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Maigret et le visiteur d'avril

par Murielle Wenger

English translation

Les papiers, sur le bureau, frémissaient au moindre souffle d'air. La fenêtre était grande ouverte, et laissait pénétrer les bruits de la rue et l'odeur si caractéristique du printemps parisien. Maigret alluma une nouvelle pipe, soupira en regardant d'un œil glauque le rapport qu'il était en train d'annoter, puis se leva et se dirigea vers la fenêtre, comme quelqu'un qui cède à une envie trop longtemps contenue. Son regard erra sur les quais, sur la Seine qui était ce matin du même vert frais que les bourgeons des marronniers, et sur les passants, parmi lesquels les robes claires des femmes, qui étrennaient leur première tenue printanière, mettaient des taches vives.

Le téléphone sonna. Maigret quitta à regret son poste d'observation et décrocha. A l'autre bout du fil, c'était la voix de Janvier:

–Ça y est, patron! On a repéré Stan!

–Où es-tu ?

–Dans le café qui fait le coin de la rue Saint-Antoine. Verduret surveille l'entrée de l'hôtel juste en face. Depuis hier, on suit la Polonaise, et ce matin, elle est entrée dans cet hôtel. Verduret, qui a pris la relève à huit heures, vient de m'avertir qu'il a vu entrer un type dont le signalement correspond à celui de Stan. Qu'est-ce qu'on fait ?

–Je vous envoie Lucas. C'est lui qui s'est occupé de l'affaire, c'est à lui de la terminer.

Lucas venait à peine de partir avec les dernières instructions de Maigret que le téléphone sonna à nouveau. Cette fois, c'était Torrence.

–C'est vous, patron ? (comme si ç'avait pu être quelqu'un d'autre!) Thouret vient de sortir de chez lui et se dirige vers le métro. Qu'est-ce que je fais ? Je le suis ?

Maigret avait envie de hausser les épaules. Il grommela:

–Evidemment, que tu le suis! Que voudrais-tu faire d'autre ?

–Je ne sais pas, moi. J'avais pensé que peut-être vous….

–Evite de trop penser, mon vieux Torrence… Pour le moment, tu te contentes de suivre Thouret. Tout ce que je veux pour le moment, c'est savoir qui il rencontre, à qui il parle, etc. C'est clair ?

–C'est clair, patron, fit Torrence d'une voix de petit garçon qu'on vient de réprimander.

Maigret se remit en soupirant à la lecture de son rapport. Il finissait juste une phrase lorsque le téléphone se remit à sonner. Le commissaire fixa l'appareil comme s'il allait l'envoyer valser à travers la pièce. Il se résolut cependant à décrocher le récepteur.

–Patron ? Ici, Lapointe. Madame Blanc est rentrée chez elle.

Maigret faillit dire "Et alors ?", mais il se souvint à temps qu'il avait chargé le jeune inspecteur de surveiller la concierge de la rue Rambuteau, et de l'avertir quant elle serait revenue.

–Attends-moi, répondit-il. Je serai sur place dans un quart d'heure.

Maigret prit deux pipes sur son bureau et les enfouit dans ses poches. Il avait retrouvé sa bonne humeur, car la perspective d'échapper à son bureau par une journée pareille le réjouissait. Ce gai soleil d'avril, cette douce brise qui faisait friser la Seine de petites vagues, tout cela ne méritait-il pas que l'on sorte pour le savourer ? Ce n'était pas un temps à rester enfermé, que diable!

Tout guilleret, il se dirigea vers la porte, qu'il ouvrit en sifflotant. En passant devant la cage vitrée de Joseph, il fit à celui-ci un petit signe joyeux de la main, puis prit l'escalier dont la poussière était dorée par un rayon de soleil qui la traversait en biais.

Il avait à peine descendu quelques marches qu'il entendit qu'on le hélait. C'était Joseph.

–Monsieur le commissaire, monsieur le commissaire! On vous demande!

Maigret faillit continuer son chemin sans répondre. Néanmoins, il s'arrêta, déjà persuadé qu'on allait lui gâcher sa promenade:

–Qu'est-ce que c'est? dit-il à Joseph, qui le rejoignait, essoufflé d'avoir descendu l'escalier en courant.

–C'est monsieur le Directeur. Il vient d'appeler votre bureau, mais vous étiez déjà sorti. Il veut absolument vous voir.

Maigret fronça les sourcils. Que pouvait bien lui vouloir le chef, qu'il avait quitté une demi-heure plus tôt, après le rapport quotidien ? Aucune affaire grave n'était en cours, et Guichard ne lui avait parlé de rien de particulier tout à l'heure.

Maigret remonta les marches en grommelant. Voilà! Il l'aurait parié! Finie, la petite escapade printanière!

Maigret traversa le couloir qui menait au bureau du chef. Pour une fois, personne n'attendait sur la banquette de velours rouge. Il frappa à la porte, et une voix lui cria d'entrer.

Le chef était installé à son bureau, et la lumière du soleil, tamisée par les rideaux de mousseline, éclairait par derrière sa chevelure blanche et soyeuse, lui faisant comme une auréole. En face de lui, dans le fauteuil vert, était assis un homme à qui il sourit (et Maigret aurait juré qu'il lui faisait un clin d'œil!) quand il vit que c'était le commissaire qui entrait. L'inconnu se retourna, se leva et s'avança vers Maigret, la main tendue. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux yeux clairs, à la barbe soignée, au sourire charmeur, et quelque chose dans son allure indiquait qu'il était étranger.

–Maigret, j'aimerais vous présenter quelqu'un qui vous admire beaucoup.

La voix de Guichard était teintée de son habituelle nuance de raillerie affectueuse. Le chef savait combien Maigret avait en sainte horreur ces visiteurs qui, après lui avoir manifesté leur admiration, en arrivaient à poser l'inévitable question des "méthodes" du commissaire. Celui-ci, selon les circonstances, se contentait de grommeler qu'il n'avait pas de méthodes, et si le visiteur insistait, finissait par lui déclarer d'un ton sérieux à peine coloré d'ironie qu'il "ne pensait pas", qu'il "ne savait rien", et, selon que la personne lui était plus ou moins sympathique, soit il prétextait une affaire urgente pour s'esquiver, soit il emmenait son "admirateur" déguster une blanquette, et, le calvados aidant, finissait par déclarer à son interlocuteur quelque peu déboussolé que c'était cela, sa méthode: bien manger, beaucoup boire, et ruminer en fumant une pipe, assis dans le coin d'une brasserie ou d'un petit café d'habitués.

Maigret serra la main de l'homme, tout en essayant de découvrir la profession de celui-ci: Journaliste ? Criminologiste ? Député de province ? Guichard, une flamme malicieuse dans le regard, comme s'il devinait les pensées de Maigret, laissait comme à plaisir le suspense durer. Enfin se rendant sans doute compte que c'était le visiteur qui était le plus gêné par la situation, il se décida à faire les présentations.

–Monsieur est professeur, et nous arrive tout droit d'Honolulu.

Professeur de quoi ? se demanda Maigret, qui n'osa pas formuler tout haut sa question. C'était déjà à peine s'il arrivait à localiser Honolulu, qu'il situait quelque part dans le Pacifique. Il ne voulait pas avoir l'air ridicule et ignorant, surtout devant son chef, qui, manifestement, s'amusait beaucoup de la situation. Qu'est-ce qu'un professeur venu de si loin pouvait bien avoir avec lui, Maigret, commissaire de la PJ parisienne ?

–M. Trussel, poursuivait Guichard, gère un site internet à propos de vous.

La tête du commissaire devait être fort drôle à voir, car Guichard faisait de gros efforts pour ne pas éclater de rire, et Maigret crut voir qu'il faisait un nouveau clin d'œil à l'adresse de son visiteur.

Ah, un site internet! Maigret, qui en était resté à l'époque héroïque des débuts du téléphone (c'est à peine s'il savait utiliser les cabines téléphoniques publiques qui avaient envahi peu à peu les rues de sa capitale, préférant d'ailleurs téléphoner dans les cafés, ce qui lui donnait le prétexte de pouvoir y avaler un verre de vin blanc ou une bière !), n'accordait qu'une faible attention aux nouvelles technologies, laissant le soin à ses plus jeunes inspecteurs de manipuler tous ces engins étranges pour lesquels il ne se sentait guère d'affinités.

–M. Trussel, continuait Guichard, a eu l'occasion de venir à Paris, et il aimerait vérifier auprès de vous quelques informations, afin de rendre son site plus complet. Je pense que vous devriez lui accorder un peu de votre temps.

Le ton du chef, s'il était amusé, n'en contenait pas moins un ordre implicite. Maigret savait que Guichard tenait à la réputation de la Grande Maison, et il avait à cœur de vérifier que les publications qui paraissaient sur celle-ci fussent le plus véridique possible. C'est ainsi qu'il avait autrefois invité un jeune romancier à venir découvrir les coulisses de la PJ, et Maigret était bien placé pour s'en souvenir, puisque le romancier en question s'était inspiré du commissaire pour "pondre" toute une série de romans.

Bon gré mal gré, Maigret comprit qu'il se devait de répondre à la demande du visiteur, et il invita celui-ci à le suivre, après que Guichard l'ait salué d'un cérémonieux "Au plaisir de vous revoir, monsieur", auquel il crut devoir ajouter "Je pense qu'avec le commissaire, vous ne serez pas déçu de votre visite", ce dont Maigret faillit se hérisser. Mais il finit par se contenter d'un haussement d'épaules. D'ailleurs, l'abord de ce professeur lui était plutôt sympathique, comme il se l'avoua à lui-même. Le visiteur ne cherchait pas à se faire valoir, il n'avait pas cette suffisance qui ne doute de rien qui avait été l'apanage du jeune Sim au début de leurs relations, et qui avait un peu irrité Maigret avant que le romancier, assagi par les années, et lui ne finissent par devenir amis.

– M. Trussel, voulez-vous que nous nous rendions dans mon bureau?

– Avec plaisir. Je dois vous avouer que j'ai toujours rêvé de voir celui-ci dans la réalité. En particulier, je suis impatient de connaître le nombre exact des pipes qui s'y trouvent.

Maigret sourit malgré lui. Allons, il devait bien reconnaître qu'il appréciait l'humour de son interlocuteur! Il répliqua sur le même ton:

–A vrai dire, je serais bien en peine de répondre moi-même à cette question. Je crois bien que je n'ai jamais compté mes pipes. Depuis toujours, j'en trouve toujours au moins une à ma portée, et cela me suffit.

Le visiteur sourit à son tour. Ils entrèrent dans le bureau de Maigret, et celui-ci s'avança vers le téléphone qui sonnait. Le commissaire décrocha:

–Allô ? C'est vous, patron ?

Lapointe! Maigret avait complètement oublié le rendez-vous qu'il lui avait donné! Le récepteur dans une main, sa pipe dans l'autre, il regarda d'un air méditatif le professeur, qui lui tendait une allumette enflammée. Les deux hommes se regardèrent en souriant. "Après tout, pourquoi pas ?" se dit Maigret.

–Lapointe ? Excuse-moi, j'ai été retardé. Mais ne t'en fais pas: j'arrive.

–Bien patron.

–Oh, au fait, je ne serai pas seul. J'ai avec moi un professeur venu tout droit de Honolulu...

Maigret raccrocha le téléphone, ne laissant pas le temps à Lapointe de revenir de sa surprise, ni de poser des questions. Il se tourna vers son visiteur:

–Aimez-vous la choucroute, M. Trussel?

–Je n'ai jamais eu l'occasion d'y goûter, mais je ferais volontiers un essai. Cependant, je croyais que nous devions rejoindre votre inspecteur…

– Oh, ne vous en faites pas. Nous allons prendre Lapointe en passant. Il y a une excellente brasserie rue Rambuteau, nous y mangerons avant de nous rendre chez la concierge. Et puis, cela vous donnera l'occasion de connaître Lapointe…

–J'en serai enchanté.

–De plus, vous pourrez parler de votre site machin, là… Il est plus au courant que moi de ces nouvelles techniques…J'avoue que moi-même…

–Oh, je me doute que vous préférez, plutôt que rester devant un écran d'ordinateur, faire une planque sous une porte cochère, même sous la pluie…

–Même sous la pluie, comme vous dites. Seulement, aujourd'hui, il ne pleut pas, et il y a un magnifique soleil, et on ne va pas rater ça…

–Vous avez raison. Un rendez-vous avec un joli et clair soleil d'avril parisien, cela ne peut pas se manquer... Surtout un 7 avril…

Murielle Wenger
mars 2007

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