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Bars, bistrots, cafés et restaurants:
les bonnes adresses de Maigret

par Murielle Wenger

English translation

"C'était bon de revoir un vrai zinc, de la sciure
de bois par terre, un garçon en tablier bleu.
"
(Maigret et l'affaire Nahour)

Dans son incontournable livre – presque une bible ! – intitulé Paris chez Simenon (paru en 2000 aux éditions Encrage), Michel Lemoine a répertorié tous les lieux parisiens mentionnés dans l'œuvre de Simenon, sous pseudonymes, sous patronyme, et textes autobibliographiques compris. On y trouve le nom de toutes les rues, avenues, quartiers mentionnés dans l'œuvre simenonienne, mais aussi les bâtiments, depuis les hôtels, cafés et restaurants, jusqu'aux magasins, musées, ministères, hôpitaux, et j'en passe. On peut faire le tour de la capitale, vue par les yeux du romancier, et avoir ainsi un panorama complet de références.

C'est en m'aidant de ce livre que j'ai contrôlé mes propres recherches dans le corpus maigretien, sur le thème que j'avais envie de traiter cette fois, à savoir les cafés, restaurants, bistrots et autres bars fréquentés par le commissaire dans ses longues errances parisiennes.

En effet, lorsque Maigret veut se restaurer ou se désaltérer, il entre dans un de ces lieux publics, qui peut être un bar, un bistrot, un café ou un restaurant. Si le dernier est plus expressément réservé aux agapes culinaires, les autres endroits servent surtout de lieu d'abreuvement. Quoiqu'il arrive qu'on y fasse aussi la cuisine, et Maigret ne se fait pas faute alors d'y goûter.

Pour commencer, j'ai dressé une petite analyse statistique concernant ces lieux, et en voici le résultat.

J'ai travaillé sur environ 350 mentions de ces établissements dans le corpus maigretien, et la première chose que l'on peut remarquer, c'est que la proportion de bars est la plus élevée (environ un tiers des mentions). Suivent les bistrots et les restaurants (un cinquième de mentions pour chacun). Puis on trouve les cafés (environ 15% des mentions). Notons que parfois, les dénominations sont interchangeables, l'auteur parlant du même endroit tantôt comme d'un bistrot, tantôt comme d'un café, voire d'un bar. Citons encore les brasseries (environ 10% des mentions), qu'on pourrait ajouter aux restaurants, mais que je garde à part, puisque tout aussi bien l'auteur fait la différence en leur réservant un autre vocable plus précis. De même j'ai compté à part les mentions de la Brasserie Dauphine, qui est plus qu'un simple lieu où se restaurer, car elle est devenue comme une annexe, une extension du bureau de Maigret…

Un autre élément à considérer est la localisation de ces établissements, et c'est surtout là que le livre de Michel Lemoine m'a été fort utile: comme lui, j'ai regroupé ces établissements en fonction des arrondissements parisiens. Et on découvre que c'est dans le IXe arrondissement que se trouve le plus grand nombre (plus d'un cinquième) de ces établissements; ce IXe arrondissement, qui est parmi ceux où Maigret enquête le plus (ceci expliquant peut-être cela…), c'est celui de Pigalle, avec ses endroits mythiquement simenoniens: la place Clichy, la place Blanche, et la rue Fontaine; mais cet arrondissement englobe aussi tout Montmartre et les Grands Boulevards, autres lieux de prédilection du commissaire. Le VIIIe arrondissement comprend, lui environ 12% des mentions: c'est le quartier des Champs-Elysées, mais aussi de celles des petites rues qui sont comme "les coulisses" 'des grandes artères, et encore de la place des Ternes. On trouve ensuite, à part presque égales (environ 8% des mentions chacun), les XVIIIe, Ier, VIe, IIIe et IVe arrondissements. Entre 5% et 3% des mentions concernent les XIVe, Xe, XVIIe, Ve, IIe et XIe arrondissements, et 2% les XIIe et XVe arrondissements. Il n'y a que 4 mentions pour le VIIe arrondissement, 3 mentions pour le XIXe, et 2 mentions pour le XIIIe; enfin, les XVIe et XXe arrondissements n'ont droit qu'à une unique mention. Ci-dessous, une image des arrondissements, regroupés par couleur selon le nombre de mentions.

Il faut noter que ces quelque 350 notations concernent non seulement des lieux fréquentés par Maigret, mais aussi ceux qui sont simplement mentionnés dans le texte. Nous allons à présent nous concentrer sur les établissements réellement visités par Maigret, et voir quelles sont les consommations qu'il y prend, les menus qu'il y déguste, et nous pourrons dresser ainsi une liste des "bonnes adresses" du commissaire.

Un premier point à examiner est celui des boissons que consomme Maigret dans les bars, cafés et bistrots. Notons d'abord que lorsque le commissaire se rend dans un de ces établissements, l'auteur ne précise pas toujours quelle boisson il y prend. On trouve néanmoins une bonne centaine de boissons précisées. En examinant celles-ci, on constate qu'un bon tiers sont – sans surprise – des bières, les fameux "demis" que le héros avale, accoudé au comptoir de zinc… On trouve ensuite un petit cinquième de verres de vin blanc, et un petit dixième de calvados. On trouve ensuite, en nombre moindre, des grogs au rhum, des cafés, des marcs, des apéritifs anisés (pernod, pastis), des fines et cognacs, puis diverses boissons beaucoup plus épisodiques.

Le décor de ces établissements, tel que l'auteur les brosse en quelques traits de plume, nous évoque les photographies en noir et blanc prises par Doisneau (voir: www.robert-doisneau.com/fr/portfolios/457,bistrots.htm) ou Brassaï: lumière trouble et grise autour du globe électrique; dans un coin, une cabine téléphonique, fermée par une porte à vitre dépolie; parfois un billard ou une machine à sous; la fumée qui monte des pipes et des cigarettes; les murs tapissés de glaces et de calendriers-réclames; les garçons qui "font le mastic", répandant de la sciure de bois sur le sol; le patron, un Auvergnat aux moustaches noires, manches de chemises retroussées et tablier bleu; une caissière grasse et blonde; deux maçons en blouse blanche accoudés au comptoir d'étain; des joueurs de cartes; et, parfois, une fille de la nuit qui compte sur un hypothétique client; sans oublier la terrasse où on s'installe devant un guéridon de marbre, "à boire de la bière fraîche ou des apéritifs, en caressant du regard les jolies femmes qui passent" (Félicie est là)…

Considérons à présent les diverses nourritures plus substantielles que Maigret consomme dans ces établissements. Bien entendu, les cafés, bars et bistrots ne fournissent en général que les boissons, mais il arrive, de temps à autre, que Maigret y avale un sandwich ou un croissant. Dans des cas beaucoup plus rares, le commissaire y consomme un repas complet; ainsi, dans un petit bar normand, situé en contrebas du quai des Grands-Augustins (Maigret s'amuse), qui sent le calvados à plein nez, Maigret, en attendant le résultat de l'interrogatoire du Dr Jave, va manger une sole normande, du rôti de veau, un fromage, puis terminer par un café et un calvados qu'il partage avec Martine Chapuis; dans le bistrot de chez l'Auvergnat, rue Lhomond (Maigret en meublé), il apprécie le ragoût de mouton, même si cela va lui causer une soif inextinguible…; un autre Auvergnat, rue des Acacias celui-ci (La patience de Maigret), offre des rillettes du Morvan, la rouelle de veau aux lentilles, fromage et tarte aux prunes parfumée de cannelle, un menu alléchant que le commissaire va déguster en compagnie du juge Ancelin.

Dans les brasseries, Maigret se contente souvent de boire de la bière, mais il lui arrive de commander aussi la spécialité "maison", à savoir la choucroute, qui se sert avec la même bière. On peut recommander la Taverne Royale, rue Royale (La guinguette à deux sous), le Canon de la Bastille, boulevard Henri-IV et le Cadran, rue de Maubeuge ("Une belle brasserie, comme Maigret les aimait, pas encore modernisée, avec sa classique ceinture de glaces sur les murs, sa banquette de molesquine rouge sombre, ses tables de marbre blanc et, par-ci par-là, une boule de nickel pour les torchons." (Maigret et son mort), la Brasserie Clichy, boulevard de Clichy (Signé Picpus et La première enquête de Maigret), la brasserie du Boulevard Bonne-Nouvelle (Maigret et son banc), une brasserie alsacienne, située à un endroit hélas indéterminé, entre le quai de la Gare et le bureau de Maigret, mais où on sert une choucroute "plantureuse et abondamment garnie, avec des saucisses luisantes et du petit salé d'un rose innocent" (Maigret et les témoins récalcitrants), la Brasserie Franco-Italienne, boulevard Montparnasse (Maigret et les braves gens), et une brasserie rue Caulaincourt (Mademoiselle Berthe et son amant). On n'oubliera pas les deux fameuses brasseries: Chez Manière, rue Caulaincourt encore, où Maigret se fait servir une andouillette, tandis que Madame préfère le homard froid à la mayonnaise (Maigret et le fantôme), puis La Coupole, boulevard du Montparnasse, théâtre du mémorable dîner dans Les caves du Majestic: "Qu'est-ce que je vous dois, garçon ?... J'ai un steak, un machin du chariot, une côte de bœuf, quoi, trois pommes frites et trois demis…"

Quant à la Brasserie Dauphine, outre ses substantiels sandwiches, elle propose une carte des plus garnies, où la viande de veau semble occuper une place de choix: hors-d'œuvre variés, petits merlans de Bretagne ou filets de harengs en entrée; puis, en plat principal, veau marengo, ragoût de veau "à la bonne odeur de cuisine familiale", tête de veau, foie de veau en papillotes, ris de veau aux champignons et surtout blanquette de veau crémeuse, onctueuse, "avec une sauce d'un jaune doré, très parfumée", ou, pour changer un peu, andouillette avec purée ou pommes frites, ou tripes à la mode de Caen; pour le dessert, gâteau aux amandes.

Outre les bistrots des Halles, où Maigret fait déguster à M. Pyke des tripes à la mode de Caen et des crêpes Suzette (Mon ami Maigret), on trouve une liste de restaurants aux menus divers et variés; il arrive que Maigret y mange seul, comme au Filet de Sole, place des Victoires (Maigret chez le ministre), où il se fait servir une sole dieppoise avec du pouilly; pour l'andouillette, Maigret se rend dans un restaurant rue Neuve-Saint-Pierre (Maigret et le voleur paresseux) ou rue de Miromesnil, Au Petit Chaudron, où, si on est dans les petits papiers de la patronne, on a aussi droit au "baba au rhum abondamment recouvert de crème Chantilly" (Maigret hésite); rue Caulaincourt, Maigret déniche un petit restaurant de chauffeurs, où il déguste du fricandeau à l'oseille avec du beaujolais (Mademoiselle Berthe et son amant). Mais le commissaire préfère souvent partager ses agapes: à la Chope Montmartre, rue du Faubourg-Montmartre, Maigret, en compagnie du commissaire Colombani, de la Sûreté, et du directeur des Folies-Bergères (Maigret et son mort), fait honneur au menu: truites au bleu, perdreaux au chou, le tout arrosé de châteauneuf; au restaurant italien chez Pozzo, rue des Acacias (Maigret, Lognon et les gangsters), Maigret fait manger à Lognon des spaghetti et des escalopes à la florentine, avec du chianti; dans un restaurant de la rue de Bourgogne, Maigret mange, avec Janvier, des asperges et de la raie au beurre noir (Maigret et les vieillards); à La Sardine, rue Fontaine (Maigret et l'indicateur), le commissaire mange encore en compagnie de Janvier: ils se font servir des coquilles Saint-Jacques, de la côte de bœuf braisée, et du beaujolais; au Clou Doré, rue Fontaine, Maigret dîne avec Lapointe, et mange la paella avec du tavel (La patience de Maigret); au Vieux Pressoir, boulevard de Grenelle (Le voleur de Maigret), le commissaire trouve une bonne table, puisqu'il y mange à deux reprises: la première fois, avec Lapointe, il déguste une chaudrée fourasienne, accompagnée d'un petit vin blanc des Charentes, puis du gigot de pré-salé avec du bordeaux rouge, et, pour faire passer le tout, un vieil armagnac; la seconde fois, Maigret est seul, et il mange des pétoncles, puis du caneton à l'orange; dans une petite rue près de la Porte d'Orléans, Maigret va inviter à déjeuner un criminologiste américain (Cécile est morte): ils vont se régaler de cèpes à la bordelaise, du coq au vin, servis avec du beaujolais, puis un onctueux gâteau au moka et, pour terminer en beauté, un vieil armagnac; dans un autre restaurant italien, chez Gino, près de la rue de l'Etoile (Un échec de Maigret), Maigret mange, en compagnie de Martine Gilloux, des hors-d'œuvre et un spaghetti milanaise. Mais il y aussi les restaurants où Maigret emmène sa femme: le restaurant alsacien, rue d'Enghien, où Maigret déguste une "choucroute comme il les aimait", tandis que sa femme préfère la potée lorraine (L'amie de Madame Maigret); un restaurant italien du boulevard de Clichy où ils mangent un spaghetti (Maigret s'amuse); il arrive aux Maigret de choisir un restaurant connu pour ses spécialités de poissons et fruits de mer, sur les Champs-Elysées (Maigret s'amuse) ou au Quartier Latin (Maigret hésite); rue de la Grande-Armée, le couple Maigret va manger une vichyssoise, du canard à l'orange et du brie, en buvant du saint-émilion (Maigret se défend); place des Victoires, les Maigret savourent un délicieux ris de veau, des côtelettes d'agneau, et un gâteau aux fraises (La folle de Maigret); dans un petit restaurant du boulevard du Montparnasse, les Maigret, cette fois en compagnie des Pardon, retrouvent le menu de leur premier repas en tête à tête: du ragoût de mouton et du chavignol en carafe (Maigret et les vieillards). Enfin, pour terminer, faisons une petite escapade "hors les murs" parisiens, et proposons les rives de la Seine, à Bougival, où Maigret va s'attabler dans une petite auberge en compagnie de Dédé (La première enquête de Maigret), pour savourer une friture de goujons et un coq au vin rosé de beaujolais; ou alors, du côté de la Marne, c'est à Joinville que les Maigret et les Pardon reviennent Chez le Pères Jules (Maigret s'amuse), pour déguster une friture de goujons (encore !), puis une andouille grillée et des pommes frites, et finir par un calvados.

Ainsi s'achève notre tournée des lieux publics chers à Maigret, haltes obligées sur le chemin de l'enquête: "Il avait besoin d'échapper à son bureau, de respirer l'air du temps, de découvrir, à chaque nouvelle enquête, des mondes différents. Il avait besoin des bistrots où il lui arrivait si souvent d'attendre, devant le zinc, en buvant un demi ou un calvados selon les circonstances." (Maigret et monsieur Charles)

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