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Le visage de Maigret et ses interprétations

par Murielle Wenger
 

English translation

Une pipe, un chapeau, un pardessus… Voilà, en trois traits, le personnage de Maigret dessiné par son créateur. Silhouette esquissée et sommaire, voulue telle par Simenon. Cette simplification fait la force du personnage, en lequel chaque lecteur peut projeter ses propres fantasmes. Elle permet aussi à tout acteur qui veut l'incarner de l'habiter avec sa propre chair, sa propre allure, ses propres tics. Mais c'est aussi ce qui en fait la difficulté d'interprétation, parce que le personnage doit rester crédible pour le spectateur, et l'acteur doit trouver un "créneau", un canal par lequel il peut capter l'attention, faire dire au spectateur: "c'est bien Maigret !". Certains pousseront plus du côté de la ressemblance physique (épaisseur de la silhouette), d'autres plus du côté de la ressemblance "morale", "intérieure" (empathie, compréhension de l'humain), et les meilleurs acteurs réussiront à allier les deux côtés.

Ceci dit, pour revenir sur les derniers messages du forum à propos de l'aspect physique de Maigret, et en particulier de ses premiers interprètes au cinéma, il peut être intéressant de savoir ce que Simenon lui-même en pensait et en disait. Notons d'abord ce que le romancier écrivait à propos des adaptations de ses romans: "En écrivant un roman, je vois mes personnages et je les connais dans leurs moindres détails, y compris ceux que je ne décris pas. Comment un metteur en scène, un acteur pourraient-ils donner cette image qui n'existe qu'en moi ? Pas par mes descriptions, toujours brèves et sommaires, puisque je veux laisser au lecteur le soin de faire jouer sa propre imagination." (in Mémoires intimes). Ceci pose exactement le problème de toute transposition d'une œuvre sur l'écran, et je pense que la plupart des écrivains doivent ressentir plus ou moins cette transposition comme une "trahison" de leur œuvre. La question est de savoir jusqu'à quel point ils acceptent cette "trahison", qui fait partie du jeu… Et c'est particulièrement le cas pour le personnage de Maigret, avec qui son créateur a vécu assez longtemps pour s'en faire une image assez précise, et peut-être non descriptible dans ses romans… D'autant plus, comme nous l'avons dit plus haut, que Simenon a voulu que Maigret ne reste physiquement qu'une esquisse. C'est peut-être aussi pourquoi l'auteur a pu retrouver dans certains des interprètes des traits communs avec son personnage, alors que les interprètes en question étaient physiquement très différents les uns des autres…

Lorsque Roger Stéphane interviewe Simenon en 1963, pour l'émission télévisée Portrait Souvenir, il lui demande comment un acteur devrait s'y prendre pour jouer Maigret. La réponse de Simenon est pertinente, mais suffisamment vague pour laisser de la latitude à l'interprétation de l'acteur: "Maigret n'a pas l'air intelligent. Maigret n'est pas un homme intelligent. C'est un intuitif. Pas du tout celui qui a le regard aigu et qui voit immédiatement le petit détail. Je dirai même que, dans les tout premiers romans, il avait l'air presque bovin. C'était un type énorme, un peu pachyderme, qui se promenait, qui reniflait, qui tâtonnait […]. Autrement dit, c'est l'intuitif qui, extérieurement, n'a rien de malin. C'est ce qui, je crois, impressionne le plus les criminels […] Lorsque vous avez devant vous un monsieur qui ne réagit pas, un monsieur qui vous regarde lourdement avec l'air de s'embêter, qui fume sa pipe et semble vous considérer comme un insecte, c'est très difficile de réagir. Voilà une première image de Maigret. Autrement dit, un homme très ordinaire en apparence, d'une intelligence ordinaire aussi, d'une culture moyenne, mais qui sait renifler les gens, renifler l'intérieur des gens. [...] Lorsque Maigret arrive sur les lieux d'un crime, comment agit-il ? Vous le voyez généralement aller d'une pièce à l'autre, ouvrir un tiroir ou une poubelle, se promener, mais pas avec l'air de dire: Ah ! voici un indice... Pas du tout. Il a l'air de penser à autre chose."

Voyons d'abord Pierre Renoir, le premier Maigret à l'écran, dans l'adaptation de La nuit du carrefour. A l'époque du tournage de ce film (1932), que sait-on du personnage du commissaire, physiquement parlant, en consultant les romans déjà écrits à ce moment-là ? L'essentiel est dit dès le premier roman, Pietr le Letton: Maigret apparaît comme une masse placide, large et pesante, au pas lourd, une silhouette sombre dessinée par les contours d'un lourd pardessus noir. Dans les romans suivants, le romancier se contente d'insister sur la corpulence du personnage, mais une corpulence qu'il faut imaginer musculeuse, et non adipeuse, l'auteur ayant soin de préciser que Maigret est agile, malgré son poids. Simenon le compare parfois à un animal, une grosse bête, pachydermique, qui peut avoir un côté monstrueux, cauchemardesque pour les suspects qu'il poursuit. Par la suite, le portrait va cependant s'affiner, et la lourdeur deviendra plus morale que physique, ce qui n'empêche pas le commissaire de continuer à impressionner par sa carrure.

Cette volonté de ne faire du personnage qu'une silhouette a pour conséquence que le visage du commissaire n'est jamais décrit dans les romans, et on ne sait donc pratiquement rien de la figure de Maigret: aucune indication sur la forme de son nez ou de ses oreilles, on apprend juste qu'il a des paupières épaisses, de gros sourcils épais, et des yeux probablement assez clairs, d'un "gris glauque, après une nuit sans sommeil" (Liberty Bar). La seule indication sur la couleur de ses cheveux est donnée dans Pietr le Letton: "d'un châtain sombre où se distinguaient à peine quelques fils blancs autour des tempes". Quant à la forme du visage, elle est à l'image de la silhouette: charnue, large, épaisse.

Toutes ces indications sont donc suffisamment vagues pour permettre de choisir un interprète selon d'autres critères, où l'apparence physique peut céder la place à la puissance du jeu de l'acteur, qui permet de faire ressortir plutôt la force morale du personnage.

Quand Jean Renoir vint proposer à Simenon de faire une adaptation cinématographique de La nuit du carrefour, il suggéra, pour le rôle de Maigret, de prendre son frère, Pierre Renoir. Quand on voit le film, on peut se dire que l'acteur, bien qu'ayant une haute taille, n'a rien de particulièrement "pachydermique", n'a même pas des épaules très larges, et son visage n'est pas vraiment charnu. Néanmoins, il a plu à Simenon, qui l'a considéré, avec le recul, comme le meilleur interprète de Maigret, car c'est autre chose que son aspect physique qui l'a convaincu: "Pierre Renoir […] a été, à mon avis, le meilleur Maigret. [Il] avait compris qu'un commissaire principal de la P.J. est un fonctionnaire. Il s'est comporté et habillé en fonctionnaire, gardant toujours sa dignité, et son regard un peu fixe et inquisiteur." (in Point-Virgule, une de ses Dictées). Un avis partagé par Maigret lui-même, comme il l'écrivait dans ses Mémoires: "avec […] Pierre Renoir, la vraisemblance était-elle à peu près respectée. Je devenais un peu plus grand, un peu plus svelte. Le visage, bien entendu, était différent, mais certaines attitudes étaient si frappantes que je soupçonne l'acteur de m'avoir observé à mon insu." Simenon avait d'ailleurs été convaincu dès le départ, ainsi qu'en témoigne ses impressions confiées au journal Paris-Soir, le 16 avril 1932, une semaine avant la première du film, et qu'on peut lire ici.
 

Le deuxième Maigret à l'écran a été Abel Tarride, imposé à Simenon par son fils, Jean Tarride, le réalisateur de Le chien jaune. Celui-là n'a pas du tout séduit Simenon, ainsi qu'il le dit dans la même dictée que ci-dessus: "Abel Tarride jouait ce qu'au théâtre on appelait les «rondeurs». Il avait un ventre énorme, des bajoues; il était plutôt destiné à faire rire qu'à représenter la Police judiciaire." Maigret était, là aussi, du même avis que son créateur: "je rapetissais de vingt centimètres et, ce que je perdais en hauteur, je le gagnais en embonpoint, je devenais, sous les traits d'Abel Tarride, obèse et bonasse, si mou que j'avais l'air d'un animal en baudruche qui va s'envoler au plafond !"

Si Abel Tarride, physiquement, se rapprocherait assez de la description "éléphantesque" du commissaire qu'on rencontre dans certains romans, il lui manque effectivement cette apparence de puissance qui se dégage des textes: Maigret est "gros", certes, mais il est fort aussi, dans tous les sens du terme: il possède un certain embonpoint, mais sans mollesse; il est, en réalité, une "force tranquille".
 

Le troisième Maigret fut Harry Baur, dans l'adaptation de La tête d'un homme. On sait que Simenon vécut mille tribulations avec ce film, pour lequel il écrivit lui-même le scénario, et voulut dans un premier temps diriger la réalisation. Après de multiples déboires avec les producteurs, c'est Julien Duvivier qui mena le projet à bien. Pierre Assouline, dans sa biographie consacrée à Simenon, raconte que le romancier avait prévu de confier le rôle de Maigret à Pierre Renoir, mais que finalement Duvivier préféra Harry Baur. D'après ce que Simenon en dit (toujours dans Point-Virgule), il aurait lui-même choisi Harry Baur pour interpréter Maigret. Faut-il comprendre qu'on l'y a obligé ? Si Simenon reste discret sur son appréciation de l'acteur dans le rôle, Maigret lui-même ne se prive pas de donner son opinion: "Harry Baur était sans doute un grand acteur, mais il avait […] un faciès à la fois mou et tragique."

Physiquement, on peut noter qu'Harry Baur n'arbore pas une carrure particulièrement impressionnante. Quant à son visage, la seule chose qui le rapproche de Maigret semble être ses épaisses paupières, qu'on n'imagine cependant pas être aussi tombantes chez le commissaire…
 

Le prochain Maigret du grand écran sera Albert Préjean, que Simenon n'évoque pas dans ses dictées, ni dans ses Mémoires intimes (rappelons qu'après les ennuis que le romancier a connu avec La tête d'un homme, il avait décidé de ne plus s'occuper directement des adaptations de ses œuvres, se contentant de percevoir de substantiels droits); Maigret, lui, trouve Préjean trop jeune pour le rôle. Si Simenon, dans ses Mémoires intimes, écrit avoir sympathisé avec Charles Laughton, il ne dit rien sur son interprétation de Maigret dans l'adaptation de La tête d'un homme, tourné en 1948 sous le titre de L'homme de la Tour Eiffel. Maigret, lui, est plus prolixe: "on m'a grossi à m'en faire éclater, en même temps que je me mettais […] à parler la langue anglaise comme ma langue maternelle." Laughton, physiquement, est très proche du commissaire pachydermique décrit dans certains des premiers romans chez Fayard.

A l'époque d'écriture de ses Mémoires, Maigret n'a pas encore vécu les joies des adaptations télévisuelles… Il n'a pas non plus eu la chance (?) de se voir incarné par deux monstres du cinéma français: Michel Simon et Jean Gabin. Simenon, quant à lui, se déclare enthousiaste: lorsqu'il voit Michel Simon incarner Maigret pour Le témoignage de l'enfant de chœur, une des parties du film Brelan d'As, le romancier s'écrie: "C'est lui ! […] comme lui Maigret doit impressionner par sa stature… je dis quelque part qu'il se gonfle pour faire croque-mitaine… C'est ça ! […] il joue par l'intérieur." Quant à Gabin, Simenon en dira: "Gabin a fait un travail hallucinant. Ça me gêne du reste un petit peu parce que je ne vais plus pouvoir voir Maigret que sous les traits de Gabin." Faisons la part, dans cette déclaration, de l'amitié qu'il portait à l'acteur…
 

Sans aller plus loin ici sur les aspects physiques des interprètes de Maigret au cinéma et à la télévision, on peut constater, ne serait-ce qu'en consultant la page du site où se trouve la galerie de photos de ceux-ci, combien leur visage diffère l'un de l'autre, ce qui n'a pas empêché, pour certains d'entre eux, d'être très convaincants dans le rôle du commissaire. Preuve que les traits de ce visage ne jouent qu'un rôle relatif dans la composition qu'en fait un acteur. Et le visage de la statue faite par le sculpteur Pieter d'Hont n'est qu'une interprétation parmi d'autres que l'on peut faire de la physionomie de Maigret. Simenon, quant à lui, a apprécié cette statue, comme il le dit dans ses Mémoires intimes, lorsqu'il raconte l'inauguration de la sculpture à Delfzijl, le 3 septembre 1966: "le voile tombe enfin, découvrant un Maigret qui, dû à un sculpteur hollandais, ressemble autant que possible à celui que j'ai imaginé et que je suis seul à connaître."
 

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