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English translation

PRÉFACE to Simenon's Le chien jaune

DE tous les romanciers de son époque, Simenon est sûrement celui qui a écrit l'œuvre la plus abondante. En moins de quarante années, il a écrit et publié quelque cent vingt volumes, soit à peu près la cadence d'un roman par quatre mois. J'admire, chez un écrivain, cette grande et régulière fécondité qui n'a jamais nui à la qualité de l'œuvre et toutefois, elle n'est pas ce qui m'étonne le plus dans le cas de Simenon. Après tout, il y a eu des précédents, entre autres celui de Balzac qui écrivit sa Comédie Humaine en vingt ans. Non, ce qui m'étonne le plus, c'est que les romans de Simenon soient au moins aussi lus dans les autres langues qu'ils le sont en français : il existe même des pays où ils touchent un public beaucoup plus étendu que dans le nôtre. Et pas plus les Américains que les Japonais, les Russes ou les Abyssins ne se sentent dépaysés dans ce monde romanesque où les êtres et les lieux sont pourtant, semble-t-il, très caractérisés, très particularisés. Les acteurs d'un fait divers qui se déroule dans un quartier de Paris ou dans une rue d'Anvers ou de La Rochelle ont des physionomies originales et des habitudes de vie, des réactions et un tour d'esprit bien à eux, qui devraient en faire des individus retranchés, difficilement perméables pour des Mexicains ou des Océaniens. C'est justement le miracle que les frontières et les distances soient abolies entre les personnages et les lecteurs à quelque nationalité qu'appartiennent les uns et les autres. Ni son métier, ni son milieu social ni les mœurs ni les lois de son pays ne sauraient faire écran à l'être humain qui surgit d'entre les pages du roman. L'auteur se garde d'ailleurs d'expliquer ses personnages et de démonter devant son lecteur les rouages d'un mécanisme psychologique. Il se contente de donner des renseignements, des indications, des repères, et non sans économie. A vrai dire, il semble que ce soit le lecteur qui crée les personnages de Simenon et qui les différencie. Il y a là, de la part de l'auteur, une remarquable discrétion. Maître absolu de sa création romanesque et de ses créatures, il s'applique à ne pas abuser de sa toute-puissance, sachant bien que de tels excès n'ont d'autre résultat que celui de desservir la vérité. En les éveillant à la vie romanesque, il dote ses personnages non pas d'une musique intérieure, mais d'un clavier faisant de chacun d'eux une sorte de harpe éolienne qui s'émeut lentement selon le vent, les marées et les détours de l'enquête. A la lecture de ses livres, il m'arrive d'être pris de l'horrible soupçon qu'intérieurement, nous nous ressemblons tous de très près et que ce sont d'infimes et microscopiques et insignifiantes particularités qui créent la diversité des caractères. En tout cas, nombre de ses héros, pour ne pas dire la plupart, nous apparaissent comme des individualités floues, incertaines, qui donnent à penser, lorsqu'elles se précisent dans un sens, qu'elles auraient pu aussi bien se préciser dans le sens contraire et qu'il s'en est fallu de fort peu de chose et peut-être même d'un simple hasard. Le fameux commissaire Maigret est le plus illustre représentant de cet univers simenonien et probablement le plus typique. Tout en mouvances et en incertitudes, il échappe à la description et plus encore aux définitions. La meilleure chance qu'on ait de le saisir est sans doute de l'approcher par les côtés négatifs de sa personne : il se méfie des déductions brillantes, des techniques, des esprits trop méthodiques et même de la psychologie. A ses yeux, la recherche criminelle est avant tout celle d'une vérité humaine qu'on ne saurait mieux comprendre que si on l'a d'abord sentie. Il convient donc d'écarter au cours de l'enquête tout ce qui peut gêner une expérience sensible, en premier lieu les raisonnements trop bien construits. Maigret possède justement cette forme de sensibilité, doublée d'une sorte de plasticité, qui lui permet de sentir les êtres, d'entrer dans la peau d'un personnage et de vivre un peu de la vie du suspect, fût-ce fugitivement, le temps d'apercevoir une vérité que les plus savantes déductions n'auraient su tirer de son humble retraite. Ainsi, durant ces longs silences dans lesquels se plonge le commissaire en tirant sur sa pipe, n'est-ce pas de méditation qu'il s'agit, mais d'un jeu très subtil qui s'apparente à l'art du romancier et à celui du comédien.

Dans Le Chien Jaune, Maigret n'est certes pas un débutant, mais un jeune commissaire ayant à peu près trente-cinq ans et fort différent de ce qu'il sera trente ans plus tard. L'allure y est déjà et la pipe aussi, bien entendu. Et sur le plan professionnel, il se distingue de ses confrères par le peu de considération qu'il accorde aux techniques policières. Détaché à la Brigade Mobile de Rennes, il est appelé à Concarneau afin de résoudre l'énigme que propose une série de crimes commis dans des circonstances très mystérieuses. L'inspecteur qui l'accompagne recueille d'inutiles et précieux indices, glane à travers la ville des renseignements de toute espèce et n'ose pas laisser paraître le malaise que lui cause l'inertie de son patron. Abrité derrière les vitres d'une salle de café, Maigret regarde courir le vent sur le port de Concarneau et, tout en fumant beaucoup de pipes, s'intègre sournoisement à la vie secrète d'un groupe de personnages familiers de l'établissement. Lorsqu'il a réussi à se mettre dans la peau d'un certain chien jaune qui a fourni le titre du roman, le problème se trouve résolu. C'est par une sorte d'osmose que les acteurs du drame lui ont livré leur secret.

Marcel Aymé