ou à son quatrième petit verre de marc dit du pays." (Félicie est là)

      Un exemple frappant se trouve dans L'affaire Saint-Fiacre: Maigret, lors de sa première visite chez le régisseur Gautier, se voit offrir un verre d' "une bouteille de marc dont l'étiquette annonçait l'âge vénérable." Cette vénérabilité, qui donne un certificat gustatif à l'alcool, n'en contraste pas moins avec le whisky que le commissaire vient de boire au château avec Maurice de Saint-Fiacre. Et ce contraste est doublement symbolique: au château, on boit du whisky, chez le régisseur, on boit du marc; mais le plus intéressant, c'est que le whisky du château est une "importation" faite par Jean Métayer, car "De mon temps, il n'y avait pas de whisky au château." dit Maurice de Saint-Fiacre, tandis que le marc, bien que plus bas dans l'échelle sociale, "date de l'ancien comte", dit le régisseur à Maigret. Cette interversion de l'origine des deux alcools marque symboliquement le bouleversement sociologique qui est intervenu au château, que le vrai maître, Maurice de Saint-Fiacre, a déserté, pour céder sa place au jeune secrétaire plus ou moins gigolo. Et, sous-jacente, il y a aussi l'idée que le régisseur s'est approprié la "réserve du patron" (puisque c'est une bouteille de marc vénérable de l'ancien comte), comme il a racheté en sous-main les fermes du domaine, se bâtissant une fortune sur la ruine des Saint-Fiacre.

      Le marc, c'est aussi l'alcool qu'on propose à celui qu'on veut mettre en confiance: "Mimile était au tabac et Maigret commença par lui offrir un vieux marc." (Maigret se fâche).

      Le goût de l'alcool fait écho à celui de son statut social: ce n'est pas celui du raffinement: "Pour entretenir sa mauvaise humeur, [...] il commanda deux verres de marc, un pour le chauffeur, l'autre pour lui. L'âpre goût de l'alcool lui serra le fond de la gorge, et il pensa que cette enquête s'était faite «sous le signe» du marc. Pourquoi? Pur hasard. C'était sans doute la boisson qu'il aimait le moins." Il est intéressant de constater comment, au fil du corpus, les goûts de Maigret s'affinent comme s'affine son personnage. Alors qu'il dégustait avec plaisir le marc du pays à Concarneau (Le chien jaune, voir ci-dessus), voilà qu'il se met à moins l'apprécier ! C'est l'époque où le calvados va prendre un peu la place du marc, qu'on continue tout de même à rencontrer au fil des enquêtes, de façon plus épisodique et plus anecdotique: bouteille de marc glissée par Mme Maigret dans les bagages de son mari qui traverse l'Atlantique (Maigret à New York) – une sorte de viatique ?; petit marc offert par le patron de l'Arche-de-Noé pour faire passer l'ailloli de Porquerolles (Mon ami Maigret); marc partagé avec le cordonnier de la rue de Turenne, en veine de confidences (L'amie de Mme Maigret), marc bu au Grelot avant de parler à Louis, l'ami de Pierrot (Maigret se trompe), marc bu pour se donner du courage avant la conversation avec le professeur Gouin (Maigret se trompe): "il avait commandé un vieux marc de Bourgogne, de sorte qu'en montant dans la voiture il avait chaud à l'intérieur."; petit marc pour aider à digérer le lapin de Paumelle (Maigret à l'école); marc pour chasser un autre goût désagréable: "il avait hâte d'avaler un verre, non plus de vin, mais d'un alcool bien dur, pour chasser le mauvais goût qu'il avait dans la bouche et qui lui semblait être un goût de cadavre. [...] Ils entrèrent dans un bistrot et burent un verre de marc." (Maigret et le corps sans tête); trois verres de marc bus en ruminant la fin d'une enquête difficile (Un échec de Maigret); marc bu à la terrasse d'un petit bistrot du canal Saint-Martin (Maigret s'amuse); marc dégusté en compagnie du juge Ancelin (La patience de Maigret): "Ils finirent leur repas par un marc sans étiquette qui tirait au moins soixante-cinq degrés et qui leur mit le feu aux joues". On dirait d'ailleurs, dans cette enquête, que Maigret, en même temps qu'il s'est quelque peu réconcilié avec le monde des juges, s'est aussi retrouvé un plaisir gustatif pour le marc: "Il avait bien déjeuné. Il gardait dans sa bouche la saveur du marc. La chaleur, si elle donnait envie de sommeiller, était agréable, le soleil plein de gaieté." (ibid.). On retrouve encore deux fois le marc: un marc de Bourgogne dégusté chez le Dr Pardon à la fin d'une enquête (Maigret et l'affaire Nahour), et un petit verre de marc pris chez le père Chabut (Maigret et le marchand de vin).

    • Le whisky, comme dit plus haut, est la marque du haut de l'échelle sociale. Le plébéien Maigret n'en fera donc pas sa boisson préférée. Il n'en consomme que dans certaines circonstances, avec certaines personnes, dans certains milieux. Le whisky est aussi le label du cosmopolitisme, du voyage, de l'étranger. Maigret en consomme dans 13 romans. La première fois, c'est au bar – américain, comme il se doit – de la Coupole, avec le couple Crosby (La tête d'un homme). Ensuite, il en prend chez le maire de Concarneau (Le chien jaune), au château de Saint-Fiacre (L'affaire Saint-Fiacre, voir plus haut), dans la villa de Brown et chez Jaja (Liberty-Bar), avec O'Brien à New York, cela va de soi (Maigret à New York), avec Pyke dans le Train bleu (Mon ami Maigret), avec Harry Cole en Amérique, tout aussi évident (Maigret chez le coroner), puis toute une série de verres dans Maigret, Lognon et les gangsters (dame, quand on lutte contre la pègre américaine, on use des mêmes armes !). Il en reprend encore au bar du Savoy à Londres (Le revolver de Maigret), au bar du George-V (Maigret voyage), chez Norris Jonker (Maigret et le fantôme), au bar de l'Hôtel du Louvre (Maigret et l'affaire Nahour), et enfin chez les Batille (Maigret et le tueur).

    • Le vin est, après la bière, la boisson la plus fréquemment consommée par Maigret (54 romans). Cela va du petit blanc avalé au coin d'un comptoir de bistrot, jusqu'aux grands crus dégustés avec le Dr Pardon lors de leurs mémorables dîners. Pour les détails, nous renvoyons au livre de Jacques Sacré, qui a établi une "carte des vins de Maigret".

    • Le champagne est peu apprécié de Maigret, qui n'en prend que dans 8 romans. C'est souvent une boisson qui lui est imposée, et qu'il ne boit que quand il ne peut pas faire autrement. Ainsi, dans Pietr-le-Letton, au Pickwick's-Bar: "On posa devant lui, d'autorité, une bouteille de champagne. [...] Maigret, qui avait horreur du champagne, buvait à petites gorgées, pour se désaltérer." Dans M. Gallet, décédé, c'est Tiburce de Saint-Hilaire qui lui offre du "mousseux". Dans L'écluse n° 1, il est forcé par Ducrau à en boire. Dans Maigret, il s'en fait offrir par Cageot au Floria, où il retourne en commander avec sa belle sœur (drôle d'idée... mais après tout, quand on est à la retraite, on peut se permettre de ...). Dans La première enquête de Maigret, c'est Dédé qui le force à boire "flûte de champagne après flûte de champagne", ce qui n'empêche pas Maigret de fêter au "vin mousseux" sa nomination dans la brigade du commissaire Barodet. Dans Mon ami Maigret, c'est le major Bellam qui offre le champagne. Dans Maigret au Picratt's, Maigret en a un peu abusé, d'autant plus qu'il a pris en même temps de la fine. Enfin, dans Le voleur de Maigret, c'est Carus qui lui en offre au Vieux-Pressoir.

    • Les apéritifs sont consommés par Maigret assez fréquemment (34 romans). Ils sont essentiellement de deux sortes: apéritifs à base de vin, comme le vermouth, le martini ou le porto, ou apéritifs à base d'alcool, comme le pernod ou l'absinthe. Celui qui est le plus apprécié par Maigret est la "boisson anisée", sous forme de pernod ou de pastis, suivie des divers martinis ou vermouths, et, beaucoup plus rarement, d'absinthe, de quelques rares cocktails, et du mandarin-curaçao, qui arrose la nomination de Maigret dans la brigade du commissaire Guillaume (Les mémoires de Maigret), et que Maigret boit, en une sorte de commémoration, après que le directeur de la PJ l'ait mis en "congé provisoire" (Maigret se défend). Notons que le pernod est souvent consommé pendant la belle saison, printemps ou été, comme une sorte de célébration d'avant-vacances, du fait de son évocation méditerranéenne.

    • Un autre alcool que Maigret consomme assez souvent (20 romans), c'est le rhum, pris le plus souvent sous la forme de grog, boisson qui sert à réchauffer le corps et l'âme, et bon prétexte pour combattre rhume et grippe naissants. Le grog se prend lors des enquêtes pluvieuses au bord d'un canal ou d'un fleuve (Le charretier de la Providence, Chez les Flamands), ou dans la brume des bords de mer (Le port des brumes); ou dans les pluies automnales (Maigret et l'homme du banc, Maigret se trompe, Maigret et les témoins récalcitrants, Maigret et le fantôme), ou dans les frimas hivernaux (Les scrupules de Maigret, Maigret et le voleur paresseux, Maigret et le client du samedi); tandis que le rhum, non chauffé, n'est que boisson de pis-aller, consommé presque machinalement: "Et Maigret, qui avait l'air de penser à tout autre chose, articula, en regardant vaguement le comptoir [...]: - Du rhum..." (La tête d'un homme). A noter que les derniers grogs que Maigret consomme lui ont été préparés par sa femme (Maigret et le tueur, Maigret et le marchand de vin), alors que Maigret couve un rhume: la fonction "médicamenteuse" semble avoir été reconnue par Mme Maigret elle-même...

    • Le café est une boisson beaucoup consommée par Maigret (49 romans). Bu plus épisodiquement dans les périodes Fayard et Gallimard, surtout accompagné de croissants en guise de petit déjeuner dans un bar, ou alors sous la forme "arrosé" (sous-entendu mélangé à de l'alcool), le café devient beaucoup plus régulièrement pris dans la période Presses de la Cité; d'une part parce qu'on y voit plus souvent Maigret au saut du lit, réveillé par l'odeur de la tasse de café que lui a préparée sa femme, et d'autre part parce que le café, accompagné d'un digestif, couronne souvent la fin d'un bon repas,qu'il soit pris au restaurant, chez lui ou chez les Pardon. Or, ces repas sont surtout l'apanage de la seconde moitié du corpus, où ils sont beaucoup plus souvent détaillés.

    • L'eau minérale est une exception – mais qui en aurait douté ? – dans les habitudes bibitives du commissaire. Il n'en consomme que dans trois romans: dans Liberty-Bar, il commande une bouteille de Vittel, dont on peut comprendre qu'il ait besoin pour nettoyer son estomac, qu'il a empli, en une seule journée, de nombreux verres de vermouth, ainsi que de vin, de café, de whisky et de gentiane !

      Rebelote dans Maigret: le commissaire commande à nouveau de l'eau de Vittel, pour faire passer café, pernod, bière et calvados. La troisième fois, c'est évidemment dans Maigret à Vichy, où c'est la seule boisson qu'il s'autorise en dehors du café, après avoir confessé ses péchés mignons au médecin qui l'examine:

      " – Et le vin? Un demi-litre, un litre par jour?

      - Oui... Non... Davantage... A table, d'habitude, je n'en bois que deux ou trois verres... Au bureau, parfois un verre de bière, que je fais monter de la Brasserie Dauphine...

      - Apéritif ?

      - Assez souvent, avec l'un ou l'autre de mes collaborateurs... [...] Le soir, je ne déteste pas un verre ou deux de prunelle que ma belle-sœur nous envoie d'Alsace... Mes enquêtes exigent que je passe un certain temps dans des cafés ou dans des bars... [...] Si je commence une de ces enquêtes au vouvray, par exemple, [...] j'ai tendance à la continuer au vouvray..."

    • Dans le presque même registre que l'eau, on trouve la tisane, boisson réservée aux jours de maladie. Maigret se soumet aux tisanes préparées par sa femme, moyennant quelques bouffées tirées sur sa pipe. Heureusement, il n'est pas souvent vraiment malade, et il réussit le plus souvent à combattre la grippe par les grogs. Mais parfois, il faut tout de même en passer par les tisanes, par chance très peu souvent: uniquement dans deux romans: Le fou de Bergerac et Maigret et son mort.

    • Enfin, on trouve dans quatre romans des boissons inhabituelles pour le commissaire: d'abord, voyage en Amérique oblige, coca-cola dans Maigret à New York et Maigret chez le coroner, puis, pour une autre couleur locale, du cidre chez les Trochu dans Maigret et la vieille dame, et au bistrot du père Paumelle dans La première enquête de Maigret. Enfin, un unique "vichy-fraise, mais cela l'écoeurait" (La première enquête de Maigret), et il ne renouvellera donc pas l'expérience...

    Et c'est ainsi que se termine notre tour d'horizon des rapports de Maigret avec la boisson. On se sera rendu compte que cette consommation, que le choix des boissons ne sont jamais anodins, et qu'il reflètent un état d'esprit du commissaire, l'avancée de son enquête, ou le milieu où il est plongé.

    Et si Maigret boit autant, et en particulier de l'alcool, n'oublions pas qu'il en a métaphoriquement besoin pour "s'imbiber" du monde qui l'entoure...

    "- Qu'est-ce que je vous sers, patron?

    - Un calvados, si tu y tiens.

    C'est avec des calvados qu'il avait commencé. Autant finir sur la même chose." (Maigret et son mort)


  • image: O. Reynaud, Ph. Wurm. Maigret et Son Mort, LeFrancq · Le Rocher 1992

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