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Avant-propos des Œuvres Complètes, 1966

 

Maigret avant Maigret

Gilbert Sigaux

English translation

 

La vie du commissaire Maigret dans les romans de Georges Simenon n'a pas été construite avec le souci d'ordonner chronologiquement les événements qui la traversent, qu'il s'agisse d'enquêtes ou de faits appartenant au domaine privé. Mais La Première Enquête de Maigret et Les Mémoires de Maigret permettent pourtant de situer le déroulement d'une carrière qui est, dans l'ordre de l'imaginaire, une des plus fortement « existantes » qui soient. Les amateurs de puzzles peuvent suivre Maigret à partir de l'année 1913, qui est celle de ses débuts, et tenter, à la suite, de dater chacune de ses enquêtes, la dernière étant théoriquement celle de L'Écluse N° 1 ou mieux, après la retraite du commissaire qui est évoquée dans ce roman, celle racontée dans Maigret.

Maigret est, on le sait, le dix-neuvième et dernier roman du premier « cycle »; dans les deux cycles suivants, le commissaire est rappelé à la vie et plongé dans des aventures nouvelles, naturellement antérieures à sa retraite, mais situées en fait dans une chronologie qu'il est impossible de rattacher logiquement à celle qui gouverne les romans du premier cycle. Maigret est alors, si l'on peut dire, contemporain non de lui-même mais de son créateur et de la durée vécue par celui-ci. Il n'est donc pas possible de situer chacune de ses enquêtes dans une continuité cohérente depuis 1913. Ce travail, même pour le plus passionné des admirateurs de Maigret (et de Simenon), n'aurait aucun intérêt puisqu'il est, dès le départ, impraticable. Il n'en est pas de même de la recherche des apparitions de Maigret dans les romans antérieurs à Pietr-le-Letton, car elle peut permettre de voir comment le personnage du commissaire s'est peu à peu développé.

Il est mis en scène pour la première fois dans Train de Nuit, roman publié en 1930 chez Arthème Fayard (collection Les Maîtres du Roman populaire) sous la signature de Christian Brulls; on le retrouve dans La Maison de l'Inquiétude, roman signé Georges Sien et publié chez Tallandier en 1932, dans La Figurante de Christian Brulls (Fayard 1932) et, enfin, dans La Femme rousse de Georges Sim (Tallandïer 1933).

Mais, quelles que soient les dates de publication, il s'agit de romans écrits avant Pietr-le-Letton. On pourrait donc considérer comme des préparations, des esquisses les Maigret mis en scène dans ces livres, et supposer que Georges Simenon a peu à peu dégagé son personnage d'une masse primitive, comme un sculpteur travaillant la glaise (ou la pierre). Cette vue serait inexacte. Le nom de Maigret sert de support à des personnages différents. Les Maigret des romans cités plus haut ne se ressemblent pas entre eux et aucun n'est superposable au Maigret dont la personnalité se développera à partir de Pietr-le-Letton.

En fait, les premiers Maigret ressemblent à d'autres personnages imaginés par Simenon dans les années vingt et qui, aventuriers ou enquêteurs, ont des traits communs. Il y a du Maigret dans Jarry1, et même dans le policier Torrence de quelques romans populaires: Simenon reprendra par la suite le nom de Torrence, qui deviendra un des adjoints de Maigret à la PJ; mais certains des traits du premier Torrence seront transférés au Maigret définitif.

Définitif? Il est sans doute préférable de dire Maigret deuxième manière, et d'éviter de fixer le type du commissaire dès Pietr-le-Letton. En effet, au cours des années, à travers les dix-neuf romans de la première période, il évoluera, recevra des nuances, s'enrichira. Par contre il ne changera guère dans la seconde période, celle qui correspond aux Nouvelles Enquêtes de Maigret, à Maigret revient et à Signé Picpus. Mais, dans la troisième, nous le verrons se détacher de la chronologie (parfois implicite) des deux premières et évoluer dans un temps qui est d'abord, nous l'avons noté, celui de son créateur.

Par une évolution parallèle, il semble que, le long des années, Maigret se soit rapproché de Simenon, apparaissant de plus en plus souvent — ce qui ne veut pas dire continuellement — comme un double, voire un porte-parole de son créateur, encore que celui-ci s'en défende.

Il est intéressant de considérer un personnage imaginaire comme s'il avait réellement vécu et de l'examiner objectivement, historiquement, de l'extérieur. Pourtant il s'agit là d'un jeu. Car la vie de Maigret n'est pas autre chose que les romans de Georges Simenon. Il faut finalement laisser la place à la fiction, pour retrouver, de roman en roman, une création à travers une créature.

GILBERT SIGAUX


NOTES
1. Jarry a été situé par Simenon lui-même dans la genèse de Maigret: « Lorsque j'écrivais des romans populaires, les derniers temps, j'avais commencé à dessiner un personnage nommé Jarry qui me séduisait particulièrement. Sa seule ambition était de vivre un certain nombre de vies. Parisien raffiné à Paris, pêcheur en sabots en Bretagne, paysan ici, petit-bourgeois là... Et puis Maigret est venu qui l'a supplanté et je m'aperçois que Maigret est une transposition de Jarry: lui aussi vit un grand nombre de vies. Mais c'est la vie des autres à qui, pendant un moment, il se substitue. » — Jarry apparaît dans plusieurs romans, notamment dans Chair de Beauté (1928) et La Femme qui tue (1929), l'un et l'autre signés Georges Sim.

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